‹ Œuvres de Joseph DrozChapitre 40 sur 52 · DE LA SIMPLICITÉ DANS LA MUSIQUE · texte numérisé non relu

DE LA SIMPLICITÉ DANS LA MUSIQUE

La musique est, de tous les beaux arts, celui qui me semble enivrer l'âme avec le plus de charme, pour la transporter dans un monde idéal. J'aime à chercher les causes de son pouvoir.

Il n'est pas besoin, pour goûter ses plaisirs, de la même attention qu'exigent les autres arts. Lorsqu'on me lit des vers, il faut que je sois attentif, dès l'instant où le lecteur commence. Lorsque j'arrive distrait au milieu d'un concert, les sons m'échappent d'abord; mais je ressens bientôt leur influence, elle pénètre par degrés mon âme , et je suis involontairement captivé. Pendant la lecture d'un ouvrage, qu'une distraction m'entraîne, peut-être en revenant à moi.

ne comprendrai-je point les phrases que j'entendrai. Si des airs délicieux m'inspirent une douce rêverie , si je cesse de sui\Te les instrumens et les voix , à mesure que mes chimères se dissipent , les sons re^'iennenf plus distinctement frapper mon oreille; et ravi de leur mélodie, je crois encore être bercé par des songes célestes. Ainsi la musique peut nous faire éprouver son empire sans le concours de notre volonté.

Une autre cause de puissance particulière à cet art , résulte de ce que les \àbrations de l'air, produites par l'orchestre et les voix, agissent . sur les nerfs. Chacun a fait sans doute la triste expérience qu'il n'est pas d'ennui comparable à celui qu'excite une musique ennuyeuse. Elle est accablante, parce qu'elle froisse les nerfs, et qu'on ne saurait l'entendre sans souffrir physiquement et moralement. Quand les airs sont agréables, on reçoit aussi une impression physique, bien qu'elle soit moins sensible, le plaisir ayant moins d'intensité que la douleur.

Enfin, la musique nous émeut, par ce qu'elle a d'expressif, et par ce qu'elle a d'incertain et de

vague. Pour exprimer la douleur, le dessin met sous nos yeux une figure éplorée; la poésie la fait parler : ces deux arts réveillent des idées positives ; et limitent, en quelque sorte, les émotions qu'on peut sentir en voyant, en écoutant leurs ouvrages. Le musicien unit des sons magiques à ceux que la parole emploie : des chants plaintifs ont quelque chose d'indéterminé qui fait concevoir aux âmes tendres , aux imaginations vives, plus que l'auteur ne songeait à leur dire.

Les révolutions de la musique paraissent fréquentes et complètes. La brillante cour de Louis XIV, séjour de tant d'esprit , de goût et de génie, entendait applaudir des chants qui nous causent un invincible ennui. Tout est-il donc arbitraire dans cet art séduisant ? Piccini , Gluck, Grétry, auront -ils le sort de LuUi, de Rameau? La gloire de leurs noms survivra-t-elle bientôt à leurs œuvres? Les compositions musicales ressembleraient-elles aux parfums , qui répandent un air embaumé, se dissipent, et ne laissent qu'un vague souvenir ?

Parmi les caractères essentiels du beau , on

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doit compter la durée; et rien ne mériterait l'admiration dans un art où tout serait passager. La mode seule, il est vrai, détermine le choix des ornemens par lesquels on croit embellir le chant; et ces ornemens varient et passent comme la mode. La fin des phrases musicales peut vieillir avec rapidité; c'est là surtout que se trouvent les beautés éphémères demandées par le goût du moment. Mais, des broderies insignifiantes ne constituent point la musique. Dans une phrase, d'ailleurs bien faite, que le compositeur ait placé des ornemens qui ne sont plus de mode, en les changeant , en les faisant disparaître, on peut rendre au passage qu'ils vieillissent sa vigueur ou sa grâce.

Qu'on chante aujourd'hui ce morceau deLulli, si vivement critiquépar Jean-Jacques*, et si mal défendu par Rameau : **

Enfin , il est en ma puissance , Ce fatal ennemi, ce superbe vainqueur! etc.

* Lettre sur la musique française.

