CHAPITRE XI
DU COMPLEaiEIfT DU BEAU.
Nous avons observé la grandeur, le vrai, la simplicité, la variété et l'originalité; ces qualités me paraissent constituer essentiellement le beau dans les arts. Un ouvrage , en les réunissant , produira des émotions vives; toutefois, il laissera peut-être à désirer encore ce qui donne à la beauté son charme le plus heureux.
Le mérite de l'exécution, dans les arts, peut suffire pour élever notre âme. Toujours un chefd'oeuvre réveille des idées de supériorité, de talent et de gloire, qui chassent loin de nous les idées puériles et basses , dont le vulgaire est agité. Des formes suaves , des sons enchanteurs , captivent mon imagination ; et les beaux-arts font palpiter mon cœur , alors même que les artistes ne songent qu'à nous plaire. Mais si le
DANS LES ARTS. dl)"
talent d'exécution est consacré à des sujets qui, pleins de nobles pensées, sont par eux-mêmes dignes d'enthousiasme, à quelle élévation tant de moyens de succès réunis ne transporteront-ils pas notre âme?
On conçoit le beau à son plus faible degré, lorsqu'on suppose ses effets bornés à flatter les sens. On le voit exercer plus d'empire et briller d'un nouvel éclat, lorsqu'il réveille des sentimens , des idées. On le contemple dans toute sa puissance, quand ses prodiges, fruits des inspirations de la sagesse et du génie, concourent à nous rendre meilleurs.
Charmer les sens est un moyen dont le talent dispose pour rempHr la mission qui lui fut confiée; son but est d'imprimer à toutes nos facultés une noble direction.
N'oublions point que le beau manifeste sa présence en élevant notre âme, et nous jugerons combien il importe que le choix des sujets et le talent d'exécution réunis concourent à nous enflammer. C'est d'une idée morale que résulte le complément du beau.
SqB études sur le beau
observons la nature, consultons ce modèle qui s'offre aux regards des générations successives. Les oeuvres de TEternel, en déployant à nos yeux leur grandeur, leur simplicité et leur variété , auraient pu ne causer que l'admiration ; c'est l'empreinte d'un pouvoir bienfaisant et sage qui les rend attendrissantes. Leur beauté physique excita l'étonnement des premiers hommes; mais leur beauté morale inspira les hymnes de reconnaissance et d'amour.
Dans l'ordre physique, le chef-d'œuvre de la nature est la figure virginale d'une jeune fille, dont les traits réguliers sont embellis par la fraîcheur de son âge. Mais, pour qu'elle soit un modèle de perfection idéale , il faut encore qu'un sentiment plein d'innocence et de charme, tel que la piété, la pudeur ou l'amour, anime sa physionomie et lui donne une expression céleste.
Je regarde , sans en connaître le sujet, une gravure qui représente le Testament cVEudamidas. Quelle simplicité dans cette composition ! Quelle vérité dans toutes les figures ! Cet homme est mourant , il dicte ses dernières volontés.
DANS LES AUTS. 3r)r)
Celui qui les reçoit, habitué à de tristes spectacles, écrit avec indifférence. Le médecin pose sa main sur le cœur du malade; un mouvement de sa tète et son regard annoncent qu'il n'y a plus d'espoir. La douleur de ces deux femmes placées au pied du lit , la différence de leur âges , indiquent assez que l'une est la mère, l'autre la fille de l'infortuné qui touche à ses derniers momens : elles l'entendent parler de leur sort, et gémissent sur ellesmêmes et sur lui. Tout est clair dans ce tableau. La chambre où sont les personnages annonce la pauvreté; un bouclier, un sabre, appendus au mur, m'apprennent que le mourant a servi sa patrie; et je puis juger qu'il a moins à léguer des richesses que des exemples de vertu. Déjà cette scène m'intéresse; mais on me dit quel en est le sujet, ou je lis au bas de la gravure : Je lègue ma mère à Arétée pour la nourrir et en avoir soin dans sa vieillesse. Je lègue ma fille à Charixène ^pour la marier avec une aussi grande dot qu il pourra lui donner \ et si cependant l'un ou Vautre vient à mourir, j'entends que le legs
que je lui ait fait revienne au survivant. La sublimité de ces mots se répand sur le tableau ; mon âme s'élève , elle est émue , et je cède à tous les sentimens qu'inspirent le talent et la philosophie du Poussin!
