MONTAIGNE
Il désenseigne la sottise. »
Préface de M"*" de Gournat.
Observateur sans préjugé, moraliste aimable et franc , écrivain toujours original , Michel Montaigne fait oublier qu'il est auteur; il cause, et l'on est attentif à ses discours, qui réunissent la profondeur et la gaité , la bonhomie et la finesse; on ne le quitte point sans désirer le revoir , et bientôt on devient son ami. Pour espérer de lui rendre un digne hommage, quels sont mes titres? Je n'en ai qu'un, Messieurs, c'est d'avoir vécu beaucoup avec lui.
L'éclat de ces solennités littéraires, où vous appelez des élèves à couronner les bustes de
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leurs maîtres , exige sans doute que la pompe des paroles vienne s'allier à la dignité des pensées. Mais je me représente Montaigne esquissant un chapitre sur les Eloges. Dans le sien, il voudrait reconnaître sa physionomie.il serait moins blessé d'une phrase familière que d'un mot ambitieux , lui qui dut sa force à son abandon , sa grâce à s^ négligence, et qui se montra toujours simple, piquant et vrai. Docile à ses leçons, je craindrai surtout d'être un rhéteur; je n'essaierai point d'éblouir par des couleurs brillantes; et vous serez indulgens , si mes tableaux sont fidèles.
Je rejette les divisions qui s'offrent à mon esprit : un plan méthodique pourrait-il convenir à l'éloge d'un écrivain qui dédaigna la méthode ? Je retracerai presque à-la-fois sa vie, son caractère et ses opinions. Il y aura cependant de l'ordre dans ce discours : ne ressemblant pas à Montaigne par ses heureuses qualités, je veux du moins éviter ses défauts.
La plus douce éducation forma son caractère et sa raison. Modèle de bonté, son père, en l'é-
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levant, éloignait la contrainte, et le garantissait avec soin de la tristesse et des ennuis. Seul enfant à qui le latin n'ait point coûté de larmes, Montaigne parlait cette langue avant de savoir comment il l'avait apprise. Quand ses études interrompaient les amusemens de son âge , on voulait qu'il crût changer de jeux et de plaisirs. Un fait suffit pour montrer quelle ingénieuse tendresse dirigeait son éducation : dans la crainte d'altérer, par un brusque réveil, ses facultés naissantes , on l'éveillait au son des instrumens.
Je ne puis méconnaître l'influence de ses premières années sur sa philosophie. Tant de soins et d'amour le disposent à fuir la dépendance, à suivre sa raison plus que l'opinion, à se plaire au sein du repos et de l'insouciance. Je vois même une éducation , quelquefois singulière , préparer la teinte originale et le charme piquant des Essais.
Quel contraste frappa Montaigne aussitôt que la société s'offrit à ses regards ! Ce philosophe a vécu sous six rois (i). L'aurore des lettres que
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François P^ fit briller pour nos pères, éclaira son berceau; avant sa mort, la valeur et la clémence de Henri promirent à la patrie un heureux avenir: mais des temps de calamités, de superstition et de honte , remplissent l'intervalle qui sépare ces deux époques. Montaigne sortait à peine de l'enfance, lors de l'extermination des Vaudois ; et durant sa vie presque entière , la France désolée vit, avec épouvante, disputer de fureurs et de crimes, les soldats, les assassins et les bourreaux. Ah ! combien il dut sentir le besoin de se replier sur lui - même ! Combien les tempêtes du monde lui rendirent plus chère cette philosophie qui , loin des routes de l'ambition, tient école de plaisirs vrais, et dédaignant les rôles fastueux que briguent l'orgueil et l'imprudence, réserve à ses disciples celui d'observateur !
L'amour du repos et de l'indépendance est le
sentiment qui dominait le nonchalant Montaigne. Il est deux sortes de nonchalance. L'une engourdit, attriste de petites âmes, et les fait végéter sous le poids d'un ennui perpétuel. L'autre
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se nourrit dans quelques âmes privilégiées , dont les pensées, les désirs sont étrangers aux intérêts vulgaires. Evitant la contrainte importune des travaux commandés, elles sont ingénieuses à se créer des occupations libres, sereines, élevées comme elles; et s'y livrant , ou les interrompant chaque jour à leur choix , elles allient , avec délices, les charmes d'une utile insouciance aux plaisirs d'une riante et douce activité.