** Observations sur notre instinct pour la musique , et sur son principe.

qu'on le chante avec les trills , les cadences indiquées dans la partition, il sera de toute impossibilité d'en supporter l'ennui. Qu'on supprime ces prétendus ornemens, la déclamation de Lulli n'offrira pas l'énergie et la variété de celle de Gluck; mais nous écouterons le morceau de l'ancienne Armide, et nous remarquerons même avec intérêt des parties de phrases où la déclamation est juste.

C'est une cause délicate à défendre que celle de l'existence d'une musique durable, puisque des hommes pleins de mérite, et très sensibles au pouvoir de cet art, pensent qu'il dépend uniquement de la mode , et croient leur opinion démontrée par les faits. Je leur soumettrai quelques observations.

Le double objet que se propose l'artiste est de flatter l'oreille, et de pénétrer l'âme des sentimens que son sujet inspire. La musique n'a pas pour rendre nos sentimens, les mêmes moyens que la parole. Celle-ci emploie des mots dont la signification est déterminée par des conventions ; l'autre emploie des sons dont la

valeur expressive résulte de leurs rapports, plus ou moins vagues , avec les différentes affections de l'âme. Il est évident que la mélodie ne saurait avoir l'exactitude du discours. S'ensuit-il qu'elle n'ait rien qu'on puisse , dans tous les temps, reconnaître pour expressif? Des sons lugubres, adaptés à des idées sombres, conserveront toujours de l'analogie avec elles. Disons mieux, il existe une déclamation naturelle aux passions , aux mouvemens de l'âme; le musicien peut et doit la saisir. Lorsque j'entends OEdipe chanter:

Viens , ô mon digne sang ! viens , mon guide fidèle ! etc.

je reconnais la déclamation vraie, embellie pai^ lé compositeur qui n'a fait cependant qu'accentuer les paroles avec plus d'agrément et de force. J'aurais peine à concevoir que la justesse de déclamation qui me frappe dans ce passage , ne fut pas encore généralement sentie , alors même que les accensde l'artiste cesseraient de paraître aussi flatteurs qu'ils le sont aujourd'hui pour nous.

Mais la musique ne doit pas être seulement une déclamation notée ; elle doit enchanter l'o-

DAÛIS LES ARTS. SSq

reillc, juge arbitraire, dit-on, des plaisirs que nous espérons lui donner. Lorsqu'on discute la question de savoir si, dans les arts, il est un beau invariable, on a raison d'examiner l'opinion d'hommes de différens pays et de différens siècles. 11 faut cependant les choisir d'un goût éclairé par la civilisation, épuré par la comparaison d'un assez grand nombre d'ouvrages.* Autrement on doutera que l'architecture grecque soit belle , parce que nos pères aimaient une architecture barbare. Si l'on me dit que les sauvages ont peine à supporter notre harmonie, je ne répondrai point; l'opinion de pareils juges est trop indifférente à la question qui nous occupe.

En ne considérant que les plaisirs des hommes Iron organisés pour les arts, je ne puis me persuader que l'oreille soit un juge souverainement arbitraire. Le sentiment et les faits prouvent qu'il

Cette dernière condition manquait aux spectateurs de l'Opéra, sous le règne de Louis XIV; et voilà ce qui explique pourquoi tant de grands hommes ont applaudi de si mauvaise musiqpxe.

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est des sons destinés à charmer toujours. Je trouverais bien moins d'idées positives, si je voulais rendre raison des plaisirs de l'odorat, que si je voulais expliquer les plaisirs de l'ouïe. On ne doute point , cependant , qu'il est des fleurs dont les parfums seront toujours suaves pour les hommes d'une organisation délicate. Le chant du rossignol était déjà mélancolique pour les anciens; ils inventèrent un fable ingénieuse , et nous croyons encore entendre dans nos bosquets soupirer Philomèle. Des morceaux composés depuis plusieurs siècles, ont sur nous la même puissance que sur leurs premiers auditeurs ; et l'on admire des chants religieux, dont le temps n'a point altéré le caractère grave et solennel.

