DU BEAU, DANS L ACCEPTION GENERALE DE CE MOT
Je m'arrête, avec surprise, à l'entrée même de la carrière que je dois parcourir. J'ai goûté les délices dont le beau pénètre à-la-fois nos sens et notre cœur; maintenant je veux le définir, et mon esprit s'égare dans des idées confuses.
Lorsqu'on suit une discussion sérieuse, on juge bientôt que les hommes connaissent rarement la signification précise des mots qu'ils emploient. La plupart de nos expressions ressemblent à ces rouleaux de monnaie qui circulent sans être jamais comptés.
Pour découvrir les élémens dont le beau se compose, il faut examiner les objets sur lesquels il répand son éclat, et parvenir à discerner les
qualités qui se retrouvent dans chacun d'eux. Mais nous accordons la beauté à des objets si variés qu'il paraît , au premier coup-d'œil , impossible d'apercevoir des qualités qui leur soient communes. Un discours, un temple, un morceau de musique , un orage , un arbuste , les êtres les plus divers reçoivent le nom de beaux.
Ce nom, en considérant sa signification la plus étendue, annonce seulement que les objets qui l'obtiennent ont, dans leur genre, une supériorité relative. Ainsi nous le prodiguons aux ouvrages des arts vulgaires, lorsqu'ils sont faits avec soin. Mais il est des arts élevés au-dessus de tous les autres, par la grandeur des difficultés qu'ils présentent, et la magie des effets qu'ils produisent; ceux-là seuls donnent à quelques ouvrages une prééminence frappante, et par conséquent la beauté véritable. La supériorité relative ne suffit point pour constituer le beau, tel que nous devons le concevoir ; il faut encore qu'elle puisse porter de vives impressions à notre âme.
Le beau réel , celui qui fait naître l'enlhoii-
siasme et l'attendrissement, nous ravit surtout quand il se manifeste dans les actions des hommes; jamais il n'inspire des sentimens plus nobles , et la beauté par excellence est celle de la vertu. Le beau vient aussi nous captiver lorsque, en observant la nature, nos yeux s'arrêtent sur des tableaux pleins de fraîcheur ou sur des scènes imposantes. Enfin, nous l'admirons dans les arts privilégiés, dans les arts enchanteurs auxquels il a donné son nom. Telle serait la division d'un traité complet. Sa dernière partie doit seule m'occuper ; cependant les deux premières m'offriront quelquefois des idées et des exemple qui serviront à prouver la théorie que j'ai dessein d'exposer.
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