Craignant les ennuis d'une existence oisive et les chagrins d'une vie dépendante, désirant une occupation qui ne vînt jamais l'assujétir, et qui fut toujours à ses ordres, Montaigne, au sein de la retraite (2), imagina de composer un livre dont il serait lui-même le sujet. Son but, en écrivant ses pensées , est de rendre plus doux son loisir; il ne fatigue point son esprit à méditer un plan : Montaigne philosophe est encore cet heureux enfant dont les travaux se changeaient en plaisirs.
Le hasard semble avoir décidé Tordre de ses chapitres ; ils sont incomplets , les idées qu'ils
renferment sont dépourvues de liaison entre
elles; mais ces idées, justes, neuves, spirituelles ou profondes, excitent plus à la réflexion qu'un traité méthodique. Du mélange , quelquefois bizarre , de tant de pensées , de faits et de citations, de tant de phrases pittoresques, naïves, énergiques, résulte un livre singulier, qui plait aux gens du monde et qu'étudient les sages. Sa forme permet de le parcourir , comme un de ces recueils destinés à d'oisifs lecteurs ; et c'est im des plus attachans ouvrages que la philosophie ait offerts à la méditation des hommes. La négligence même, en ajoutant au naturel de cet ouvrage unique , lui donne un charme nouveau. Que dis-je? le livre disparaît, Montaigne est près de vous. Quand je le lis, je le vois! La candeur et la rêverie se peignent sur son front , son œil est à-la-fois doux et vif; j'entends son accent animé; je vois jusqu'à son costume, dans lequel on l'accusait d'affecter un peu de singularité. Souvent nous contestons ; j e lui reproche quelques sophismes, quelques opinions fausses, dangereuses en morale ; mais si je veux le condamner, sa bonne foi est son excuse. Me semble-t-il un peu long et
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tliffiis? je lui prête encore toute mon attentioti, c(îrtainquehientotuneidéejuste,vivementexprimée, me fera reconnaître le Montaigne que j'aime. Il me dit une foule de ces secrets du cœur que l'on sait vaguement, et qu'on a seulement assez aperçus pour sentir le mérite de l'observateur ingénieux et vrai qui les met au grand jour. Il m'enseigne une utile et riante plùlosopliie , il devient mon guide : je lui dois les sages réflexions que je puise dans ses discours ; et celles que je fais lorsque, après l'entretien, je pense à mes erreurs ou je rêve aux bizarreries du monde!
Pour le vulgaire des lecteurs, il n'existe dans Montaigne que des idées éparses. Mais je suppose qu'on voie chaque jour un poète, qui se plaît à parler des charmes et des secrets de son art. Dans la liberté de la conversation , il traite , il effleure le premier sujet qui s'offre à son esprit; il l'abandonne pour un autre, qu'une circonstance peut-être légère lui présente. Toutefois, après de nombreux entretiens, on peut donner de l'ordre aux idées qu'on a recueillies ; et, pour ainsi dire, en former une poétique. De
même, si l'on a conversé fréquemment avec l'auteur des Essais , il est facile de réunir ses idées principales, et de juger son système de philosophie.
Mon mestier et mon art, dit-il, c'est vivre. Cette pensée, qu'il reproduit fréquemment sous des formes diverses, indique le but de sa philosophie. S'il est un principe usé, une vérité triviale, c'est que nous devons consacrer des soins assidus aux fonctions qui nous sont confiées. Les hommes proclament et négligent ce principe. Mais ce qu'ils semblent ignorer , c'est que notre première et constante fonction sur la terre est de vivre : faute de le savoir, chacun d'eux est dupe de soi-même plus encore que de tout autre. Montaigne connut ces vérités; elles réglèrent ses opinions et sa vie. Parmi les arts, il veut que d'abord on choisisse celui qui nous fait libres. Les seuls ouvrages qui lui plaisent , sont ceux qui peuvent nous amuser ou nous instruire à bien vivre. Ne demandez point d'autre science à cet apôtre de l'ignorance, à cet homme qui se vante d'être extresmement ojsif.
