‹ Œuvres de Joseph DrozChapitre 37 sur 52 · UE LA VERITE ET DE L IMITATION · texte numérisé non relu

UE LA VERITE ET DE L IMITATION

Une sorte d'instinct nous dispose à vouloir connaître la vérité : j'en ai pour preuve cette curiosité toujours active, qui naît, se développe avec notre intelligence , et ne meurt qu'avec elle.

Le vrai nous cause un plaisir indépendant de son utilité, et même de toute réflexion. Si l'on découvre , dans les sciences exactes , un principe certain, l'émotion qu'on éprouve résulte, en partie sans doute, de ce qu'on vient d'exercer ses forces et d'obtenir un succès difficile; mais elle est produite aussi par la satisfaction qu'inspire le sentiment de l'évidence. En admirant les ouvrages des arts imitatifs, nous aimons à voir jusqu'où le génie peut atteindre pour embellir la nature; mais, sans calcul, nous

3l2 ÉTUDES SUR LE BEAU

jouissons de ces ouvrages à l'instant où nous nous écrions qu'il sont vrais.

Il existe, dans la vérité, je ne sais quel attrait essentiellement convenable aux besoins de notre âme. Laissons les métaphysiciens expliquer ce fait; il me suffit de l'observer, et partout j'en aperçois les preuves. D'ingénieuses fictions nous séduisent, des fables nous plaisent dès l'enfance, nous captivent jusque dans notre vieillesse : tandis que nous leur donnons notre oreille et notre cœur, la vérité fait encore reconnaître ses droits; et jamais de riants mensonges ne nous attachent mieux que lorsque la raison , agéablement abusée, peut les admettre pour vrais.

Les arts essaient de réunir tout ce qui doit flatter nos sens, charmer notre esprit, toucher notre cœur, enflammer notre imagination. Ils parcourent les champs infinis peuplés par les prestiges et les illusions; mais jugeant quel empire exerce la vérité, c'est d'elle qu'ils empruntent une partie de leur puissance.

11 y a des époques où l'on voit paraître des compositions singulières, enfantées par des ima-

D/VNS T.ES ARTS. 3 I 3

ginations bizarres et des cerveaux malades. Ces compositions dénuées de vérité frappent ia multitude, excitent l'enthousiasme de quclqres adeptes ; mais bientôt elles tombent' pour jamais dans l'oubli. L'immortalité n'appartient qu'à des ouvrages vrais , parce qu'ils sont les seuls dont les hommes pourront , dans tous les siècles.^ reconnaître la beauté, en les comparant avec le modèle éternel.

Le système qui veut réduire les beaux-arts à un seul principe , l'imitation de la nature, est cependant sujet à des exceptions. Vainement chercherais-je quelques traces du vrai dans une symphonie, dans un air destiné seulement à flatter l'oreille. Je ne saurais y trouver d'imitation. Si l'on pense que le chant des oiseaux est le modèle des compositions mélodieuses sans expression déterminée, on s'abuse. Les passages où le musicien veut imiter le gazouillement des oiseaux sont faciles à distinguer ; et lorsqu'il crée les motifs heureux de ses chants vagues , il ne fait que suivre ses inspirations.

L'architecture form^ encore ime classe parti-

3l4 ÉTUDES S un LE BEAU

culière; la vérité qu'on peut y reconnaître, ne résulte point de l'étude de la nature. Laugier a prétendu qu'une simple cabane est le type des plus somptueux édifices. Si j'essayais de prouver que l'architecture est un art d'imitation, je croirais nécessaire de remonter plus loin. Nos mains ont construit la cabane, et des antres furent les seules habitations des premiers hommes; mais un palais diffère tellement d'une grotte, qu'il serait absurde de placer l'artiste parmi les imitateurs. Je conçois qu'un palmier ait fourni le modèle de la première colonne, mais nos architectes n'iront pas , dans les forêts , s'instruire à donner aux colonnades plus d'élégance ou de noblesse: ils s'imitent souvent les uns les autres, ils n'imitent point la nature.