Oh ! que cet homme de génie savait bien que l'art n'atteint point son but s'il se borne à flatter les sens! Il y a peu d'ouvrages du Poussin à la vue desquels on ne puisse méditer et rêver. Dans ses paysages, si pleins de vérité , cet artiste introduit des personnages, des actions, des objets qui rendent plus puissante l'impression causée par les sites qu'il retrace. Il peint une solitude; on y voit des ermites, assis sur la terre , occupés tranquillement à lire; la paix de leur âme est en harmonie avec le silence des lieux qui les entourent. Dans une campagne dévastée par l'orage, il place une scène tragique : c'est Thisbé près de s'immoler sur le corps de son amant. Considérez un de ses plus admirables paysages. Cet homme, au bord d'un ruisseau , c'est Diogène qui jette sa tasse en voyant un enfant boire dans le creux de sa main. J'apprends ainsi que ces belles cam-
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pagnes sont celles de TAltique. Oui , c'est là le séjour aimé des muses; mon œil parcourt, avec enchantement, ces sites, ces ombrages témoins de tant de méditations sur la philosophie, le plaisir et les arts.
Trop souvent les peintres négligent les grandes impressions qui doivent naître du choix des sujets et de la manière de les concevoir. Studieux pour la partie matérielle de l'art, ils semblent dédaigner sa partie morale; soitque livrés dès leur jeunesse à des travaux d'ateliers , ils ignorent l'avantage de s'élever à de hautes méditations; soit qu'enivrés des beautés que produit exclusivement l'art qu'ils chérissent, ils aient moins d'enthousiasme pour l'invention qui appartient à tous les arts, et sur laquelle un amateur même peut offrir d'ingénieux aperçus. Oh! ce n'est pas ainsi qu'on étudiait dans la Grèce : les artistes conversaient avec les philosophes , apprenaient d'eux à connaître , à peindre le cœur humain ; et les philosophes apprenaient des artistes à sentir tout le charme de la beauté.
Si tant de peintres ont exécuté des tableaux
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qui laissent froid le spectateur, c'est qu'ils ont ignoré ce qui forme le complément du beau. Vous dessinez avec correction, vous donnez de l'éclat à votre coloris; c'est beaucoup sans doute; mais ne concevez-vous rien au delà? Vous possédez les moyens d'exprimer la pensée , mais ne pensez-vous point ? Ce n'est pas seulement pour dessiner des muscles qu'on est peintre; c'est pour émouvoir les âmes, pour leur communiquer des sentimens et des idées. On sait quelles vives impressions produisent sur la multitude assemblée un morceau de musique ravissant, une scène de tragédie pathétique : de pareils triomphes seraient-ils refusés à la peinture seule? Cet art parle aux yeux; son éloquence est plus intelligible que celle de la musique, plus universelle que celle delà poésie. Si lesjeunesartistess'enrichissaient d'idées, s'ils passaient des musées dans les bibliothèques ,
s'ils vivaient avec les poètes, et que leur imagi-
nation s'animât , que leur raison s'agrandit , ils porteraient au plus haut degré nos jouissances et leur gloire.
Souvent, il est vrai, le génie des peintres fui
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asservi, souvent il lut contraint de s'épuiser sur (les sujets peu propres à causer de vives et nobles émotions. Je ne crois pas cependant que cette observation suffise pour justifier les artistes. Il est peu de sujets qu'une imagination poétique ne puisse féconder. On demande à Tiarini un tableau qui représente saint Dominique faisant un miracle. Ce sujet est vague, ingrat, comme des milliers d'autres; mais Tiarini possède le génie de l'invention. Le miracle qu'il choisit est la résurrection d'un enfant. Il n'emploie que sept figures : l'enfant couché sur une table à peu près au milieu du tableau ; d'un coté, saint Dominique et un moine qui l'accompagne; de l'autre, le père, la mère, et un étranger attiré sans doute par la curiosité. Voici maintenant le parti qu'il sait tirer de ces personnages. Saint Dominique lève les yeux au ciel , étend la main sur l'enfant qui se ranime et sourit. L'autre moine, accoutumé à voir de pareils prodiges, reste calme; l'étranger, au contraire, recule épouvanté. La mère, éperdue, hors d'elle-même, se précipite vers son enfant; et le père exprime
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sa reconnaissance , en tombant aux pieds de saint Dominique.