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cxtresniemeîit libre ^ et par nature et par art ; il se complaît dans sa philosophie: il vous dira que cest un doux et mol chevet^ et sain , que V ignorance et l'incuriosité, à reposer une teste bien faite. Sa profession en cette vie est de la vivre mollement. Je la jouis , dit-il , au double des autres \ j'arreste la promptitude de sa fuite par la promptitude de ma saisie. Le glorieux chefd'œuvre de V homme , cest vivre à propos. Toutes autres choses , régner., thésauriser ., bas tir ne sont quappendicules et adminicules pour le plus.
Oh! que j'aime ce philosophe dénigrant la tristesse, blâmant le monde d'avoir entrepris d'en habiller, comme à prix fait, la sagesse. Qui me Va masquée , s'écrie-t-il , de ce faux visage pasle et hideux ? il nest rien plus gay , plus enjoué, à peu que je die folastre.... Elle a pour son but la vertu, qui n est pas, comme dit l' esco le , plantée à la teste d'un mont coupé, rabotteux et inaccessible.Qui sçait son addresse y peut arriuerpar des routes ombrageuses , gazonnées et doux fleurantes.
La sagesse qui plaît à Montaigne, et qu'il regarde comme la mère nourrice des plaisirs humains^ sait être riche et puissante; elle aime la vie, la beauté, la gloire et la santé; mais son office particulier est d'user de tous les biens règlement, et d'en supporter la perte avec constance. Toujours il part de ces principes que la raison se moque ou ne doit viser qu'à notre contentement, qu'en la vertu même notre but est la volupté : il me plais t y ajoute-t-il, de battre leurs oreilles de ce mot qui leur est si fort à contrecœur. Gémissant de ce qu'on s'étudie à multiplier nos misères, célébrant la modération , non l'austérité, il fait plus que s'éloigner des principes des moralistes rigides; il refuse à leurs actions le prix de la difficulté.
Montaigne rit de ces prétendus sages qui veulent disjoindre les deux pièces de notre être, les uns pour ne soigner que le corps, les autres pour ne songer qu'à l'âme. S'il éprouve une sensation agréable, il ne la laisse point friponer aux sens , il s'y repose ; il appelle l'âme pour en jouir , il V emploie à se mirer en ce prospère estât ^
DT: .AlONTAIO.Ni:. a/iQ
à en estimer le bonheur et V amplifier. Si le corps souffre , il cherche à garantir l'âme de la contagion; il la distrait, l'élève, essaie d'échapper à la douleur, et de lui faire perdre sa trace.
Que d'autres anticipent sur les accidcns de la vie, et se privent des biens dont ils pourraient jouir; il lui suffit, sous la faveur de la fortune, de se préparer aux revers qu'elle peut lui garder. Embrassant curieusement les plaisirs, sans se dissimuler leur inanité, ce philosophe dédaigne les faux biens qui tourmentent les hommes. Dégoûté de maîtrise active et passive ., par ambition il refuse l'ambition, et ne la permet qu'à ceux qui n'ont rien à perdre.
Souvent la sagesse même l'inspire ; quelquefois, cependant, il cède avec tant de mollesse au charme des maximes épicuriennes, ou se livre avec tant de hardiesse à son dédain pour l'opinion y que de jeunes lecteurs abuseraient peutêtre de quelques-unes de ses pensées. Je placerais la première lecture des Essais à cet âge qui n'est plus la jeunesse, et qui n'est pas encore l'âge mûr, à cette époque où l'âme conserve assez
de chaleur pour adopter les résolutions généreuses , où l'esprit est assez exercé pour discerner les erreurs. Il est possible que Montaigne ne soit pas un excellent instituteur, mais c'est un bon ami.
