DE LA VARIETE
La nature, pour former un grand homme, réunit des qualités qui s'excluent aux yeux du vulgaire. Ainsi, l'écrivain nourrit, dans son âme, la chaleur qu'il communique à ses pages , et cette laborieuse patience qui lui fait revoir avec soin chaque phrase. Son esprit embrasse des sujets vastes et compliqués, et saisit les nuances fugitives d'où naît la justesse des expressions et des tours. Si du champ de la littérature on s'élève aux régions de la philosophie, on voit le sage allier à la force d'âme, qui le rend calme au milieu des revers, la sensibilité qui l'attendrit sur nos peines.
Des qualités opposées , en apparence , existent dans les belles productions ainsi que dans les
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grands caractères. Tous les objets qu'on admiie, unissent la variété à la simplicité.
La figure humaine est d'une régularité parfaite; mais elle est variée par les formes de chacun de ses traits, par les couleurs qui les embellissent , et par les émotions que sa mobilité réfléchit.
Le plus symétrique des arts , l'architecture , évite l'uniformité. Ses lignes horizontales, perpendiculaires, courbes, diagonales, ses parties saillantes, ses pleins et ses vides, jettent une variété merveilleuse sur un édifice , dont la noble simplicité frappe au premier coup-d'œil.
L'architecture doit son plus grand charme aux belles oppositions que présentent ses parties massives et leurs intervalles. L'ae^réable variété des pleins et des vides étant produite surtout par les colonnes, il faudrait les employer autant que le permet ce goût pur qui réprouve une décoration inutile. Nous les employons trop rarement ; la plupart de nos palais , de nos théâtres, de nos bâtimens publics, n'offrent que des amas de pierres; leur aspect ne flatte point l'i-
magination. Ce sont les colonnes qui contribuent surtout à réunir, clans un édifice, l'élégance et la noblesse, et qui, pour ainsi dire, le rendent poétique.
Le secret de la grandeur et de la variété , en architecture, semble aujourd'hui perdu; et c'est encore au milieu des ruines que se trouvent les plus étonnans modèles. Considérez une gravure qui représente les ruines de Palmyre , et lisez la description de Volney. « Il faut se peindre cet « espace si resserré comme une vaste plaine, ces « fûts si déliés , comme des colonnes dont la « seule base surpasse la hauteur d'un homme; il « faut se représenter que cette file de colonnes « debout occupe un espace de plus de treize « cents toises , et masque une foule d'autres édi- « fices cachés derrière elle. Dans cet espace , « c'est tantôt un palais, dont il ne reste que les « cours et les murailles; tantôt un temple, dont « le péristyle est à moitié renversé; tantôt un « portique , une galerie , un arc de triomphe : « ici, les colonnes forment un groupe, dont la « symétrie est détruite par la chute de plusieurs
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« d'entre elles; là, elles sont rangées en files tel- « lement prolongées que , semblables à des a rangs d'arbres , elles fuient sous l'œil dans le « lointain, et ne paraissent plus que des lignes a accolées. Si, de cette scène mouvante, Ttieil « s'abaisse sur le sol, il y en rencontre une autre « presque aussi variée : ce ne sont de toutes « parts que fûts renversés , les uns entiers , les « autres en pièces, ou seulement disloqués dans « leurs articulations; de toutes parts, la terre « est hérissée de vastes pierres à demi enterrées, « d'entablemens brisés, de chapiteaux écornés, de « frises mutilées, de reliefs défigurés, de sculpte tures effacées, de tombeaux violés et d'autels « souillés de poussière *» Quittons maintenant ces ruines , et parcourons notre capitale , dont nous aimons à vanter la magnificence : quelle nudité ! quelle indigente monotonie dans ses édifices ! A peine , de loin en loin , quelques monumens peuvent -ils captiver les regards et l'imagination. Si le temps détruit cette vaste cilé,
* Voyage en Sjrie et en Egypte,
elle offrira des monceaux de pierres, qui ne seront ponit animés par le génie des arts. Supposons qu'elle soit alors visitée par un voyageur sorti d'une nouvelle Palmyre : beaucoup d'hommes , dira-t-il , ont habité cette enceinte ; mais l'architecture était pour eux dans l'enfance , et ces ruines sans vie ne sont que des décombres. La simplicité et la variété paraissent opposées; cependant l'homme d'un talent réel ne sacrifie jamais la première de ces qualités , il semble en faire éclore la seconde. L'artiste médiocre se hâte de laisser la simplicité , dès qu'il veut frapper les regards ; mais ses prétendues découvertes, ses innovations qu'il juge précieuses, sont bientôt dédaignées. Par exemple , on a construit des colonnes torses ; des colonnes fuselées, c'està-dire renflées au milieu de leur tige comme un fuseau ; des colonnes à bossages qui , dans leur hauteur, ont des parties saillantes de distance en distance. Le goût a senti qu'il fallait rejeter ces inventions bizarres , et que la colonne simple est la plus agréable : elle présente un mélange de lignes courbes et de lignes perpendiculaires ;
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ses trois parties ont des formes différentes, et l'élégance du chapiteau contraste avec la nudité du fût et de la base.
