DE LA GRANDEUR
Une qualité physique est la première qui nous frappe dans les arts jugés par le sens de la vue. L'âme se proportionne, pour ainsi dire, aux objets qui l'entourent; c'est pourquoi nous aimons la grandeur des monumens.
Les rives du Nil ont vu cette grandeur déployer sa puissance. Nés sous un ciel dont l'éternelle sérénité paraît accroître l'étendue, sur un sol où l'œil se perd en mesurant l'uniforme immensité des plaines, les Egyptiens avaient besoin que leurs travaux fussent en harmonie avec les vastes théâtres qu'ils voulaient décorer d'édifices, d'obélisques et de pyramides. La nature qui les secondait, leur offrit des masses de granit effrayantes; ils taillèrent les rochers;
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et l'Egypte vit la durée des moniimens des arts s'associer à la durée du monde.
Si des géans semblent avoir vécu sur cette terre antique, des hommes dont le goût était pur et l'imagination brillante, ont habité la Grèce. Ils se montrèrent plus empressés d'embellir leur vie par les arts, que d'assurer à leurs demeures une éternelle existence. Employant les formas que l'œil parcourt avec le plus d'intérêt ? ils s'éloignèrent de l'énorme pesanteur des constructions égyptiennes, sans chercher la frêle délicatesse qu'ont eue depuis les décorations des Arabes. Epris de l'élégance et de la noblesse, unissant toujours ces qualités, il donnèrent de justes bornes à la grandeur. On la retrouve avec un nouvel éclat dans les ouvrages des Romains, qui devaient étonner le monde par leurs monumens, comme ils l'avaient épouvanté par leurs armes. L'amour du beau s'est conservé sur leur terre natale : l'artiste qui vient de la visiter est blessé de nos compositions petites et maniérées ; il redemande ces lignes grandes et simples qui partout flattaient ses regards dans la riche Italie.
Un sentiment naturel, un besoin d'élévation, suffirait pour inspirer à l'homme le désir de porter la grandeur dans ses travaux. Ce désir est encore excité par la contemplation des oeuvres de la nature. Tous les objets grands ou vastes impriment une sorte de respect. La vue d'un arbre très élevé, ou d'une plaine immense, ou d'une partie de l'océan nous étonne et nous émeut. Si l'arbre est antique, si la plaine est chargée de moissons , si l'orage bouleverse les flots , notre émotion redouble ; il semble alors qu'une grandeur morale vienne s'unir à la grandeur physique pour agiter notre âme.
L'architecture est l'art où la grandeur matérielle est le plus nécessaire; parce que, si j'ose dire ainsi, c'est l'art où se trouve le moins de grandeur morale. Eclaircissons cette idée. L'architecture n'a pas d'autres moyens de plaire que l'étendue de ses ouvrages, la distribution des parties qui les composent, et les ornemens qui les enrichissent. Ses moyens de nous intéresser sont peu nombreux; tandis que la peinture en retraçant des actions, la sculpture en nous mon-
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liant des figures animées, font naîtn; nne multitude d'idées, desentimens qui parlent à notre esprit , à notre âme , et captivent toutes nos facultés. Remarquons, cependant , que l'emploi des grandes proportions est , dans la peinture et la sculpture, un moyen puissant d'accroître rimpression du beau.
Le dessin , par la juste combinaison des lignes , trace des figures qui, malgré leur petitesse, paraissent grandes à l'imagination. Une statue de quelques pouces, peut avoir les caractères de force ou de majesté, auxquels on reconnaît Hercule ou Jupiter; mais j'ai besoin de l'examiner quelque temps, la réflexion seule me révèle ses beautés. Ainsi, les arts du dessin, lorsqu'ils se restreignent à de petites proportions , perdent l'immense avantage qui résulte d'un effet imposant produit dès le premier coup-d'œil.
Combien cette impression , subite et forte , n'est-elle pas précieuse pour Fartiste qui veut s'emparer de notre âme, et la remplir d'enthousiasme? Changez les proportions de l'Apollon du Eelvédère, réduisez-le à cinq pieds de hau-
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teiir, et vous l'aurez dépouillé de sa divinité.* Des scènes de famille, des sujets tels que ceux qui valurent à Greuze la double réputation d'homme à talent et d'homme de bien, produiront tout leur effet sans occuper de grands espaces. Mais, en voyant un admirable tableau de chevalet qui représente un trait d'histoire, toujours je regrette que l'auteur ait négligé de prendre des proportions plus dignes de son talent. Je suis certain qu'il a senti ie même regret, que souvent il a pensé à recommencer cet ouvrage; mais on se blase sur un sujet; la raison dit en-
*Ce serait, il eSt vrai, lui donner la hauteur la plus défectueuse. Quand les figures ont seulement quelques pouces, elles offrent une imitation évideinment inexacte ; nous leur supposons bientôt des proportions plus grandes, et l'imagination peut même les rendre colossales. Quand l'artiste leur a donné quatre ou cinq pieds de hauteur, il semble les avoir dessinées telles qu'il les a vues; l'imitation ne s'éloigne plus assez du vrai pour exciter un travail de l'esprit ; et , dans l'impossibilité d'agrandir ces figures mesquines, nous n'avons sous les yeux qu'une nature ignoble et basse. On pourrait citer quelques exceptions ; elles sont très rares.
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core ce qu'on pourrait tenter, l'imagination ne la seconde plus : il y a, dans les arts, des jours d'inspiration dont il faut profiter; ces jours ne reviennent point, ou du moins ne reviennent que pour des sujets nouveaux.