Quand un philosophe nous plaît, en donnant les leçons d'une indulgente sagesse, nous souhaitons qu'à l'abri des revers, il puisse toujours
goûter le bonheur dont il trace l'image Des
souffrances aiguës atteignirent Montaigne, éprouvèrent la constance de cet homme qui, longtemps heureux, semblait formé pour ne connaître sur la terre que la rêverie, l'insouciance et la gaîté. Il est une philosophie théâtrale et verbeuse, qui se tait dans le danger; les coups du sort brisent ses échasses. Il en est une qui nous reste fidèle; modeste dans ses promesses, elle sait les réaliser toujours. Montaigne en fit l'épreuve : elle avait modéré les plaisirs de son jeune âge , elle vint tempérer les douleurs de sa vieillesse. Quel touchant intérêt il inspire dans cette situation! Non, je ne pense pas qu'aucun vieillard, aucun être souffi^ant lise, sans éprou-
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ver de consolation, les pages dans lesquelles il s'entretient des motifs qui le rendent patient au milieu des douleurs. La plupart des moralistes qui veulent nous armer contre les maux de la vie, raisonnent tristement, nous offrent des idées vraies, mais froides; elles glissent sur l'âme. Quelques autres, doués d'une imagination brillante, énoncent des principes que l'on trouve charmans, lorsqu'un sort paisible dispense de les mettre en pratique. Les pensées de l'auteur des Essais sont à-la-fois ingénieuses et justes. A mesure qu'il voit les années disparaître, il semble donner à son art de vivre une teinte plus douce. Je me plairai toujours à répéter ces fragmens enchanteurs de la philosophie de sa vieillesse. Anacréon , Horace , étes-vous plus aimables ? Je me défends de la tempérance y comme f ai fait autrefois de la volupté ; je dérobe ma vue de ce ciel orageux et nubileux que fay devant moi^ et me vay amusant en la recordation des jeunesses passées.... Que l'enfance regarde devant elle, la vieillesse derrière. Les ans m entraisnent s'ils veulent, mais à reculons.
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Une philosophie sereine exige une âme élevée. En berçant mollement sa vie, souvent Montaigne pensait aux troubles de la nôtre. Il voyait alors nos préjugés serviles , nos passions haineuses; et souhaitait d'adoucir nos maux. La philosophie des Essais va s'offrir sous un nouvel aspect.
Les réformateurs imprimaient à l'Europe cette grande impulsion , si fameuse dans les annales de l'esprit humain. Antagoniste ou partisan des opinions nouvelles , on devait au désir de les combattre ou de les propager, l'exercice plus assidu , plus libre de toutes ses facultés intellectuelles. Mais c'était en s'agitant que les esprits s'éclairaient , et d'horribles discordes ensanglantèrent cette époque. Tandis que les Français, couvrant de deuil la patrie , s'entre-déchiraient sous les bannières du fanatisme, Montaigne, dans ses écrits, inspirait la tolérance et la paix. Trop ami du repos pour se plaire à des nouveautés turbulentes, trop humain pour ne pas détester la violence et l'injustice, il s'éloignait des réformateurs par ses goûts, de leurs persécuteurs par ses principes. Ennemi de la super-
PF MONTA lO M'. UJ.)
stition ot (les troubles, il fut le sage de ces temps déplorables. Laissant aux défenseurs des préjugés l'humeur sombre et l'argumentation scolastique , c'était en se jouant qu'il répandait la lumière. Il faisait sentir le besoin d'obtenir et d'offrir l'indulgence, lorsqu'il peignait la diversité de nos opinions , l'incertitude de nos jugemens, l'inconstance de nos désirs. Le pédantisme était déconcerté par ses questions modestes ou piquantes ; la crédulité , l'erreur cédait aux leçons d'un homme habile à faire disparaître la sécheresse de la raison, sous les formes d'une aimable insouciance et d'un ingénieux pyrrhonisme.