Nous sommes trop disposés à croire que^ musique dramatique est ancienne en France, et qu'elle a subi des révolutions nombreuses. Lulli et Rameau, l'un avec du génie, l'autre avec delà science, ont fait les premières tentatives, dans cet art nouveau pour nous. Leurs successeurs, plus heureux, offrirent une délicieuse mélodie : elle fut écoutée avec enchantement; les cœurs palpi-

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tèrent, les yeux se remplirent de larmes. On ne pensera point que j'exagère , si l'imagination se reporte au moment où parut le Devin du village. Bientôt un système , plein de vérité et de charme, remplaça des systèmes vicieux; comme sur une autre scène, nos belles productions dramatiques avaient remplacé les essais de Mairet et de Cirano , dont nous devons estimer les efforts. On apprit, en France, à jouir des richesses de l'Italie qui me semble être, pour la musique, ce que la Grèce est pour la sculpture. Sans doute, à diverses époques, la musique expressive et flatteuse sera dédaignée. Aucun art n'est garanti de ces variations. J'ai vu des personnes préférer à la musique dont je parle, des airs insignifians brodés par tel chanteur ; d'autres lui préférer des combinaisons de notes péniblement calculées. Ces fantaisies ne prouvent pas plus contre le mérite des vrais compositeurs , que ne prouve contre la supériorité de Molière l'erreur des hommes qui laissent ses ouvrages , et vont applaudir des pièces écrites à la manière de Dorât, ou quelques drames lamentables. On

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veut des sensations nouvelles, et l'on exile le beau : lorsqu'il reparaît, il reprend son empire; on le crovait \àeux, on lui trouve, avec surprise, l'éclat et la fraîcheiu* de la nouveauté.

Si je m'abusais , si la musique était, par sa nature même , peu durable, il faudrait encore, pour tracer les compositions les moins fugitives, adopter le système qu'indique la raison. Les paroles données, l'artiste doit saisir une déclamation juste ; et s'il en fait naître une heureuse mélodie , le travail difficile est fini. Que l'harmonie, loin d'étouffer ce chant, vienne le soutenir; et le musicien approche de la perfection. Ces principes lui paraissent-ils inspirer des compositions trop simples? Refuse-t-il de croire que le mérite de son art consiste, tout entier, à faire entendre des sons qui nous plaisent, et qui portent des sentimens à notre cœur ? Vainement cherche ra-t-il des combinaisons hardies, nouvelles, singulières. Les difficultés qu'il surmonte donnent en résultat un bruit fastidieux , condamné par l'instinct du public , autant que par le goût des véritables artistes.

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Les airs simples sont les seuls durables ,les seuls qui s'adressent à l'âme , et que tous les hommes comprennent. La musique savante est pour l'esprit; annonçât-elle de rares talens,elle ne serait toujours qu'un bruit difficile à produire.

Le prestige de tel morceau qui nous enchante , est dû à la simple répétition d'une idée musicale. Cette idée fait naître une sensation agréable , mais légère ; la seconde fois , elle touche plus vivement , on voudrait l'entendre encore ; le compositeur la reproduit , et l'on se livre avec délices aux sentimens qu'elle inspire*. Supposons qu'au Heu de répéter trois fois cette idée , l'auteur en eût employé trois différentes; elles laisseraient des impressions confuses; aucune d'elles ne satisferait pleinement l'auditeur. Les moyens simples enfantent les émotions vives ; mais ils exigent du génie , tandis que les moyens compliqué* sont à la disposition des hommes obstinés et médiocres.

Grétry usa peu d'une science qu'il connaissait

* C'est peut-être le secret du génie d'Haydn.

aussi bien que tout autre, mais dont il déplorait l'abus. Le système de composition , sur lequel nous avons porté nos regards , est évidemment celui qu'il adopta. 11 voulut être expressif, il chercha des sons flatteurs; et craignit, jusqu'à l'excès peut-être, d'altérer ses chants par la pompe et le bruit de l'harmonie. D'autres artistes célèbres ont pu se former des systèmes qui ne sont pas entièrement semblables au sien ; tous sont restés fidèles à la simplicité. Cimarose, moins expressif, laisse souvent errer les sons au gré de son imagination; mais, soit que les voix nous fassent entendre sa mélodie céleste , soit que l'accompagnement nous ravisse, sa musique est facile à saisir; il est aussi facile d'en goûter les charmes que de respirer le parfum des fleurs. Gluck, avec un éclatant orchestre, ne brava point les lois de la simplicité. Les accens de ses personnages sont vrais; et sa véhémente harmonie, d'accord avec eux, fait retentir des sons analogues aux sentimens dont il veut agiter l'auditeur.

La simplicité répand sur les arts un attrait si puissant que, souvent, on la confond avec la

beauté même. Néanmoins, la simplicité seule ne pourrait nous intéresser toujours; il est une autre qualité qui s'allie avec elle, et qui vient rehausser son éclat.

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