Quelques rapports seulement existent entre les beautés de l'architecture et la vérité. Nous desirons que les temples aient un caractère auguste; nous serions choqués de voir une maison de plaisance dont l'aspect serait austère , une prison dont le dessin serait élégant et léger. Nous blâmerions ces défijuts de convenance;

DANS LES /VRTS. [^ \ 5

et l'on doit sentir qu'il existe de l'analogie entre la convenance et la vérité.

Souvent la décoration de nos édifices offre des fautes grossières. L'œil est blessé, par exemple, lorsque dans un théâtre il voit des spectateurs périlleusement suspendus sur des draperies entre des colonnes. Enseigner que l'architecture n'a rien de vrai, ce serait approuver les absurdités de ce genre.

Je ferai remarquer une dernière exception au principe que les beaux-arts sont imitatifs. Quelquefois le poète , semblable alors à l'orateur , n'imite point, il exprime ce qu'il pense et peint ce qu'il éprouve. Ce n'est point la vérité d'imitation, c'est la vérité positive qui nous frappe en écoutant ces vers :

Que votre âme et vos mœurs , peintes dans vos ouvrages ,

N'offrent jamais de vous que de nobles images.

Je ne puis estimer ces dangereux auteurs

Qui, de l'honneur en vers, infâmes déserteurs.

Trahissant la vertu sur un papier coupable ,

Aux yeux de leurs lecteurs rendent le vice aimable.

Après avoir excepté la musique vague, Tar-

chitecture et la poésie, quand elle ne décrit pas des objets et ne fait pas parler des personnages, j'adopte ce principe que les arts ont la nature pour modèle.

L'imitation, dès qu'elle est vraie, nous cause quelque plaisir. Les formes ignobles que retrace Téniers doivent blesser les regards; cependant on n'observe jamais sans intérêt les compositions de cet artiste, parce qu'elles ont de la vérité. De tels ouvrages sont-ils beaux? Oui, si l'on donne à ce mot le sens le plus étendu : ils ont , dans leur genre, une supériorité relative. Mais l'homme accoutumé aux charmes de l'antique, celui qui prononce avec reconnaissance le nom de beau, près des objets qui donnent de l'élévation à son âme, celui-là se borne à dire des compositions flamandes qu'elles sont gaies et naturelles.

Les imitations triviales font remarquer une différence très sensible entre la poésie et la peinture. Si l'on versifie le langage plat et grossier de la dernière classe du peuple , en supposant qu'on nous égayé , nous rirons avec une

DA-NS LES ARTS. Siy

sorte de honte. Comment avons-nous plus de délicatesse et de sévérité pour un art que pour l'autre? La parole nous semblerait-elle plus noble que le pinceau ? et serait-il , en conséquence, permis à la peinture de descendre, sans s'avilir, à des sujets qui dégradent la poésie? Tous les arts sont enfans des Muses , et ne sauraient briller d'un vif éclat, s'ils ne conservent une certaine pureté. La raison de la différence que nous venons d'observer est, sans doute, que la représentation delà nature triviale .^ a, dans la peinture, des difficultés assez grandes pour annoncer du mérite; tandis que, dans ces productions qu'à peine ose-t-on nommer littéraires, elle peut être offerte par des hommes du plus médiocre talent.

La beauté réelle appartenant aux seuls ouvrages qui peuvent élever notre âme, le poète et l'artiste doivent choisir des sujets toujours dignes d'émouvoir et de plaire. J'examine les chefs - d'œuvre composés d'après ce principe , et j'y trouve différens genres d'imitation.

Quelquefois le poète nous fait voir la nature

3l8 ÉTUDES SUR LE BEAU

presque sans ornemens empruntés à l'art ; mais

♦ heureusement choisie , et peinte avec tant de

fidéhté qu'on tressaille en la reconnaissant. C'est cette manière de la reproduire qui rend si belles, dans leur antique simplicité, plusieurs scènes d'Homère, de Sophocle et d'Euripide.

Souvent les arts du dessin nous plaisent par ce genre d'imitation ; ce n'est plus la beauté triviale de Téniers , ce n'est pas encore la perfection idéale de Raphaël. Je m'arrête à la vue du tableau de Le Sueur , qui représente saint Bruno lisant une lettre. Le saint est debout, il lit avec attention; sa physi'énomie est calme, son attitude est la plus simple qui se puisse imaginer. Cette figure attire mes regards, je la considère long-temps, épris de sa vérité. Un tableau du même maître représente deux novices au moment de recevoir l'habit des chartreux. La physionomie de l'un exprime la béatitude, celle de l'autre est empreinte d'une terreur religieuse. Ces deux figures n'ont rien d'idéal ; l'artiste semble les avoir dessinées telles qu'il les a vues , leur vérité frappe et saisit.