Ce n'est point dans la multitude des figures que le peintre habile cherchera les moyens de répandre la variété sur un tableau. Pour concentrer l'intérêt , il emploie peu de personnages ; mais l'attitude, les traits, la physionomie et le costume de chacun d'eux , les couleurs , les ombres, la lumière,lui servent à varier la scène sur laquelle il veut retenir long-temps nos yeux enchantés.
Les sentimens que les physionomies expriment, sont une source inépuisable de variété. Presque toujours les artistes grecs plaçaient peu de figures dans leurs compositions. Timomachus représenta Médée au moment où , près d'égorger ses enfans, elle hésite. Ses traits respiraient un mélange de fureur et de pitié maternelle , et les enfans souriaient en regardant le poignard de leur mère. Existe-t-il de l'uniformité dans ce tableau ?
Il faut étudier la nature , elle sait rendre différens tous les êtres. Si des jeunes gens se plaignent de leurs vains efforts pour opposer les
figures entre elles, qu'ils s'adressent à Diderot. Avec son imagination vive, il leur dira brusquement : « Allez aux Chartreux ; voyez là quarante « moines rangés sur deux files parallèles ; tous « font la même chose , pas un ne se ressemble. « L'un à la tète renversée en arrière , et les yeux « fermés; un autre Ta penchée et renfoncée dans « son capuchon , et ainsi du reste de leurs raem- « bres : je ne connais pas d'autre contraste. »*
Loin .que la simplicité et la variété s'excluent , elles ont besoin de s'unir , afin que l'une ne dégénère pas en uniformité, l'autre en confusion. Lepoint où elles s'allient est celui qu'il faut saisir^ pour charmer les sens et l'esprit.
La monotonie est dans les arts que juge notre oreille, ce que l'uniformité est dans ceux qui doivent plaire au sens de la vue. Ce n'est pas en cessant d'être simple qu'on peut varier la musique; je vois, au contraire, que souvent les mêmes causes en bannissent les deux qualités qui nous occupent.
* Pensées détachées su?- la peinture.
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Il est des compositions savantes dans lesquelles , à défaut de chants expressifs , le musicien déploie les richesses de l'harmonie et le luxe de l'orchestre. Tant de magnificence , tant d'instrumens employés , pour ainsi dire , sans relâche , excitent le mortel ennui de la monotonie. I^ complication n'est pas la variété, et ses résultats , en musique , sont un bruit inintelligible.
Détruisons la simplicité d'une autre manière. INIultiplions , dans un opéra , ces airs destinés à recevoir les broderies d'un chanteur à la mode. Je m'en rapporte à lui pour faire disparaître, sous les ornemens , le peu d'expression qu'on leur a donné. Ces airs privés de sens , de caractère déterminé, finiront pai^ se ressembler tous, et pai' être ennuyeux , autant que le serait une lecture faite dans une langue harmonieuse, que nous n'avons pas l'avantage de comprendi-e.
La musique simple, analogue aux paroles, est nécessairement variée. Les sentimens, les pensées ne pouvant être les mêmes, l'artiste qui leur obéit, évite la monotonie. S'il est toujours
vrai , il donne de la variété au morceau le plus simple , aux nombreuses parties d'une grande composition ; et lorsqu'on parcourt ses ouvrages, on les voit différer entre eux, comme les airs d'un opéra qui ne se ressemblent point, quoiqu'on y reconnaisse l'esprit du même maître.
Grétry sut varier ses ouvrages, parce qu'il sut répandre sur chacun d'eux la couleur du sujet, il faut avoir une prodigieuse abondance de richesses musicales pour se dire : je ferai naître toutes les beautés qu'exige le sujet que je traite; vainement des beautés étrangères s'offrent-elles à mon imagination, je les rejette; elles viendront un jour animer des scènes qui les appelleront, ou je n'en ferai jamais usage! Ainsi raisonnait Grétry ; et les êtres privilégiés qui réunissent cette abondance d'inspirations et cette inflexibilité de goût , ont seuls le pouvoir d'exceller dans les arts.
Le genre de beautés qui me frappe toujours*, en examinant les vastes conceptions poétiques , c'est la diversité des tableaux unie à la simplicité du sujet. Sous ce rapport , le plus ancien des
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poèmes sera l'éternel désespoir des hommes qui tenteront la carrière de l'épopée. Quand je rapproche , dans mon esprit , des scènes si différentes entre elles , les adieux d'Hector et d'Andromaque , la ceinture de Vénus , Priam aux pieds d'Achille, je reste confondu; je finis par trouver simples et justes ces éloges enthousiastes , universels , qui transforment Homère en une divinité , source d'inspirations poétiques.