Des critiques veulent trouver, et louent dans Montaigne, un esprit de doute universel, qu'ils jugent convenable à notre faiblesse ; d'autres l'accusent de ne laisser à ses disciples, pour résultats de ses leçons , qu'une affligeante perplexité. Apprécions, avec plus de justesse, le scepticisme de l'auteur des Essais. Ce philosophe hésite-t-il lorsqu'on lui demande quel doit être notre but dans la vie? Sa doctrine sur la
sage volupté, sur la modération et le plaisir, n'est-elle pas affirmative? Plus il cultive son art de vivre doucement, plus il est disposé à montrer la vanité des occupations inutiles ou funestes au bonheur. I^'esprit de doute que l'homme raisonnable exerce volontiers sur une multitude d'objets , se trouva fortifié dans Montaigne par l'importance qu'il attachait à la seule science qui, selon lui, fût digne de remplir nos instans. (3)
Sans altérer sa franchise, le pyrrhonisme dut être quelquefois un jeu de son esprit. Il haïssait les dogmatiques et les scolastiques. Leur ton arrogant blessait son indépendance; leur humeur querelleuse était en contraste avec son humeur pacifique ; leur obstination affligeait son amour pour la vérité , et leurs subtilités excitaient son mépris. Dans son antipathie pour eux , désirant leur déplaire, il choisissait les formes qu'il jugeait propres à faire ressortir le ridicule et les erreurs de l'espèce de philosophie dont il s'éloignait par caractère , par goût et par principes.
DE MONTAIGNF.
Un autre motif dut exercer quelque influence sur le choix des formes qu'il lui convenait d'adopter. De stupides folies, d'odieux préjugés avaient alors de puissans défenseurs. L'écrivain qui rendait justice au talent d'un poète hérétique , était lui-même accusé d'hérésie. A peine osait-on soutenir que les victimes d'une crédulité barbare, livrées aux flammes pour de vains sortilèges, eussent mieux mérité les secours , les soins de la pitié *. Montaigne , voulant concilier, avec le desir d'éclairer les hommes, celui de couler des jours paisibles, donnait les découvertes de sa raison pour les jeux de son imagination ; et dès que le sujet d'un chapitre peut porter ombrage à l'autorité qu'il redoute, on le voit, usant de prudence, chercher à prévenir les accusations téméraires. Un tel soin ne fut pas la seule cause de son repos: il est des hommes dont le caractère fait excuser les opinions. L'insouciant Montaigne, écrivant sans ordre et sans prétention , vécut tranquille ; et Charron , moins hardi ,
Foyez les Essais, I.iv. III, Chap. XI.
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niais sérieux et méthodique , encourut des censures.
Quand l'auteiu- des Essais fut sceptique, il
suivit une philosophie qui souvent est nécessaire dans la recherche du vrai; et qui s'allie avec l'amour du repos, de la tolérance et de la liberté. Vainement tenterait-on de le calomnier , en abusant de quelques-unes de ses pensées; il n'éprouva jamais cet affreux pyrrhonisme qui s'étend sur nos devoirs , et les met en problème. Je suis frappé d'un long étonnement, lorsque j'entends Rousseau accuser im philosophe dont il connaissait si bien les écrits. On cite la véhémente apostrophe dont il veut l'accabler, en lui demandant s'il est quelques pays sur la terre où ce soit un crime de garder sa foi ^ d'être clément, bienfaisant , généreux , où V homme de bien soit méprisable et le perfide honoré* . Question étrange! On la répète, et l'on oublie la réponse. Un sage a dit : // ne se trouva jamais d'opinion si desréglée qui excusast la trahison, la déloyauté^
* Emile, Livre V.
1)F .^lONTAIGNE. 9.57
la lyraniiie , la cruauté; et ce sage l'st Montaigne. * (4)
Dans tous les siècles, l'autciir des Essais eût honoré la France; mais combien les ténèbres dont il était environné le rendent plus étonnant et plus digne d'hommages! Il ferait de nos jours lin chef-d'œuvre; dans son siècle, il a fait un prodige. Des temps encore barbares ont vu produire ce livre original, qu'au milieu de nos richesses littéraires nous retrouvons toujours avec un sentiment de prédilection. Premier ouvrage réellement instructif écrit dans notre langue, les Essais ont été lesrudimensde la raison. Montaigne ressemble à ces peintres célèbres qui voient sortir de leurs écoles une foule d'élèves qu'animent leurs préceptes et leur exemple, et dont les succès ajoutent à l'éclat de leur gloire. Les pages empreintes de son génie ont exercé les méditations de tous les auteurs qui lui ont succédé. Ses principes ont été mille fois commentés, modifiés, reproduits : nos écrivains les
* Essais , Liv. I , f !liap. XXX.