DANS ri-S Ains. 3 If)

On produit nécessairement de l'effet lorsqu'on expose à nos yeux, sur la toile, des attitudes, des physionomies qui paraîtront vraies à tous les hommes. Il n'en est pas de même si, au lieu d'une ressemblance que j'appellerais générale, les figures ont seulement une ressemblance particulière : telle est celle d'un portrait, qui peut satisfaire les amis du modèle, et blesser les admirateurs de l'art. Le tableau d'histoire qui doit son mérite à la représentation exacte des personnages, des costumes et des sites, est un bien médiocre tableau! On nous intéressera sans doute en peignant Molière et ses amis dans Auteuil, ou Voltaire environné du respect de ses confrères à l'académie française; la fidélité scrupuleuse, dans de pareils sujets, sera peut-être demandée par les gens de lettres : mais alors ces peintures intéresseront par des souvenirs historiques, plus qu'elles n'enchanteront comme ouvrages de l'art. Pour composer des tableaux, il est essentiel que l'artiste s'éloigne de la vérité particulière, appréciée de peu de personnes, difficile à concilier avec le beau, et qu'il s'élève

320 ÉTUUliS SUR LE BEAU

à cette vérité générale que tous les hommes savent sentir et goûter.

La musique dramatique a besoin de chants expressifs; je ne crois pas, cependant, qu'elle puisse offrir le genre d'imitation le plus exact. Elle ajoute aux paroles, elle les embellit, leur donne un charme puissant et vague, et s'éloigne ainsi d'une imitation très simple. Vouloir qu'elle fut plus fidèle, ce serait vouloir la réduire à n'être, qu'une déclamation notée. On détruirait ses prestiges, sans la rendre parfaitement vraie; il est dans sa natuie que son expression ait quelque chose d'idéal.

Un homme d'esprit me disait qu'au théâtre la musique peut faire entendre l'imitation la plus exacte , lorsque la situation des personnages les oblige à chanter. Cette idée n'est que spécieuse. La manière d'amener un morceau de chant peut ajouter à son effet, mais elle est sans influence sur le vrai en musique: parce que la vérité, pour le compositeur, naît du rapport des sons qu'il choisit avec les sentimens qu'il veut peindre. Au troisième acte du Guillaume - Tell de Sedaine,

DVIVS LKS ARTS. ivi I

les insurgés du canton d'Uri s'assemblent, dans une forêt, avant le jour. En attendant que des feux allumés sur les montagnes donnent le signal du combat. Tell demande au vieux Melchtal la chanson de Roland; et le vieillard aveugle fait entendre ce chant de guerre. Le spectateur serait sans doute moins ému si Tell haranguait les braves qui l'environnent, et que son discoui-s fut mis en musique. Mais on doit au poète le naturel de la scène que je viens de citer; le compositeur eût répandu sur l'air de Guillaume- Tell autant de vérité qu'il en donne au chant de Melchtal *.

Nous avons observé des imitations simples et naïves; d'autres sont idéales. Le statuaire qui veut créer une figure enchanteresse , choisit, corrige , réunit des traits épars. Son ouvrage est vrai, puisque les diverses parties dont il est formé se trouvaient dans la nature , et n'atten-

* L'art musical peut imiter différens braits avec une fidélité parfaite ; quelquefois 11 cause ainsi une surprise agréable, plus souvent il n'obtient que des effets puérils.

(22 ETlIDi:S SUR LK BEAU

daient que les lois du génie pour s'unir; il surpasse la vérité , puisqu'un ensemble si beau n'existait nulle part. Le même travail , les mêmes résultats, peuvent être observés dans les productions du poète. Ce favori des muses, consultant nos plaisirs, modifie les caractères, les actions, les pensées; il enchaîne les faits de manière à nous intéresser toujours; il rend les situations de ses personnages plus douces ou phis terribles; les prodiges naissent à sa voix, et la terre est peuplée des merveilles du ciel.

