DE LA SIMPLICITE DANS LES ARTS DU DESSIN
Quand on rapproche de la poésie les arts du dessin, combien ils paraissent bornés dans leurs moyens de porter des idées à notre esprit, et des émotions à notre âme! Ils ne peuvent, dans le récit d'une action, saisir qu'un instant pour la représenter; et, cet instant choisi , les personnages y restent à jamais sans mouvement et sans voix. Oii doit juger que le peintre obtient difficilement la clai'té; et que, pour se faire comprendre, il a besoin de sujets simples.
Nous ne voulons pas que les momens destinés à jouir d'un tableau, soient péniblement perdus à chercher ce qu'il signifie. Toutes les beautés du dessin, du coloris, peuvent exister dans les allégories; le goût n'en réprouve pas moins ces
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compositions souvent inintelligibles, ces froides énigmes de la peinture. *
Les obstacles que le peintre rencontre en essayant d'être clair , me disposent à penser que les faits connus des hommes instruits , sont ceux qu'il doit de préférence emprunter à l'histoire. Les autres ont nécessairement quelque obscurité , puisqu'ils laissent ignorer les noms des personnages; toutefois, en les traitant, l'artiste peut encore nous intéresser et nous plaire.
Les plus habiles pantomimes ne sauraient
* Un artiste avait pris la peine de composer une allégorie pour le frontispice de je ne sais quel ouvrage. Peu de mois après , quelqu'un lui montra la gravure de son dessin, et lui demanda ce qu'elle signifiait. Il l'examina long-temps , et la rendit en disant : Je ne in en souviens plus.
Ailleurs, je ferai une exception en faveur de quelques allégories ; ici, je me borne à dire qu'il ne faut pas accuser légèrement les peintres célèbres qui ont abusé de ce genre de compositions. On se trompe, si l'on suppose qu'ils avaient l'intention de faire les beaux esprits ; la plupart étaient séduits parles ressources que des êtres fabuleux leur offraient pour peindre le nu et reproduire de lielles formes.
nous apprendre leurs noms; mais on les applaudit, quand l'action qu'ils représentent est facilement comprise : il en est de même des êtres que le peintre fait revivre dans ses scènes muettes. Supposons que j'ignore l'histoire d'OEdipe et d'Antigone; un tableau qui les offre âmes yeux m'intéressera , si leur expression est vraie. Je me dirai : ce vieillard vénérable , dont le front jx)rte l'empreinte des longs revers, est tombé sans doute d'un rang éclatant. Cette femme, jeune, timide, adoucit pour lui le poids des ans et du malheur; il la bénit, en conjurant le ciel de veiller sur le modèle de la piété filiale. Quelquefois on est ému par les sujets qu'on s'explique d'une manière imparfaite; la situation où l'on se trouve alors, ressemble à celle de l'homme qui, voyant des étrangers malheureux, s'attendrit sans connaître ni leurs noms, ni leurs peines.
Les sujets d'invention se feront comprendre, s'ils sont très simples; si les figures, par leur expression , réveillent des idées que l'âme sait entendre ; et si des accessoires, habilement choisis, facilitent encore l'intelligence de la scène. Un
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artiste célèbre qui, dans l'âge des études, obtint des triomphes, nous montra les moyens d'être clair, portés au plus haut degré, lorsqu'il nous fit admirer son Marcus Sextus . kX^yxv^ de cet homme immobile et muet de douleur, tenant la main glacée d'une femme, tandis qu'une jeune fille embrasse ses genoux qu elle baigne de larmes, chacun reconnaît un époux , un père fi-appé d'une horrible stupeur. Ses vétemens en désordre, son casque et son bâton jetés à terre, annoncent le voyageur, l'exilé de retour; il venait retrouver le bonheur, et la mort est dans saroaison ! D'admirables tableaux retracent des actions où les personnages sont très midtipliés; je ne puis penser, néanmoins, que les actions de ce genre soient celles que le peintre doit préférer. Son talent pour distribuer les objets sur la toile, ne remédie qu'imparfaitement au défaut qui résulte de leur nombre. Ses pinceaux éblouissent la vue plus qu'ils ne touchent l'âme. L'attention est arrêtée, d'abord, par les objets placés sur le premier plan ; mais on voit involontairemen t les autres; bientôt on les examine, et l'on sent naître
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les distractions, l'embarras et la fatigue.Pour que les tableaux soient pathétiques et frappans, je crois qu'en général il faut les composer de peu de personnages.
Le sujet qui, plus que tout autre, paraissait exiger des figures nombreuses, dont les traits et les attitudes fussent tourmentés par l'épouvante, le désespoir et la rage, c'était sans doute le déluge. Quelle pathétique simplicité dans la composition du Poussin! Un ciel mort, la terre couverte d'eau ; une seule famille vivante, deux cœurs qui palpitent encore d'amour pour un enfant prêt à périr : voilà les débris du monde !
Le poète nous émeut faiblement par ses descriptions des horreurs de la famme ou de la guerre; mais lorsque choisissant un fait particulier, il en met sous nos yeux la victime, nous pleurons. Le même art doit être employé par le peintre.
Je suppose que celui-ci fait choix d'im sujet facile à concevoir, qu'il emploie peu de personnages , afin de réunir plus d'intérêt sur eux; qu'il rejette les idées qui pourraient compliquer,
embarrasser la scène : la simplicité lui prescrit encore d'éviter que l'expression des mouvemens de l'âme soit exagérée. De cette condition remplie naissent d'admirables beautés dans les arts du dessin.