}3lus opposés par leur caractère et le genre de leurs ouvrages ont profité de ses pensées. Mais , parmi les hommes qui ont abondamment puisé dans les Essais , sans tarir cette source féconde , celui qui doit le plus à Michel Montaigne, c'est Jean-Jacques Rousseau.
11 faudrait examiner les principes du philosophe de Genève sur l'éducation , les conseils qu'il adresse aux femmes , son discours sur les lettres , ses réflexions sur la mort, sur le suicide , sur beaucoup d'autres sujets , pour montrer les secours qu'il doit aux Essais. Il reçut l'heureux privilège de s'approprier les idées qu'il trouvait conformes aux siennes: génie puissant et fait pour dominer , lorsqu'il emprunte, il semble encore créer. Mais quelle immense gloire reste à Montaigne ! quelle influence il exerce ! Dans le seizième siècle , ses pensées firent balbutier aux Français le langage de la raison; et dans le dix-huitième, elles enflammèrent l'écrivain qui, par son éloquence, étonna l'Europe.
On admire la i:)rofonde raison do l'auteur des
l)l' MONTAIGNK. '2:j()
Essais, OU aime satranchise; on n'a pas assez observé la variété de sou génie. Examinez dans quelle classe de moralistes, de philosophes, doit être placé Montaigne.
Par la direction qu'il donne à ses études, et par son dédain pour les nôtres, il appartient à cette école de Socrate, qui, négligeant les sciences vulgaires, cultivait celle dont le but est d'élever notre âme et de rendre nos jouis sereins.
Mais la morale du plus sage des Grecs n'eut point la mollesse de cette philosophie qu'on nomme épicurienne, et dont le chantre de Tibur a donné de si douces leçons. Montaione fut encore le disciple fervent de cet amant heureux de la sagesse et des muses; épris de toutes les voluptés, il vécut entre Horace et Platon.
Notre insouciant philosophe, que le plaisir paraît toujours guider, compatit cependant aux maux de ses semblables. Armant le ridicule contre les préjugés, attaquant le fanatisme avec adresse, avec courage, il est au rang; des bienfaiteurs de l'humanité.
Nous devons encore le placer parmi les moralistes habiles à juger nos mœurs , à saisir nos travers. Molière, Le Sage , La Bruyère, Montaigne, ont ce rapport entre eux, qu'ils sont des observateurs de l'homme et des peintres du monde.
Enfin, si l'on considère l'originalité des Essais, ce mélange de force, de grâce, et de naïveté , qui vient y servir la raison, ce style incorrect, qu'on n'oserait corriger, on voit l'auteur occuper une place qui n'appartient qu'à lui seul. Son génie, son influence la lui donnent. Il s'élève entre les siècles anciens et les siècles modernes ; il répand sur ceux-ci les lumières recueillies dans les autres : il sort des écoles d'Athènes , il en ouvre une où les Français s'instruisent.
Les reproches adressés à Montaigne ont souvent excité ma surprise. S'ils étaient justes. Messieurs, je le reconnaîtrais avec la franchise que ce philosophe eut toujours en parlant de lui-même (5).
On voit à regi'et pour chefs de ses plus ardens détracteurs, ces pieux solitaires qui, du fond
DE MONTAIGNE. uGl
de leur retraite, donnant aux sciences une inijjulsion nouvelle, semblaient n'avoir quitté le monde que pour mieux apprendre à l'instruire. Leur inimitié peut s'expliquer sans qu'on discute ni l'orthodoxie de Montaigne, ni celle de Port- Royal. Doué d'une imagination vive et d'ime raison indulgente, le philosophe dont j'esquisse l'éloge se plaisait à voir folâtrer la sagesse, et voulait qu'elle fut escortée du plaisir et des grâces. Il effraya les austères partisans du sombre jansénisme. Leur esprit n'était pas aussi conciliant que leurs mœurs étaient pures ; et s'ils se montraient heureux à donner de l'attrait aux sciences , ils étaient moins habiles à rendre aimable la sagesse. Je ne décide pas s'il faudrait demander un peu plus de gravité dans la morale qu'ils réprouvent, un peu moins de sévérité dans celle qu'ils professent. Pardonnons à d'illustres écrivains leur partialité à l'égard de Montaigne, ainsi que nous excuserions la sienne envers eux si, contemporain de leurs antagonistes, il eût malignement attaqué leurs principes dans lui chapitre intitulé du jansénisme^ et qu'il eût vou-
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lu nous faire apercevoir quelque orgueil sous le ciliée des doctes solitaires.
