CHAPITRE X
DE L ORIGmALlTE.
Je voulais choisir un titre différent : le mot originalité, dans le langage vulgaire, réveille l'idée de bizarrerie, ou même de ridicule; mais ce mot, rappelé à son véritable sens, désigne seul une qualité que le génie imprime à ses œuvres. C'est elle qui rend les autres qualités puissantes sur notre âme. En vain , réimirezvous, dans une grande composition, la vérité, la simplicité et la variété ; si vous les employez comme elles l'ont été mille fois, si vous ne savez leur donner une empreinte nouvelle , n'espérez point un éclatant succès. C'est par des émotions que les arts excitent notre amour et charment notre vie. Lorsque les hommes qui les cultivent ne produisent que des sensations faibles et con-
DANS LKS A.RTS. '')8 [
nues, nous nous réveillons à peine pour examiner les pâles esquisses de ces imitateurs.
On pourra mériter l'estime, si l'on essaie de marcher fidèlement sur les traces d'un auteur célèbre ; mais , pour créer des monumens durables, il faut nous révéler des jouissances que les chefs-d'œuvre laissaient encore ignorées.
Un ouvrage original porte l'empreinte particulière du talent qui l'a conçu. Ses beautés nouvelles nous étonnent et nous enchantent; elles répandent des plaisirs que notre âme saisit avec avidité : l'habitude ne les a pas encore émoussées par son triste pouvoir, qui décolore à nos yeux les objets, éteint nos sentimens, et nous lasse de l'existence.
Les productions qu'enfante le génie sont toujours originales. Les grands hommes ne se ressemblent que par leur supériorité sur le \u\gaire ; chacun d'eux a son caractère qui se communique à ses œuvres. La flamme d'un cœur pur anime les pages de Fénélon, ses douces vertus y respirent, leur grâce négligée est celle de la sagesse. Bossuet imprime au langage , l'altière
élévation de sa pensée; et dans son étourdissante hardiesse, il contraint des expressions triviales à devenir gigantesques. Supposons Jean- Jacques moins irritable ; ôtons-lui son orgueil et sa timidité, rendons-le heureux; son style pâlit, son éloquence est éteinte.
C'est dans la peinture qu'il paraît le plus difficile de se soustraire à l'imitation. Cet art exige de longues études d'atelier qui, nécessairement, font prendre à l'élève quelques-unes des habitudes de ceux qui dirigent sa main novice. Cependant, écoutons Léonard de Vinci. «Les grands « génies, dit-il, se font une manière qu'ils em- « pruntent de l'idée et de la façon dont ils voient « la nature ; quelques-uns la puisent dans toutes « les meilleures sources, sans s'attacher à aucun « maître particulier; mais ceux dont le génie « borné ne les rend pas capables de s'en faire « une propre , choisissent parmi les maîtres celui « qui leur plaît davantage ,, le suivent pas à pas, et « ajoutent leurs défauts à ceux du modèle. Il faut « se faire un devoir d'imiter les grands artistes « dans la noblesse de leurs pensées, dans le su-
DANS LJiS ARTS. 383
« blime de leurs idées, non dans leur manière « de peindre. »
Quand les musiciens croient honorer un compositeur célèbre, parce qu'ils en insultent un autre, ignorent-ils que la route des succès est tracée par l'impulsion qu'on a reçue de la nature? L'esprit de parti disait à Gluck : suivez le système de Piccini ! à Piccini : prenez les accens de Gluck! L'un ou l'autre pouvait-il se transformer en son émule?
Une conception est originale , dès qu'une nuance très sensible la distingue des belles conceptions du même genre. Le Tasse n'a point l'étonnante singularité de IMilton; mais le poème de la Jérusalem reçoit du caractère chevaleresque et mélancolique de son auteur, une empreinte particulière. Les physionomies de ses personnages, les scènes d'Herminie, de Clorinde et d'Armide, sont nouvelles pour nous. Si l'on pense que Didon fut le modèle d'Armide, on voit comment il est possible de se montrer original, en donnant à ses imitations une couleur distincte et remarquable.
Nous voulons des sensations , elles seules nous font apercevoir et goûter l'existence : il est essentiel que l'habitude ne les ait point affaiblies; c'est pourquoi nous attachons tant d'importance à l'originalité dans les arts.