Quelle fidèle peinture du cœur humain ! Ce n'est pas ici le sujet qui développe le talent de l'artiste ; c'est le génie de l'auteur qui féconde le sujet. Les peintres, je le répète, n'ont pas assez connu ce qui forme le complément du beau ; et cependant , les plus simples observations pouvaient les en instruire. Comment ne pas apercevoir l'influence des idées morales qu'appellent ou repoussent les ou^Tages des hommes. Un mausolée s'élève : nous contemplons ces figures, ces marbres animés qui gémissent sur ime froide cendre. Si la reconnaissance publique grave sur ce tombeau un nom cher à l'humanité, nous rendons grâce au génie du noble emploi de ses merveilles. Si la flatterie burine lâchement sur la pierre un nom déshonoré, l'admiration s'éteint, et le dernier regard est celui du mépris.
Combien de fois nos affections et nos souvenirs nous ont-ils fait attacher l'idée de la beauté à des objets qui n'auraient pu charmer d'autres
yeux que les nôtres? Le cœur a plus d'empire que les sens; il les abuse, il les oblige à juger Gomme lui. On plaisante alors qu'un vieillard regrette les modes de sa jeunesse et qu'il en fait l'éloge. Mais cette antique parure que , dans mi portrait, nous trouvons ridicule ou du moins singulière, ressemble à celle qu'embellissait une jeune fille quand le cœur du vieillard s'émut d'amour pour la première fois. Une manière de chanter bizarre et surannée , lui rappelle des fêtes brillantes , et peut-être le son d'une voix chérie. Meilleurs observateurs, démêlons les causes des jugemens que porte la vieillesse; nous cesserons de sourire, nous l'écouterons avec un doux intérêt.*
Si les idées attendrissantes ont le pouvoir de
* Les idées affectueuses et morales sont les dernières qui conservent surnous leur pouvoir. Haydn, dans sa vieillesse' tandis que ses œuvres faisaient les délices de tant de sociétés en Europe, Haydn vivait, retiré dans un faubourg de \ ienne. Il se plaisait encore à chanter. Ce vieillard , si accoatumé à l'impression du beau, ne choisissait cependant ni la musique à laquelle il devait sa gloire , ni les morceaux de ses émules
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transformer à nos yeux, des objets qui n'ont rien de séduisant, quel attrait doivent-elles répandre sur ceux qui, par eux-mêmes, sont dignes de nous plaire? Les beaux sites reçoivent une beauté nouvelle, lorsqu'ils réveillent d'heureux ou de mélancoliques souvenirs. Au milieu des monts Euganéens est le vallon solitaire où Pétrarque se choisit un asile , et , d'une main affaiblie par l'âge et le malheur, fit résonner les derniers accords de sa lyre. Avec quel enchantement ses yeux parcouraient ce vallon ! Quel trouble remplissait son âme attendrie! Ce vallon ressemble à celui de Vaucluse.
On a souvent demandé pourquoi deux de nos sens ont seuls le pouvoir de transmettre à notre âme l'impression du beau. Les théoriciens se sont perdus en raisonnemens sur ce fait. Écoutons Barthès dont les connaissances étaient si variées.
qu'il avait applaudis avec transport; on l'entendait constamment répéter des airs très simples que sa mère lui chantait dans son enfance.
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« Entre les objets des divers sens, il n'} a (juo ceux des sens de la vue et de l'ouïe qui puissent produire des sensations agréables, dont résidte le sentiment du beau.
« Sulzer dit que les idées agréables que donnent le sens du goût et celui de l'odorat, sont des idées confuses; et, par cette raison, n'appartiennent plus à l'idée de la beauté.
