DE LA SIMPLICITE DANS LA POESIE
L'amour du vrai dispose à l'amour de la simplicité. Pourquoi les ouvrages qui portent l'empreinte de ces qualités, inspirent-ils un sentiment d'élévation très vif aux âmes dignes de connaître le beau ? C'est , je pense, qu'une âme naturellement grande nourrit déjà ces qualités en elle-même. Vraie, simple dans ses actions et dans ses discours, elle revoit avec fierté, dans les monumens du génie, les qualités dont elle a pris le goût et l'habitude.
Par quel prodige alors les embellissemens don-
* Plusieurs chapitres me seront nécessaires pour considérer les rapports de cette qualité avec les différens arts.
nés k la nature, les fictions brillantes, les mensonges ingénieux peuvent-ils aussi l'intéresser? Les embellissemens qui lui plaisent viennent orner le vrai, et ne sont jamais dépourvus de simplicité. Ensuite, une belle imagination a des rapports intimes avec une belle âme. Cette faculté qui dissipe nos peines, qui nous éloigne de la terre , et nous transporte dans un monde meilleur, est souvent nécessaire pour conserver des idées pures et des sentimens généreux.
Peut-être l'explication que j'ai donnée paraîtelle subtile ; peut-être , au premier coup-d'œil , n'aperçoit-on pas de relation entre les qualités que nous admirons dans les monumens , et celles que nous portons en nous-mêmes. Une seconde observation peut facilement justifier ma théorie. Quand les mœurs sont dépravées, les arts se dégradent , parce que la vérité et la simplicité n'existant plus au fond des âmes , les beautés simples et vraies ne seraient plus senties; les arts se dégradent, afin de conserver avec nous l'analogie, sans laquelle ils cessent d'être applaudis.
En observant combien les belles statues, les chants expressifs , les pensées nobles doivent d'attrait à la simplicité , on peut croire l'amour de cette qualité naturel aux hommes. Cependant, le goût est nécessaire pour sentir le charme que la simplicité d'invention répand sur un poème. Quand la littérature est dans l'enfance , ses productions doivent être compliquées, parce qu'il est plus facile de composer ainsi; et parce que des lecteurs ou des spectateurs , dont l'esprit n'est pas encore exercé, apprécieraient peu le développement d'un sujet , et les nuances habilement saisies pour peindre les caractères et les moeurs. Qu'on juge , d'après ces observations , si les étrangers suivent un système plus éclairé que le nôtre; s'ils perfectionnent nos drames, lorsqu'ils en compliquent la fable, pour les transporter sur leur scène.
La simplicté est tellement importante que , souvent , c'est elle qu'on demande sous des noms différens. Analysons avec justesse, nous verrons qu'elle est l'unité dans la conception du poème , l'ordre dans l'arrangement de ses
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nombreuses parties, l'absence de recherche et d'affectation dans la manière d'exprimer les pensées.
Sans doute quelques chefs-d'œuvre sont dépourvus d'unité; et je distinguerais même deux sortes d'imaginations créatrices. lAme brillante, légère, effleure des sujets variés, et multiplie, par sa fécondité toujours nouvelle, les évènemens, les situations, les personnages et les tableaux. Telle est l'imagination du chantre de Roland. Plus puissante et presque divine, l'autre nous entraîne en développant une seule pensée : telle est l'imagination qui créa l'Iliade.