La raison met cependant des bornes au pouvoir d'embellir les objets qu'on imite. L'auteur ose-t-il blesser des idées consacrées? l'amour du vrai nous avertit qu'il nous trompe, et le plaisir s'affaiblit ou s'éteint. La magie du poète ne saurait transformer en bons rois les tyrans. Socrate , sous le pinceau de l'artiste, doit conserver quelque chose de la laideur de ses traits. Des sons mélodieux cessent de nous flatter , quand le sujet exige qu'ils deviennent moins doux et plus expressifs. Ainsi, la voix du plaisir même nous rappelle à l'amour de la vérité.

L'imitation idéale a plus de puissance que l'imitation naïve pour élever notre âme. Les productions de Le Sueur me charment; mais si l'on déroule à mes yeux un tableau de Raphaël, j'éprouve des émotions plus nobles et plus ravissantes. J'admirais un grand homme ; celui dont l'ouvrage m'est offert maintenant est plus qu'un mortel. Le premier peignait l'humanité, celui-ci fait apparaître à nos regards des êtres divins. Sans l'imitation idéale, les arts languiraient dépourvus de poésie ; et l'homme ignorerait à quel point ils peuvent lui faire oublier sa faiblesse, en le transportant dans des régions célestes.

Une observation sur laquelle doit méditer l'homme que son génie appelle à cultiver les arts, c'est qu'un mélange de beauté naïve et de beauté idéale est la source des effets les plus enchanteurs. Si l'on ne s'attache qu'au premier genre d'imitation, les traits originaux et frappans seront mêlés à des idées communes ou même triviales. Si l'on veut, au contraire, toujours surpasser la nature, il y aura dans les productions des arts, je ne sais quoi d'apprêté, de contraint, qui ne

leur permettra point de toucher profondément les âmes. Mais l'ouvrage, où se réunissent les deux genres d'imitation, doit plaire à jamais. Que les formes d'une statue aient une beauté dont le modèle n'existe point sur la terre , et que cette figure, par son attitude très simple, soit parfaitement naturelle, nous la verrons avec délices. Ce mélange d'idéal et de naïveté fait le charme des statues antiques.

L'Odyssée m'intéresse vivement par ce même mélange de simplicité et de noblesse. Ulysse revient sur une terre ingrate ; ses traits sont effacés du souvenir de ses anciens serviteurs ; il n'est reconnu que par son chien qui est abandonné à la porte du palais, et qui meurt en faisant effort pour se traîner vers lui. A côté d'une scène si touchante dans sa simplicité, se trouvent des scènes admirables par leur élévation. Lorsque Ulysse, exerçant une juste vengeance , fait tomber les poursuivans sous ses coups , il respecte celui qu'inspire le génie poétique , il épargne Phœmius dont la voix et la lyre animaient les festins; le chantre aimé d'Apol-

Ion trouve grâce devant le monarque outragé.

Le système d'imitation des Grecs, réunissant des beautés simples et toutes les richesses de la poésie, est à mes yeux le plus parfait que les hommes aient imaginé. Les nations de l'Europe ne s'accordent point entre elles sur le mérite des littératures modeines; mais elles sont d'accord pour admirer la littérature grecque. Toutes se sont éloignées cependant du système des poètes de l'Attique ; les unes ont trop dédaigné de choisir, les autres ont trop orné peut-être les sujets sur lesquels s'exerçait leur génie.

Shakespeare sait peindre fidèlement, et la vérité de ses hardis crayons garantit la durée de sa gloire. Voulons-nous oublier ses défauts ? considérons-le comme un moraliste qui fait passer sous nos yeux , dans d'immenses tableaux , une foule de situations de la vie et d'états de la société-. Shakespeare est un des plus profonds observateurs de l'homme. Mais, considéré comme auteur dramatique , il néglige trop de choisir les objets qu'il imite; son mélange de scènes burlesques et de scènes atroces, ne satisfera jamais

un goût éclairé * ; et la grossière contexture de ses drames, atteste qu'il cultivait un art encore dans l'enfance.