« Je vois que ce fait n'est pas suffisamment expliqué par la confusion des perceptions que nous donnent le goût et l'odorat. Il me semble que la vraie raison en est que nous considérons , en général, la beauté comme résidant essentiellement dans des objets placés hors de nous; et que les objets du goût et de l'odorat étant reçus, avec une application la plus intime possible, par les organes de ces sens , nous ne pouvons concevoir les impressions de ces objets existant séparément des affections que nous ressentons dans ces organes. » *
De pareils aperçus ont sans doute beaucoup
* TJicoric (lu ht'du , paj)[e 75.
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de finesse; je ne saurais cependant adopter cette subtile meta physique, j'essaierai de lui substituer une observation fort simple. Les sens de l'ouïe et de la vue sont ceux qui communiquent le plus directement avec l'âme; eux seuls lui portent en foule des sentimens et des idées, eux seuls ouvrent un vaste champ à nos jouissances intellectuelles et morales. Voilà pourquoi les impressions qu'ils nous transmettent sont les seules auxquelles nous attachons l'idée de la beauté. Le goût et le toucher sont des sens matériels et grossiers. L'odorat a plus d'action sur râme,les parfums donnent de l'effervescence à l'imagination, et favorisent la rêverie. Aussi, dans quelques langues, dit-on une belle odeur.
Je recueillerais facilement une multitude d'observations qui prouveraient la supériorité de l'ordre intellectuel sur l'ordre physique ; mais elles seraient surabondantes. Mon but est moins de prouver cette supériorité , que de faire sentir combien il importe, pour la perfection des arts, qu'on réunisse aux moyens de charmer nos sens ceux d'émouvoir notre âme.
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Frappé des avantages que produit l'alliance du bon et du beau , long-temps je crus ces qualités inséparables. Elles n'en forment qu'une seule, disais-je :1e bon, c'est le beau dans l'ordre moral-, le beau, c'est le bon dans l'ordre physique. Mais l'utile est la base nécessaire du bon ; et l'on doit reconnaître que, sans lui, le beau peut exister. Si je demande pourquoi ce chapiteau est entouré d'un feuillage d'acanthe, pourquoi l'on a sculpté cette frise avec soin, on répondra: parce que ces ornemens sont agréables ; on ne saurait dire : parce qu'ils sont utiles. Toujours les degrés du bon doivent être calculés sur les divers degrés d'utilité qu'il offre au genre humain. Ce n'est pas ainsi que nous jugeons la beauté des monumens des arts. La statue d'un vil courtisan remporte le prix sur celle d'un héros ou d'un sage, qui n'offre ni des proportions aussi justes, ni des traits aussi réguliers. Je regrettai l'opinion qu'il me fallait abandonner. J'en couvrirais l'erreur par tant de raisons spécieuses que je pourrais essayer de la défendre; mais, quelque plaisir qu'on puisse trouver à soutenir lui système,
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l'amour et la recherche de la vérité procurent des plaisirs plus vifs et plus durables.
Si, comme une tradition confuse semble l'annoncer chez tous les peuples , si la terre eut un âge d'or, l'homme, dans son heureuse enfance, ne distingua point le bon, l'utile et le beau; ces ti'ois qualités n'en formaient qu'une à ses yeux. Sans doute il attacha d'abord l'idée de la beauté à sa jeune et timide compagne, au ruisseau dont il respira la fraîcheur avec elle, à l'arbre chargé de fruits qui leur présenta l'abondaiice. Son admiration naïve et pure s'unissait toujours à la reconnaissance. Ignorant que le beau peut être séparé de l'utile, souvent il dut porter des jugeraens très différens des nôtres. Un orage terrible, la mer en courroux, un site effrayant, sont des objets que nous nommons sublimes, c'est-à-dire beaux par excellence. Quand l'homme simple et bon rencontra des sites désolés où les volcans ont empreint leurs ravages, loin de se plaire à les contempler, il quitta précipitamment des lieux où la nature s'offrait à lui bouleversée. Quand il vit les nues s'amonceler sur sa tète ,
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et qu'il les entendit mugir, quand il vil la mer s'élancer sur ses rivages et les dévorer, il s'<;nfuit avec horreur.