Tandis qu'on regarde le Déluge du Poussin , on ne saurait désirer à ce chef-d'œuvre quelque perfection nouvelle. Avec si peu de figures, et dans un champ si resserré, l'artiste nous fait concevoir la destruction du monde ! 11 est certain , cependant , que si l'auteur eût choisi de grandes proportions, l'effet de ce tableau serait encore plus subit et. plus prodigieux.
L'étendue peut affaiblir le sentiment des défauts d'un ouvrage : alors l'impression de l'ensemble absorbe, pour ainsi dire, les impressions produites par les détails.
La colonnade du Louvre est l'objet de justes censures de la part des artistes. Perrault, disentils, fit une décoration de luxe, sans songer à l'utilité sur laquelle se fonde la véritable architecture; et les colonnes accouplées, dont il s'est servi, blessent le goùtet la raison. Cependant cette
colonnade plaît par un caractère de grandeur ; c'est un riche dessin qu'on admire sans pouvoir ni réfuter ses critiques , ni l'offrir pour modèle.
Il semble qu'accoutumés aux formes simples et nobles de l'architecture grecque, nous devrions dédaigner les églises gothiques : nous les admirons encore. Les masses en sont belles, et leur grandeur nous frappe dès le premier coup d'œil. Arrêtés aussitôt devant ces vieux édifices, nous considérons , avec étonnement , un mélange de barbarie et d'élégance , de force et de fragilité; nous contemplons le prodigieux travail de l'homme et les efforts de l'art. Notrd^imagination s'émeut; les souvenirs historiques et les idées confuses qui s'éveillent en foule à l'aspect de ces monumens , achèvent de leur donner le caractère imposant, solennel, que leur destination exige, et que ne peuvent leur ôter des ornemens frêles et mesquins, multipliés avec une profusion bizarre.
Nous aimons la grandeur physique; jugeons toutefois cette qualité, et n'exagérons pas son pouvoir. La grandeur présente à l'artiste un espace à remnlir : qu'il le remplisse dignement,
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il nous cause une sensation vive et profonde, que nous n'eussions point éprouvée, s'il se fût circonscrit dans d'étroites limites. Tel est le véritable avantage de la qualité qui nous occupe. Un bâtiment dont elle fait le seul mérite, alors même qu'il arrête l'attention, est au-dessous d'un bel édifice, plus que l'architecture gothique n'est inférieure à l'architecture grecque. Enfin, si l'artiste attachait trop d'importance à la grandeur, à l'étendue , ses conceptions deviendraient extravagantes. Quand nous voulons déployer des forces exagérées, nous laissons voir bientôt notre faiblesse ; et le gigantesque est la caricature du grand. Ce n'est pas de la force des hommes, c'est de la puissance du génie que les monumens doivent porter l'empreinte.
Les scènes imposantes de la nature nous accablent du poids de leur immensité; elles nous rendent attentifs en nous parlant de notre néant. L'homme, dit-on, est plein de contradictions; le sentiment de sa grandeur l'enivre de volupté, le sentiment de sa faiblesse a des charmes pour lui. Cette contradiction n'est, je crois, qu'appa-
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rente ; et peut-être,dans toutes les situations, notre âme est-elle ingénieuse à saisir quelques moyens de s'élever. Une femme s enorgueillit de l'amant qu'elle idolâtre; en le rendant l'arbitre de son sort, elle est fière de l'avoir pour appui. Quand nous nous prosternons à la vue des chefs-d'œuvre , cet abaissement n'est point absolu : désespérant de créer de semblables prodiges, nous aspirons à leur rendre le plus digne hommage. Confondus par les idées qu'inspirent les vastes scènes de la nature, nous nous humilions devant l'Auteur des êtres ; mais nous retrouvons encore de nobles émotions, en nous inclinant sous la main qui fit jaillir du chaos la lumière et les mondes ? Nous ne faisons point un calcul imposteur; l'âme ne dit pas en secret, je veux m'élever, tandis que la bouche prononce, je fléchis ; mais un admirable instinct nous guide, et c'est parce qu'il y a de l'élévation dans cet abaissement, que nous ressentons un trouble qui nous plaît.
L'étendue paraît peu nécessaire à la beauté , dans les arts qui ne sont pas soumis au sens de
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la vue. Il semble que la poésie , la musique s'adressent directement à l'âme , et peuvent négliger des moyens de succès que les autres arts sont obligés d'employer. Je donnerai une- raison plus juste : la poésie et la musique, faisant connaître successivement les différentes parties de leurs productions, ne sauraient devoir à l'étendue le même avantage que les arts dans lesquels les diverses parties d'un tout nous frappent en un instant.
Observons , cependant , que l'étendue peut ajouter au mérite des productions des arts qui paraissent d'abord la dédaigner. Concevoir un plan vaste, ordonner entre elles ses nombreuses parties, les embrasser constamment, afin délier ce qu'on écrit avec ce qui précède, et de le rendre utile à ce qui doit suivre; inventer, unir et présenter une multitude d'idées qui concourent au même but, ces travaux exigent une vigueur d'esprit que ne demandent pas les morceaux de peu d'étendue, et qu'on voit avec étonnement se développer dans d'immenses poèmes.
Je ferais, sur la musique, des observations ^
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analogues à celles qu'on vient de lire. Guidé par l'amour du chant , on saisira peut-être un motif agréable ; mais le succès léger d'une romance ne prouvera point qu'on doive tenter des compositions dramatiques. Les grands travaux exigent la force de réflexion et la durée d'inspiration , qui distinguent l'artiste de l'amateur.
Lorsqu'on veut porter au plus haut degré les effets du beau, il est essentiel d'employer la grandeur , l'étendue : c'est un cadre imposant que le talent choisit; voyons les qualités qui lui servent à le remplir avec succès.