Les sensations devenant moins vives lorsqu'elles se répètent, les peuples voient bientôt s'évanouir leurs jours d'enthousiasme. L'inexpérience dispose à l'étonnement la jeunesse, son âme neuve reçoit avec surprise les émotions flatteuses, et se montre reconnaissante envers le plaisir. Mais, quand le temps nous a familiarisés avec les prodiges des arts, nous devenons sévères pour nous dédommager de n'être plus sensibles ; et, juges rigoureux du talent, même en estimant ses efforts , nous recevons les plaisirs qu'il nous offre, comme une dette qu'il acquitte.*
* Je crois impossible de faire des comparaisons justes entre les acteurs qu'on a vus à des époques différentes de sa vie. J'éprouvais une sorte d'ivresse lorsque , à dixhuit ans , j'entrais dans une salle de spectacle; j'y porte maintenant une raison calme et peut-être sévère. Mon ima-
DANS LFS AUTS. 385
On doit attribuer surtout à la nouveauté , les effets merveilleux que produisirent les premières ébauches des arts; et qui donnèrent naissance à tant de fables intéressantes, dont Timagination des hommes n'est pas encore entièrement détrompée. Beaucoup de prodiges s'expliquent, lorsqu'on voit les insulaires d'0-Taïti écouter, avec extase, les sons d'une cornemuse qu'un matelot leur fait entendre. Je suis loin, cependant, de croire que les premiers poètes dont les chants ravirent les Grecs, n'étaient point animés des feux du génie. Leurs essais étaient des créations heureuses; et les hommages qu'obtinrent les inventeurs de la lyre et des vers, furent la digne récompense des plaisirs qu'ils venaient révéler aux humains. Mais, si le sort eût fait paraître Orphée dans un siècle de lumières , quelle différence entre les éloges qu'on lui eût accordés, et les fables ingénieuses qu'inspira le pouvoir
gination et mon cœur pouvaient autrefois suppléer au talent des acteurs ; il faut aujourd'hui que leur talent supplée à ce que j'ai perdu d'effervescence et de sensibilité.
de ses chants ! Les statues , avant Dédale , représentaient des hommes immobiles , les yeux fermés , les bras collés contre le corps; il sut, dans les siennes, imiter la nature, en leur donnant des attitudes variées : aussitôt le bruit se répandit que Dédale avait animé ses statues, qu'on les avait vues respirer et marcher.
Nous retrouvons l'influence delà nouveauté, à l'époque où les arts sortirent d'un long sommeil. La Vierge de Cimabué , faible essai de peinture, excita dans Florence des transports d'admiration et de joie. Les honneurs imaginés jadis pour les guerriers qui sauvaient la patrie, furent décernés aux poètes qui venaient l'enchanter : Paris et Rome offrirent à Pétrarque le laurier des triomphateurs. Une sorte d'ivresse agitait des hommes fiers de s'éclairer; et la foule regardait comme un être surnaturel , celui dont elle entrevoyait confusément les titres de gloire. A mesure que les lumières se répandent, l'admiration s'affaiblit. Le même intervalle n'existe plus entre le créateur d'une belle production , et ceux qui la contemplent. Le temps a rendu les sensations
n.ws lj:s aims. 387
moins vives; les usages , les mœurs imposent une Iroicle délicatesse; et chez les peuples dont l'imagination s'éteint, s'il est une cérémonie où l'enthousiasme et la reconnaissance osent encore éclater, où des chants de gloire accompagnent le fils des muses, c'est sa pompe funèbre!
Quand les efforts de quelques auteurs ont ouvert la carrière des lettres, et que personne encore n'a su la parcourir, le génie est environné de tous les secours qui peuventassurer ses succès. Il choisit des sujets féconds; il dispose d'une langue neuve , qu'il perfectionne et qu'il fixe à son gré ; ses lecteurs saisissent avidement des beautés, d'autant plus enivrantes qu'ils en jouissent pour la première fois , et que l'inexpérience, favorable au plaisir , les empêche de juger ses défauts.
Alors se forment ces réputations agrandies par l'enthousiasme des peuples reconnaissans. Les pères ordonnent à leurs fils de révérer les hommes qui leur ont apporté des jouissances nouvelles; et les générations successives osent à peine examiner cet ordre, religieusement transmis d'âge
en âge. Enflammé par le génie de l'invention et des vers, dans quelque siècle qu'il eut vécu, Homère eût été l'honneur de sa patrie. Mais ce poète, aimé du ciel, reçut le jour à l'époque la plus heureuse : père des muses et des dieux, il s'avance environné, des acclamations des Grecs; chaque siècle grossit son cortège , et célèbre en lui le génie même de la poésie.