Les formes de la tragédie française, si je puis dire ainsi, ont été choisies par Racine que son génie faisait exceller surtout à rendre sesi plans très réguliers et son style toujours magique. On vit passer, dans les caractères et les discours de ses héros, la dignité polie dont une cour brillante répandait l'habitude. On applaudit ce goût épuré , cette délicatesse exquise , ce soin continuel d'élégance qui vient embellir chaque scène, et fait naître un doux enchantement. Les Français ont perfectionné diverses parties de l'art dramatique ; mais ils sont moins simples et moins touchans que les Grecs.

Cependant on s'abuse, si l'on croit que nos poètes sont toujours étrangers à l'imitation naïve de la nature. Corneille m'offrirait de nombreux

* Les esprits faux qui confondent ce bizarre et monstrueux mélange avec celui dont je fais l'éloge, loin de perfectionner l'art , le dégradent et l'entraînent vers la barbarie.

exemples pour comballre cette erreur. Racine a créé le chef-d'œuvre de la tragédie ; jamais le mélange des deux genres d'imitation ne produisit plus d'effet que dans Athalie, où l'auteur, faisant parler Eliacin et Joad, réunit avec un art si parfait le ton de la poésie pastorale et les accens de la poésie lyrique.

Pour compléter ce chapitre, il me reste à parler d'une dernière espèce d'imitation qui paraît d'abord s'éloigner entièrement de la vérité. Le poète et l'artiste, en nous promettant de vives jouissances, nous demandent d'admettre certaines conditions, sans lesquelles, privés de grands moyens de succès, ils ne sauraient enchanter notre esprit et nos sens.

Qu'on proscrive les vérités de convention, il faudra renoncer à la musique dramatique. Deux personnes n'ont pas la folie de se communiquer en duo leurs projets, leurs espérances ou leurs craintes. On chante quelquefois dans la tristesse ; on n'exprime point par des chants sa haine et sa colère.

Examinons froidement une traç^édie , nous

serons surpris de voir combien de suppositions il est nécessaire d'admettre pour qu'un tel poème existe , et puisse occuper nos loisirs. Ce langage divin , qui donne tant d'éclat aux pensées , ne fut jamais parlé sur la terre. L'action, méthodiquement divisée, présente cinq parties à peu près égales. Deux heures deviennent un jour, une nuit s'écoule en un instant. Il faut tolérer des rôles de confidens, des aparté^ des monologues. Le fer meurtrier atteint un personnage , on va sans doute lui prodiguer des secours; non, il parle et meurt en parlant.

Les prosateurs eux-mêmes ont des licences que justifient nos plaisirs. Scrupuleux défenseur de l'équité, l'historien doit surtout être vrai; on croii^ait d'abord que la raison va le priver d'imagination : cependant il s'anime , il veut plaire en instruisant; et nous l'applaudissons lorsque, devenant orateur, il fait entendre les discours que ses héros n'ont jamais prononcés.

I^a nudité de Laocoon n'a rien qui nous blesse. Cependant le prêtre de Neptune était revêtu d'un costume lorsqu'il offrait des sacrifices. Eh! qu'im-

DANS LES ARTS. 3l(y

portait à l'artiste? Les vètemeiis étaient dans le marbre; il les a fait tomber, afin d'étonner les regards par la majesté de ces formes, sans lesquelles il ne pouvait créer un chef-d'œuvre. Trop souvent notre raison timide réprouve des libertés de ce genre, quand elles ne sont pas consacrées j>ar le génie des siècles antiques. Ainsi, lors de l'exposition du tableau des Sabines, à la vue de ces deux rois dont l'un brille de la vigueur de la jeunesse, dont l'autre a toute la force de l'âge mûr, dont l'un nous offre la beauté d'un fils des dieux, et l'autre celle d'un fils des hommes, au lieu de contempler avec enthousiasme ces nobles figures, de froids critiques s'aperçurent qu'elles étaient nues. * Les défauts de la statue de Desaix ne résul-

* Je respecte les scrupules des personnes qui considèrent , sous le rapport des mœurs, la nudité dans les arts du dessin. Je n'ose entrer dans des détails qui prouveraient aisément qu'on peut allier la décence et la nudité. Les Christs sont à peu près nus. Le tableau des Sabines méritait un reproche (ju'on lui fit à sa première exposition , et ne le mérite plus aujourd'hui.