Des censeurs ont accusé Montaigne d'enseigner une morale qui ramène trop souvent nos affections à nous-mêmes. Il n'était point de ces étranges raisonneurs qui prétendent anéantir le moi ; il voulait des conseils praticables, et riait de ces graves leçons que ne pensent à suivre ni ceux qui les écoutent, ni celui qui les donne. Mais, dans son dernier livre, je trouve encore des idées sages sur nos devoirs envers les hommes; et ce livre, il l'écrivit à l'époque où la vieillesse, l'expérience et les douleurs pouvaient, en modifiant son caractère, le rendre moins sensible et moins juste (6). Qu'on ne l'accuse point d'égoïsme, j'en appellerais à ses principes, j'en appellerais à sa vie.
Deux des plus nobles sentimens du cœur humain, la piété filiale et l'amitié, ont été des passions pour Montaigne. Avec quel soin et quel amour il s'attache à rendre vénérable la mémoire de son père ! On sent qu'il la recommande à l'affection du lecteur. Ce qu'il peut avoir d'estimable, il ne Tattribuc qu'au bonheur de sa nais-
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sancc, aux exiemplcs domestiques, à la sage institution de ses jeunes années. On le voit religieusement occupé de conserver les souvenirs chers à son cœur. Ce n'est point un plaisir pour lui que d'ordonner des constructions ou d'embellir un jardin ; mais il achève les travaux commencés par son père , il exécute les projets qu'il lui a connus; il veut le rendre encore présent dans le château de Montaigne.
Ces amitiés célèbres qui, dans les siècles antiques, ont honoré la terre, n'offrirent pas de plus parfait modèle que la tendre union de Montaigne et de La Boëtie. Entraînés l'un vers l'autre par toute la puissance d'une aveugle sympathie et d'une estime éclairée, leurs volontés se confondirent ; une seule âme semblait inspirer Je m'arrête , messieurs ; cette union si
pure, un autre que Montaigne doit-il essayer de la peindre? Il faut vous hre les pages dans lesquelles revit son amitié. Mais elles sont présentes à votre mémoire, et j'entends autour de moi répéter ces mots attendrissans : Si on me presse de dire pourquoi je Uaimois^je sens que cela ne se
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peu t exprimer qu 'en respondan t -.parce que c 'es toit lui, parce que c estait moi.... Les plaisirs mesme., au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte. Nous étions à moitié de tout, il me semble que je lui dérobe sa part! Privé du confident de ses pensées^ du frère de son choix, Montaigne se trouva solitaire; et la place que nul autre ne pouvait occuper dans son cœur, fut à jamais remplie par un tendre et douloureux souvenir.
Ami fidèle, excellent père; mari sans amour, mais soigneux du bonheur de sa femme ; indulgent, désintéressé, confiant, Montaigne fut un homme de bien.
On lui reproche d'avoir beaucoup parlé de lui-même. Ils est assez bizarre qu'on lui reproche d'avoir écrit les Essais !
11 n'avoue, dit-on, que de légers défauts. S*il n'en avait pas d'autres, fallait-il qu'il en imaginât? Pour moi, je lui reprocherais plutôt de n'avoir pas dit tout le bien qu'il devait savoir de lui-même. Il ne parle point de l'élévation de son âme; et cependant quel noble caractère il dé-
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ploya dans les troubles civils ! Environné de fanatiques persécuteurs ou persécutés, n'entendant que des cris de haine et de proscription, il ouvrit sa retraite à tous les partis ; et pour éloigner les dangers, il se montra sans alarmes. Sol- . dats ou villageois, étrangers ou Français, huguenots ou papistes, tous les hommes étaient pour lui des voyageurs à secourir. Donnant l'hospitalité même à ses ennemis, il s'endormait avec eux sous le toit qu'il leur avait offert. Long-temps il jouit en paix de l'estime publique, long-temps il fut gardé par le respect et la reconnaissance. Mais quelles vertus trouvent grâce dans les discordes civiles? Montaigne vit enfin ses propriétés ravagées : les horreurs de la peste se mêlèrent aux horreurs de la guerre. Contraint de fuir, guidant une troupe éplorée, ne sachant luimême où reposer sa vieillesse, il fut encore, durant l'orage, le consolateur et l'appui de ceux qui l'entouraient.