Pour trouver des charmes à de tels spectacles, il faut vivre dans une civilisation avancée. Alors ces grandes scènes reçoivent quelque attrait de leur constraste avec la mollesse et la sécurité des villes; elles en reçoivent aussi de leur ana- ■ logie avec les sentimens sombres et mélancoliques dont les cœurs sont tourmentés. Mais alors, la dépravation des hommes influe sur leurs jugemens à tel point qu'ils admirent des horreurs morales , aussi bien q^^ des horreurs physiques, dès qu'elles étonnent l'imagination par un caractère de grandeur et d'audace.
Chez les peuples corrompus, le bon peut être séparé du beau; mais, combien leurs rapports sont encore intimes ! Ces deux qualités sont tellement destinées à s'offrir des secours mutuels que, si l'une existe dans une production des arts, et que l'autre en soit bannie, l'ordre est troublé, nos idées sont pénibles. Ainsi, nous voyons à regret im monument sans goût retra-
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cer le souvenir d'une action magnanime; ainsi nous gémissons quand nos regards tombent sur les fruits honteux de la prostitution du talent.
Au récit des grandes actions, à l'aspect des chefs-d'œuvre, on ressent de nobles transports; et fier d'appartenir à la nature humaine , on croit pouvoir aussi l'honorer. Les effets du bon, ceux du beau, sont à peu près semblables; ils captivent les âmes élevées ; ils les rendent meilleures et plus heureuses.
La même analogie existe dans les moyens de produire le bon et le beau. Qu'un homme fuie les routes vidgaires, que 4Éns une douce retraite, il cultive l'amitié , les arts et la philosophie , il reçoit les nobles inspirations d'où naissent les pages éloquentes et les actions généreuses.
Fermer son cœur aux viles ambitions, est le premier moyen pour s'élever à la source du beau. L'amour des arts sert aussi la vertu ; il chasse les vains projets, les noirs soucis qui troublent et corrompent la multitude. A Dieu ne plaise qu'un fastueux appareil me semble nécessaire pour inspirer des affections que l'homme
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le plus simple peut connaître et chérir! mais, quand la société se déprave, quand les désirs intéressés et les passions basses fermentent dans son sein, le temple des arts est un asile où l'an peut se garantir encore de la contagion.
Quelques distinctions, faites de bonne foi, éclairciraicnt les questions relatives à l'influence des lettres sur les moeurs. Il est des jours de paix et d'innocence où les peuples ignorent le luxe des plaisirs; les mœurs ont alors toute leur pureté; et Ton répandrait chez ces peuples heureux de funestes lumières , en leur enseignant à créer des jouissances que ne donne pas la vertu. Pour qu'on voie naître et briller la pompe séduisante des arts, il faut que les besoins se multiplient, que l'imagination s'anime, et que la saçresse oublie son austérité. Par un étrange phénomène , les arts nés de l'altération des mœurs en retardent la dégradation. Le feu qu'ils alimentent dans les cœurs, moins pur que celui de la vertu, est cependant un feu descendu du ciel. L'artiste a besoin de trouver quelque élévation dans les êtres qu'il veut émouvoir. Si la
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fierté , l'indépendance , l'amour de la patrie et de la gloire , sont livrés au ridicule par la dépravation toujours croissante, le beau s'éclipse et disparait. S'il reste quelques hommes capables de le produire encore , à quels juges soumettraientils leurs ouvrages? On ne les comprend plus; tout sert à les décourager, et leur âme succombe. Ainsi, dans une contrée que la peste ravage, les hommes les plus robustes, ceux que n'a point atteints le mal contagieux, ressentent cependant un morne accablement, et l'invincible dégoût de l'existence.
L'étroite alliance du bon et du beau leur fait subir un même sort, dans les jours où la corruption semble près de dissoudre les liens de la société. Quand le bon est proscrit, le beau s'exile: plus d'enthousiasme alors, plus de rêveries, d'émotions touchantes; il ne reste que des passions cupides et des plaisirs grossiers.
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