Les artistes ainsi que les poètes , révèrent l'antiquité, et dirigent leurs regards vers elle pour obtenir l'inspiration des muses. Les statuaires grecs ont répandu sur leurs ouvrages la beauté idéale; il semble que des divinités, quittant l'Olympe , soient venues leur offrir le modèle d'une perfection inconnue sur la terre. C'est l'amour de la simplicité qui leur révéla le secret de produire des figures célestes. Ils ne donnent souvent aux physionomies que l'émotion nécessaire pour les animer; et la sérénité, compagne de la force et de la grâce , laisse à des formes parfaitement belles toute leur pureté.
Lorsque ces hommes de génie représentèrent la douleur, ils la rendirent d'autant plus touchante qu'ils évitèrent de la rendre hideuse : Laocoou ne perdit point sa majesté, et Niobé conserva ses charmes. I^es Grecs modéraient
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toutes les sensations qui peuvent altérer la beauté; jamais ils n'ont fait rire Démocrite, ils le faisaient sourire. Leur talent obtenait des effets puissans avec des moyens faibles en apparence; tandis que sous le ciseau du statuaire médiocre , des moyens exagérés produisent des effets puérils.
La Vénus de Médicis est un heureux modèle de ce calme, exempt de froideur, qui ravissait les Grecs. C'est Vénus sortant des flots, Vénus au jour de sa naissance. La candeur embellit sa physionomie sereine; un léger mouvement des paupières donne à ses yeux une expression douce , et sa bouche entrouverte semble respirer un désir incertain. Cette statue ne pouvait être imposante ; son premier aspect ne m'a point saisi ; mais plus je la considère , plus je vois éclore de perfections nouvelles , plus je rends hommage au génie de l'artiste , aux charmes de la jeune déesse. Oui, si telle fut Galatée , je conçois que Pygmalion , dans ses rêves d'orgueil et d'amour, ait cru la voir animée par les dieux.
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La Baigneuse de Julien * mérite des éloges; mais combien ils s'abusent ceux qui disent, en la voyant : cela est beau comme l'antique! Il serait facile de critiquer, sous plusieurs rapports, cet ouvrage; je ne ferai qu'une observation. La jeune baigneuse entend du bruit; l'étonnement et la crainte se montrent dans ses yeux arrondis, et par conséquent déformés. Pourquoi ne pas suivre une idée plus simple? Cette figure plairait davantage encore, si le trouble n'altérait pas ses traits, si la naïve baigneuse descendait vers le ruisseau avec le calme et la sécurité de l'innocence.
La sculpture est l'art où la simplicité est le plus nécessaire. Une statue isolée , dont les traits et l'attitude annoncent des sentimens impétueux, étonne et blesse la raison. Nous demandons ce qui l'irrite, nous cberchons quels objets la mettent en fureur. Cette même figure, transportée sur la toile, paraîtrait peut-être naturelle, parce qu'elle ferait partie d'une action, et que son
* Elle est j)lacce au musée du Luxembourg.
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mouvement serait expliqué par ceux des auli-es personnages. Toutefois , l'absence d'exagération est essentielle aux ouvrages des peintres, puisqu'ils ont besoin de flatter notre vue.
Quand Raphaël vint reproduire la beauté idéale en traitant les sujets consacrés par une religion nouvelle, héritier des principes ainsi que du génie des Grecs, il fut comme eux adorateur de la simplicité. Cette fierté sereine qui brille dans l'Apollon, reparut avec un éclat moins imposant , mais plus doux , sur le front de l'archange radieux qui perce de sa lance un coupable rival. Les formes idolâtrées dans Athènes, les formes gracieuses, embellies par les émotions de la p udeur et de l'amour maternel, revinrent enchanter les yeux sous les costumes de la Judée.
L'expression appartient à toutes les parties du corps. Si la position, le geste, le mouvement des personnages, rappellent ou le mannequin ou le héros de théâtre, la simplicité disparaît, l'âme n'est point touchée. Un acteur, sur la scène, doit oublier le public; à plus forte raison le personnage, sur la toile, doit -il ignorer qu'il est
VU. Il faut que son attitude soit imposante ou gracieuse, comme ses traits sont beaux; parce que la nature l'a voulu. Le premier livre que je confierais au jeune artiste, c'est Plutarque. Il y trouverait la grandeur sans faste; son imagination ne concevrait que des physionomies nobles et des attitudes simples ; il goûterait le charme d'une certaine naïveté d'héroïsme, et tenterait de reproduire fidèlement les grands hommes avec lesquels il aurait conversé.
On a vu que la peinture demande la simplicité pour la conception des sujets , pour le nombre et l'expression des figures. La même qualité se retrouve dans la distribution des personnages , quand l'ordonnance du tableau est déterminée sagement par le principe de l'unité. Enfin, la qualité dont je parle, doit exister même dans l'emploi des couleurs qui, heurtées ou trop variées , blessent ou fatiguent notre vue. Il serait donc facile, en composant un traité de peinture , de montrer que toutes les parties de cet art empruntent d'heureux prestiges à la simplicité.
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Ce chapitre est consacré aux arts du dessin ; je n'ai point parlé cependant de l'architecture, parce qu'un coup-d'œil suffit pour juger combien les orneraens multipliés altèrent sa beauté. Ses monumens doivent être grands par leur étendue; ils doivent l'être aussi par leur élégante et noble simplicité. L'architecture aime la symétrie. Nous demandons quelquefois cette qualité dans les arts; plus souvent notre esprit la dédaigne; et ces jugemens opposés naissent d'un même principe. Nous demandons la symétrie , lorsqu'elle seule peut bannir le désordre; nous la condamnons lorsque, inutilement employée, elle annonce un travail minutieux et pénible : soit qu'elle nous enchante, soit qu'elle nous fatigue, notre jugement est dicté par l'amour de la simplicité.