Sa philosophie n'était pas seulement dans ses discours. Ses talens, sa naissance, l'appelaient sur la scène du monde; et les troubles civils
multipliaient les routes de l'ambition. 11 fut décoré du premier ordre de l'État. Deux fois ses concitoyens relevèrent aux fonctions de maire de Bordeaux. Son caractère lui fit obtenir, dans tous les pai'tis , l'estime des hommes distingués (-7). Souvent les Essais offrent des vues profondes sur des sujets politiques (8). Avec moins de philosophie, Montaigne eût brillé dans la carrière du pouvoir et des honneurs: mais il vécut indépendant, sans augmenter ni diminuer la fortune de ses pères ; et s'acquitta de sa dette, en nous léguant son exemple et son ouvrage (9).
L'auteur des Essais appartient à l'histoire des lettres, ainsi qu'à l'histoire de la philosophie; et je dois, messieurs, en considérant son style, offrir encore à vos regards une partie de sa gloire
Son langage se compose de français, d'imitations du latin, et de locutions usitées dans le Péri go rd et dans la Gascogne. C'est avec ces élémens informes et bizarres que JNIontaigne sut produire des pages que nous étudions encore , pour y découvrii' le secret de féconder notre langue, et pour apprendre l'art de soumettre les mots à la pensée.
Di; MONTAIGNE. 'àG'J
Clct écrivain doit à sa manière originale de sentir et de concevoir, un style riche d'images liardies, de tours poétiques, d'expressions colorées, vives et pittoresques. Heureux dans ses tons variés, jamais la monotonie n'appesantit sa plume. Veut-il rendre un sentiment avec force? des mots inattendus obéissent au mouvement de son âme. Veut-il peindre des idées aimables ? il les présente mollement , et leur donne une grâce naïve. Mais, ce qui répand un charme inimitable sur le plus singulier de nos ouvrages, c'est ce je ne sais quoi de simple et de piquant qui fait douter si Montaigne écrit ou s'il parle.
Peut-être des mots et des tours vieillis, dont la valeur est moins déterminée pour nous que celle des mots et des tours usuels, nous font-ils trouver, dans quelques phrases, des beautés que l'auteur ne leur a point données, mais il serait absurde de généraliser cette observation. Si notre imagination seule nous foit trouver de la grâcedansles Essais, pourquoi n'en donne-t-elle qu'à si peu de passages du traité de Charron ?
De eitands prosateurs ont évidemment étiulié
le style de iNIontaigiie. Ses couleurs se reproduisent quelquefois sous les pinceaux de La Bruyère, de Montesquieu et de Jean-Jacques. Etrange singularité! l'auteur, objet de si précieuses études, fut bien moins utile à notre langue qu'on n'aurait du le supposer ; elle est formée , pour ainsi dire, d'après un autre système que la sienne.
Le partisan du vieux langage exbale encore ses regrets. Quel écrivain, dit-il, quel écrivain doué d'une âme forte, d'une imagination vive, après avoir lu Montaigne avec enthousiasme, ne gémit pas d'être privé des richesses et de la liberté de nos pères? Que sont devenues tant d'expressions harmonieuses, dont l'énergie ou la grâce nous plaît dans les Essais? Quel caprice les a proscrites? Vous rougiriez de les ignorer, et vous n'osez en faire usage! Des formes elliptiques, tantôt naïves et gracieuses, tantôt hardies et véhémentes, sont remplacées par une foule d'articles, de mots sans force et sans couleur, qui ralentissent la phrase et la pensée. Une construction directe, monotone, languissante, succède aux inversions variées et rapides. Cha-