Une opinion très fausse et très répandue, c'est qu'il est moins difficile de produire des chefsd'œuvre lorsqu'on a des modèles, que dans un temps où ces modèles n'existent pas. Sans doute il est plus aisé d'éviter des fautes grossières; mais il devient toujours plus difficile de créer des ouvrages originaux et des beautés nouvelles.
Supposons que le premier orateur qui paraît chez un peuple , se distingue par sa véhémente éloquence. Il laisse une belle carrière ; le second orateur entraînera les suffrages par sa douce et séduisante onction. Les élèves vontse multiplier; et , généralement , on parlera d'une manière plus élégante et plus pure qu'avant les jours où la tribune fut illustrée. Mais des succès éphémères
nv.NS LES AUTS. iH(J
ne sont pas ceux qui nous occupent ; et nos regards clierchent des hommes qui puissent obtenir , dans l'histoire des lettres, une place éclatante : combien les vrais succès sont déjà difficiles! Un troisième orateur essayera-t-il de créer un nouveau genre d'éloquence? d'exciter l'admiration par la noblesse et la pompe de ses pensées ? Ce genre peu susceptible de mouvement, convenable à peu de sujets, est moins puissant que les deux autres. Suivra-t-il , avec timidité , les traces d'un de ses prédécesseurs? Voudra-t-il, sans consulter son caractère , réunir leurs genres opposés ? Toujours il doit lutter avec une grande infériorité de moyens de succès. Qu'un esprit superficiel , le voyant tourmenté des obstacles qui s'opposent à son triomphe, lui dise : nous avons des modèles , il ont aplani pour vous des difficultés nombreuses : ils m'en ont suscité d'autres, s'écriera-t-il indigné ; rendez-moi les secours et les obstacles qu'ont trouvés nos premiers orateurs; ouvrez une carrière, et je saurai la parcourir!
Quelques personnes attribuent à la différence des esprits, l'infériorité des ouvrages qui succè-
Sqo étudks sur le beau
dent à ceux dont s'enoi'gueillit un grand siècle. Cette opinion ne peut être prouvée; elle étonne la raison: comment à des époques si rapprochées, sous le même ciel , les esprits seraient-ils si différens? Il estpossiblenéanmoinsque, dans tel espace de temps, la nature prodigue, plus que dans tel autre, le genre d'organisation qu'exigent des travaux brillans. Sans nous arrêter à cette cause douteuse, observons-en d'autres qui sont évidentes, et qui suffisent pour entraîner la décadence des lettres , après leur courte prospérité.
Un sujet heureux est celui qui, sans blesser les principes du goût, a peu de ressemblance avec les sujets déjà traités ; et qui , par conséquent , fera naitre des émotions nouvelles , dignes de plaire aux esprits cultivés. A mesure que les combinaisons se multiplient , ils deviennent rares ces grands sujets , ces sujets entièrement neufs qui, d'abord, s'offrirent d'eux-mêmes pour féconder le génie.
Le langage ne conserve point une jeunesse éternelle : des mots souvent employés perdent l'originalité qui les caractérisait ; leur énergie
DANS LES ARTS. 3qI
s'affaiblit , et leur grâce s'efface ; les métaphores n'ont plus l'éclat, les tours n'ont plus la vigueur ou le charme que leur prétait la nouveauté. Les langues s'usent ; et cette cause de décadence , ignorée de la plupart des lecteurs, désole le talent par son inévitable influence.
Enfin , les auteurs cessent d'être environnés d'une atmosphère d'enthousiasme. Une partiale et décourageante sévérité s'exerce sur leurs ouvrages ; car on croit faire preuve d'esprit en découvrant un défaut, et l'on ne pense plus qu'il y ait du mérite à sentir les beautés.