L'esprit peut aimer à voir la gaîté répandre ses grâces et sa folie sur divers sujets; mais l'âme ne saurait s'attacher à plusieurs objets à-la-fois. Observons, d'ailleurs, que l'absence d'unité dans quelques ouvrages rians est une exception , souvent un défaut; je croirais seulement que l'unité leur est moins nécessaire qu'aux productions graves ou pathétiques. Celles-ci, exigeant une attention soutenue, ont besoin, pour ne point fatiguer, d'être simples. Ensuite, ces pro-
dactions veulent de la noblesse; et le sujet qui remplit seul toute l'âme, surpasse en grandeur divers sujets réunis qui viennent tour-à-tour l'intéresseret la distraire. Enfin, le poète doit satisfaire le sentiment qu'il éveille; et l'attendrissement est moins prompt à changer d'objet que la gaîté. L'ordre dans la distribution des parties d'un ouvrage , est la simplicité considérée sôus un autre rapport. J'ai fait souvent cette réflexion : si les Français étaient aussi légers, aussi frivoles qu'on le suppose , on ne les verrait publier que des essais ou régnerait le désordre; au contraire, leurs ouvrages sont, en général, pleins de méthode. Les bons livres des étrangers offrent des connaissances variées, des idées neuves; mais, presque toujours, confusément assemblées. Nos auteurs , par l'enchaînement des idées qu'ils présentent , savent rendre la lecture de leurs écrits instructive et facile. L'ordre sera d'autant moins sévère que le sujet appellera plus d'inspiration; mais on veut toujours, entre les pensées, assez de liaison pour qu'on puisse les suivre sans effort. Un poème est simple quand la con-
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fiisiou en est bannie, puisque l'esprit parcourt, sans être arrêté , ses diverses parties, et peut ensuite juger facilement leur ensemble.
Lorsque du plan d'un poème on passe à ces détails qui rendent le style enchanteur, on voit le naturel communiquer la vie aux qualités dont ils brillent; et partout où se trouve le naturel, il existe quelque simplicité.
Les vers très simples sont ceux qui font couler des larmes. Si les pensées n'étaient jamais plus ornées, le style languirait, deviendrait prosaïque , on n'entendrait point le langage des dieux. Mais, dans les vers riches de couleurs poétiques, nous demandons une sorte de simplicité que donnent le naturel des expressions et des tours, et la facilité avec laquelle l'auteur semble les employer. Cette simplicité caractérise le poète. Beaucoup de versificateurs imaginent des métaphores, des alliances de mots, qui ne sont dépourvues ni de force, ni d'éclat : le goût les rejette, parce qu'elles manquent de justesse, et laissent voir la prétention de les rendre étonnantes. Où retrouver l'art de Racine ? Il v a
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quelquefois de l'audace dans sa nianière de peindre les pensées; mais nous avons besoin de réflexion pour découvrir la témérité du poète; et l'étonnement qu'elle nous fait éprouver , achève de nous satisfaire.
Dis-leur ce que tu vois; et de toute ma gloire , Pliœdime, conte-leur la malheureuse histoire.
Ces vers paraissent simples, ils sont naturels comme le sentiment qui les inspire. Rapprochons ces mots la malheureuse histoire de ma gloire y et nous sentirons leur admirable hardiesse.
Lorsqu'on écrit , s'il ne fallait qu'être neuf, le succès serait peu difficile sans doute; l'extravagance et la bizarrerie produisent des nouveautés. Il faut être neuf et simple : quelques esprits supérieurs ont seuls le pouvoir d'unir ces qualités. Racine se crée une langue; il la forme en combinant, d'une manière nouvelle et juste, les élémens que lui présente le langage ordinaire : il est hardi, parce qu'il offre des combinaisons inconnues; il est simple, parce que les richesses qu'il déploie naissent avec tant de bonheur du
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génie de notre langue, qu'on s'étonne de ne les avoir pas découvertes soi-même.
Ah! si vous aviez vu par combien de caresses, 11 m'a renouvelé la foi de ses promesses !
Déjà de ma faveur ou adore le bruit.
Racine fait entendre un langage que lui seul a parlé; et, cependant, quelle simplicité dans le merveilleux artifice de ces vers !
Une multitude d'observations littéraires viendraient ici se placer : mais je ne traite point d'un art en particulier; je dois les parcourir tous, en y cherchant les qualités dont le beau se compose.