laient point de sa nudité , qui pouvait au contraire servir le talent de l'artiste ; et l'on doit regretter que cet essai d'une heureuse innovation ait été sans succès. Je n'ai entendu critiquer qu'avec des raisonnemens pitoyables la nudité de cette statue; les objections se réduisaient à lui reprocher un défaut de convenance. Pour être appréciés avec justesse, les arts veulent être jugés avec enthousiasme. On sait combien le nu est favorable à la beauté des formes, sans laquelle les arts du dessin languissent dégradés. Quand le statuaire représente un héros qui n'est plus, pourquoi le couvrirait-il d'un inutile vêtement? Ce héros a quitté la terre , une imagination poétique le voit dans l'Elysée ou dans l'Olympe, au rang des demi-dieux : quels vêtemens sont les siens? L'artiste voudrait ne lui rendre rien de terrestre, et suit une convenance parfaite lorsque, employant la nudité, il dévoile à nos yeux des formes pures et divines. La postérité confondra, dit-on, les héros de tous les pays, si des vêtemens ne les distinguent. Je crains que jamais elle ne soit embarrassée pour prononcer

sur les ouvrages des hommes qui font une si vaine objection. Créez des chefs-d'œuvre, dùt-on un jour les confondre avec ceux des Grecs; et la gloire de votre nom se perpétuera d'Age en âge. Faut-il vous rassurer encore? L'imprimerie, dans tous les siècles, ouvrira ses trésors aux érudits : le monument le plus frêle en apparence, un livre, est destiné à survivre aux monumens d'airain.*

* M. Quatremère de Quincy a donné des raisons très justes en faveur de la nudité , même quand on l'emploie pour représenter de grands hommes vivans.

« Tel habillement et tel mode de vêtement, scrupuleuse- « ment copié, est ce qui particularise l'homme comme étant « l'individu de tel âge, de telle ville, de tel pays. La nudité, '( et avec elle j'entends aussi toute espèce d'ajustemens « et de draperies idéales et arbitraires, est ce qui tend le « plus possible à généraliser l'image de la personne repré- « sentée.

« Qu'est-ce que fait l'art qui emploie , à l'égard d'un con- « temporain , ce dernier moyen ? Il répète ce que proclame « sur son compte l'opinion publique.

-» Est-ce que la célébrité qu'acquiert un homme , par son « mérite ou par ses actions, ne le fait pas sortir du cercle

Consultant l'amour du beau et l'intérêt des arts, non l'esprit de systènoe, je reconnaîtrai que la peinture admet, moins facilement que la sculpture, la vraisemblance de la nudité. Un héros représenté par le statuaire est isolé; tandis que, dans un tableau d'histoire, il fait partie d'une action. Je désire que les peintres, lorsqu'ils veulent nous ravir par la perfection des formes, choisissent des sujets où la nudité soit vraie. Néanmoins tolérons quelques licences fécondes en beautés. Adoptons sans peine les raisons plausibles qui servent à les justifier, et n'ayons

« étroit de la société dont il est ou dont il fut membre ? « Le système de la nudité ou de l'ajustement idéal, pro- « duit à l'égard de sa représentation le même effet. Il trans- « porte à l'homme physique cette existence générale , que la « renommée avait acquise à l'homme moral dans l'opinion « publique. C'est une manière de dire aux contemporains , « de dire aux âges futurs que tel individu a cessé d'être « l'individu de telle ville , de tel temps , et qu'il est devenu « l'homme de tous les âges et de tous les pays. »

( Archives littéraires.

DANS LIS AIITS. 33'^

pas, pour tics scènes antiques, la même sévérité que pour les faits récens.

C'est notre cœur et notre imagination qui doivent juger d'abord les chefs-d'œuvre des arts. La raison procède ensuite à leur examen; mais loin de s'abaisser à devenir scrupuleusement analytique et minutieusement exacte, elle doit approuver les vérités de convention qu'elle ne pourrait bannir sans nous ôter de vives jouissances.

Qu'on ne m'accuse point de négliger les droits de la raison. Je ci*ois avoir prouvé que , si l'on excepte un genre de musique absolument vague, la vérité, plus ou moins fidèle, plus ou moins ornée, est toujours une des sources du beau dans les arts.

Page 1