La variété si nécessaire, lorsqu'on trace le plan d'un ouvrage , est essentielle encore pour embellir son exécution. La variété est la plus difficile , la plus rare des qualités du style. Aucun des prosateurs français n'a possédé mieux que Buffon le talent de composer artistement une phrase. Il fait un choix de mots élégans , nobles , harmonieux ; et l'oreille et l'esprit le suivent , avec surprise , dans l'admirable mécanisme de ses brillantes périodes. Mais combien on s'abusait lorsqu'on voulut placer cet écrivain au-dessus de Rousseau ! La manière dont procède l'historien de la nature renouvelle sans cesse les mêmes beautés sous sa plume. Des tons variés
obéissent aux divers sentimens qui pénètrent Jean- Jacques. Né pour l'éloquence , tantôt il rend ses discours impétueux , tantôt il leur donne une onction persuasive; quelquefois, dans son enthousiasme , il s'élève et semble chanter des hymnes. On le voit, dans la carrière polémique , lancer de redoutables sarcasmes ; et quelle naïve élégance , quelle grâce ineffable il répand sur le premier chant du Lévite !
Les beaux -arts empruntent aux oppositions des effets enchanteurs ou terribles. On pourrait dire qu'un contraste est la variété devenue plus saillante, en se concentrant sur deux objets; et que la variété est une suite de contrastes affaiblis. L'artiste le mieux instruit par la philosophie à toucher notre cœur, le Poussin, près d'une fête, place un tombeau. A la vue de cette scène mélancolique, on se rappelle des vers du chantre de Tibur, qui connut aussi le pouvoir de ces rapprochemens; et l'imagination prolonge, dans une douce rêverie, les idées qu'inspirent le peintre et le poète.
Le délicieux épisode d'Herminie doit son char-
me aux oppositions qu'il présente. Cette femme délicate qui revét une armure; les bergers effrayés à son abord, mais rassurés lorsqu'elle ôte son casque; ce vallon tranquille, au milieu des fureurs de la guerre; la jeune amante de Tancrède nourrissant les peines de son cœur, sous le toit hospitalier où respirent l'innocence et la paix ; tous ces tableaux sont remplis d'intérêt et de grâce.
Accoutumés par notre raison éclairée et notre goût sévère, à demander dans la tragédie le développement des caractères, le langage des passions et l'harmonie des vers, occupés de tant de beautés réunies, nous dédaignons une pompe stérile introduite pour le plaisir des yeux. Toutefois, si la pompe du spectacle ajoute à l'effet produit par l'action , elle mérite qu'on l'admire en cédant aux émotions qu'elle rend plus profondes. Où trouverai-je un exemple pathétique et frappant? A l'opéra!... Agamemnon, rassuré par l'ordre qu'il a donné, promet de livrer sa fille aux dieux , s'ils l'amènent en Aulide ; et toutà-coup, dans le lointain, on entend le chœur
des soldats qui célèbrent l'arrivée d'Iphigénie. Quelle effrayante manière d'annoncer sa présence! Le chœur continue, il approche; Iphigénie paraît sur un char, avec sa mère heureuse du triomphe qui l'environne. Le contraste, de cette fête avec la situation terrible des personnages objets de tant d'allégresse, déchire l'âme, exalte l'imagination. Il me semble qu'à la vue d'un pareil spectacle , le poète tragique doit éprouver un sentiment d'envie , et le regret que la sévérité de la scène française ne permette pas d'y transporter cette pompe et ces chants dramatiques. * Je pourrais citer encore Alceste mourante , assistant aux jeux donnés pour célébrer le retour de son époux à la vie. Opposition sublime qui fut imaginée par Jean-Jacques.
* Est-il bien certain que le goût les repousserait de notre scène tragique ? Si Racine eût placé des chœurs dans Iphigénie , pourquoi ce spectacle n'eût-il pas terminé le premier acte? Je n'aurais vu contre ce projet qu'une objection très forte , tirée de la difficulté de faire croître l'intérêt et les émotions dans les actes suivans.
Occupé de la variété, j'ai dû parler des contrastes. L'auteur médiocre en abuse aisément : ils perdent leur pouvoir s'ils ne sont très naturels; et notre esprit les juge alors avec d'autant plus de rigueur, qu'ils annoncent la prétention de causer une impression vive. Nous sommes de même fatigués bientôt de tous les petits contrastes, de ces antithèses qui laissent voir un travail minutieux, indigne de la grandeur des arts. Lorsqu'on cherche les moyens d'obtenir des effets durables, on est sans cesse ramené à sentir le prix de la simplicité.
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