Alors , les sciences enlèvent aux lettres des talens distingués. En général, si dans la jeunesse on éprouve l'ardeur de se survivre, on compose des vers, on veut être poète. Mais, quand la réflexion commence à dessiller les yeux , si l'on aperçoit les obstacles semés dans la carrière poétique, et si, cependant, un désir de gloire agite toujours l'âme, on tourne ses regards vers des routes nouvelles. Alors des hommes qui réunissent l'étendue d'esprit et la vivacité d'imagination, abandonnent leurs essais littéraires, pour
Sg^ ÉTUDES SUR LE BEAU
se consacrer à d'austères études. Long -temps après ce sacrifice , au milieu même de leurs succès, quelques-uns d'eux songent en soupirant aux illusions qui, tant de fois, ont flatté leur jeunesse : ils ressemblent à celui qui , sur une terre étrangère où les plaisirs l'environnent, regrette encore sa patrie , dont il a fui les troubles et les périls. *
* Cpmment une carrière ne serait-elle pas abandonnée, lorsqu'un grand concours de circonstances y multiplie les obstacles ? Des changemens dans nos usages , des changemens dont on n'aperçoit point , au premier coup-d'œil , les rapports avec les arts, exercent sur eux une prodigieuse influence , et peuvent rendre tel ou tel genre d'ouvrages très difficile à cultiver. Par exemple , je vois bannir la gaîté du premier de nos théâtres ; les loges et même le parterre , trouvent grossiers Molière et Regnard ; les comédiens croiraient déroger à leur dignité , s'ils nous égayaient en jouant les pièces de Dancourt. Cette espèce de proscription a , sans doute, plusieurs causes : la satiété du pulîlic, l'intérêt de quelques acteurs qui jouent mal la bonne comédie , fort bien la mauvaise, etc. Mais une autre cause résulte d'un changement dans nos mœurs. Les premiers juges de nos poètes comiques fréquentaient des lieux de réunion , où le vin leur
DANS LES ARTS. Sq^
Quelques écrivains , à cette même époque , semblent nés pour hâter la ruine des lettres. Tous les obstacles qui s'opposent aux succès éclatans, se réduisent à la difficulté de causer des sensations nouvelles. Les chefs - d'oeuvre n'ont révélé que les effets du beau ; l'exagéré , le gigantesque , le bizarre , peuvent donc éveiller un trouble jusqu'alors inconnu. Si les auteurs qui s'emparent de tels secours, sont doués d'un caractère ardent , d'une imagination brillante , ils sont écoutés avec enthousiasme. Eh ! comment n'applaudirait-on pas un langage qui prouve du talent, et qui porte dans l'âme des émotions non encore ressenties? Les pensées vagues, les formes singulières, les paroles étranges deviennent les seules qu'on admire ; et les chefs-d'œuvre
donnait une gaîté vive et franche , qu'ils portaient au théâtre. La joie ne préside plus à nos assemblées , nous prenons gravement des glaces et du café. Pauvres poètes comiques! si nous rions encore, c'est par débauche; et nous allons nous cacher pour voir d'ignobles farces sur les plus vils tréteaux.
consacrés par la vénération des siècles , pâlissent devant des productions éphémères que le goût désavoue.
Il est des temps où les difficultés sont immenses pour offrir des conceptions originales, en laissant aux beaux -arts la pureté que leur ont donnée les grands maîtres. N'imaginons pas , cependant, qu'il nous appartienne d'assigner les bornes du génie , et de calculer son pouvoir. Si, dans un siècle de décadence, il espère créer un ouvrage où brillera la jeunesse des arts , encourageons son essor. Mais qu'il commande les suffrages; et loin de descendre vers la multitude , qu'il plane sur elle et Téclaire. Un chefd'œuvre nouveau, paraissant au milieu d'essais dépourvus de verve, ou privés de goût, doit produire l'effet de la lumière dissipant les ténèbres. Supposât-on les esprits dégradés à tel point qu'il fût impossible de les rappeler à l'amour des beautés simples, il faudrait encore dédaigner de honteux succès. Toujours il existe quelques hommes fidèles admirateurs du beau , religieux amis du vrai; c'est pour eux et pour l'avenir qu'il fau-
OANS I-i:S ARTS. 3g5
tirait chercher un sujet fécond, et tenter de rajeunir la langue par des inspirations nouvelles.
Est-on certain, cependant, que le goût de ces hommes isolés prévaudra ? Quelle garantie le petit nombre donne-t-il de sa sagesse, quand la foule l'écoute avec dédain , et se flatte d'un triomphe assuré? Le goût de ces juges peu nombreux doit un jour prévaloir, parce qu'une longue expérience atteste sa pureté. C'est celui des écrivains qui rendirent illustres les siècles de Périclès, d'Auguste, de Léon X et de Louis XIV. Dans ces grands siècles de la littérature et des arts, les idées sur le beau se retrouvent à peu près les mêmes; on connaît donc les idées que la nature humaine, aux époques de sa gloire, se formera toujours de la beauté. L'opinion des juges que réclame le génie sera celle de la postérité, parce qu'elle est l'opinion des siècles de lumières, dont ils ont recueilli l'héritage.