‹ Œuvres de Joseph DrozChapitre 44 sur 52 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

EXAMEN CRITIQUE DU PRIINCIPE ÉNONCÉ SUll LE COMPLÉaiENT DU BEAU.

Je crois nécessaire à la perfection des chefsd'œuvre, qu'ils réveillent des idées morales. Ce principe est cependant susceptible d'être contesté, et ses fausses interprétations pourraient conduire à dégrader les arts.

Soutenir votre principe, me dit-on, c'est demander que les beaux-arts instruisent, tandis que leur objet est de plaire. Ils viennent flatter nos sens, enchanter notre imagination, et nous bercer d'heureux songes ; si l'on exige davantage , si l'on veut qu'ils soient utiles , on les dépouille de leiu's charmes ; ils répandent la tristesseet l'ennui.

Les beaux-arts, je le sais, répugnent à donner une instruction froide; ils veulent agir sur notre

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raison moins que sur notre cœur. Mon seul but était de rêver à leurs charmes ; et si j'ai désiré qu'ils me fissent sentir l'influence des idées morales , c'est que le beau appelle ces idées , et que sans elles on goûte des voluptés imparfaites.

Il est un genre d'enseignement dédaigné par le goût; il en est un autre qui sert à former le complément de nos plaisirs et du beau.

Si l'on examine successivement un drame lourd et froid, une pièce d'intrigue amusante,un o uvrage où le comique naît des caractères et des mœurs, on voit d'abord l'art se dégrader par des leçons pédantesques; on le voit donner ensuite des plaisirs éphémères; on le voit enfin porter nos jouissances au plus haut degré que puisse leur faire atteindre le poète comique.

Les maximes et les tirades philosophiques ne rendent point la tragédie féconde en longs souvenirs. C'est moins la somme de nos idées que l'énergie de nos sentimens qu'il faut accroître par les prestiges de la poésie. Les hommes connaissent les idées morales; le courage de les suivre leur manque. Répéter peu ces idées , en inspirer

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Vamoiir, voilà ce qui me semble à-la-f ois le plus utile et le plus poétique.

Il faut animer les compositions des arts : le paysagiste place des figures dans ses tableaux, et le poète didactique interrompt ses préceptes, pour nous attendrir au récit de faits intéressans. INIais, on peut également observer que chaque genre d'ouvrages reçoit un nouvel attrait, s'il s'éloigne de la futilité. Une douce philosophie rend plus aimables les poésies légères. Le roman qui nous attache présente ou de fidèles tableaux de mœurs , ou quelques pages de l'histoire du cœur humain. En observant l'homme, toujours on reconnaît qu'un peu de gravité doit se mêler à ses plaisirs, pour les rendre plus profonds et plus vifs.

Craignons de tracer une fausse théorie. Le système qu'un jeune homme adopte, sur l'art objet de ses veilles, lui fait déployer ses talens avec éclat, ou Fempéche de jamais obtenir les syccès que lui destinait la nature. L'école française, si long-temps maniérée , s'enorgueillit maintenant des nobles compositions qui font la gloire de ses artistes. Peut-être d'aussi grands talens que ceux

de l'époque actuelle, existaient-ils sous le règne de Louis XV; mais un faux système les égarait. Quelques maîtres rappelèrent les élèves à l'étude de la nature et de l'antique. Le génie redevint simple et fier ; le beau frappa ses regards , il le reproduisit dans ses œuvres.

On juge avec dédain ces prétendues comédies où l'esprit remplace la gaîté, ces dialogues subtils que le parterre n'a jamais compris, et que les loges n'entendent plus. Les auteurs de ces faibles drames n'étaient point dépourvus détalent; ils se trompaient sur le but de l'art qu'ils essayaient d'enrichir. Peintres frivoles d'une classe brillante de la société, ils ne songeaient point que cette classe était peu nombreuse, que ses mœurs appartenaient à tel cercle , à tel moment , que son langage était inintelligible, hors des salons et des boudoirs. Ils choisissaient mal les sujets de leurs observations, mais quelquefois ils observaient avec justesse; et s'ils eussent été guidés par une théorie plus vraie , quelquesuns d'eux sans doute auraient laissé des ouvrages durables.

DANS LIS AIITS. /ÎKj

\in écoutant la musique de certains comjDositeurs,^ui ne gémirait des résultats d'une fausse théorie ? Ces artistes créaient des chants heureux, et le public leur prodiguait ses applaudissemens. Tignore par quelle influence, tout-à-coup, renonrîint à plaire, oubliant leurs succès, ils n'ont désiré que d'être savans en musique. Leurs arides productions, où les difficultés sont vaincues sans intérêt etsans charme, ne flattent ni le cœur ni l'oreille. Un bruit assourdissant sort de leur orchestre; et s'ils essaient de retrouver des chants mélodieux, vain espoir, leur sensibilité ne peut renaître; les calculs de l'esprit ont éteint l'inspiration dans leur âme.

L'objection que j'ai citée contre le principe sur le complément du beau, n'eût paru solide qu'en interprétant faussement ma pensée; mais il est une autre objection plus digne d'examen.

Des hommes éclairés peuvent me dire : vous avez senti qu'il est de l'essence du beau d'élever notre âme; et vous vous êtes hâté d'en conclure que le génie doit choisir des sujets qui, par euxmêmes, nous causent cette grande impression.

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Quelquefois , on ne produit pas l'effet qu'on souhaite, précisément parce qu'on rassemWe trop de moyens pour l'obtenir. Etudiez mieux la nature des arts; ils doivent plaire à nos sens, et c'est en les pénétrant d'une volupté pure qu'ils élèvent notre âme. Si vous compliquez les idées, les travaux de l'artiste, vous lui ferez négliger ses vrais moyens desuccès. Lessing, dans un ouvrage qui fait honneur à la littérature allemande, donne sur les arts du dessin une théorie judicieuse et fine qu'on ne saurait concilier avec la vôtre. Voici quelques-unes de ses réflexions.

« Les arts du dessin sont les seuls qui puissent « peindre la beauté des formes, ils n'ont pas be- « soin pour cela du secours des autres arts ; ceux- « ci, au contraire, doivent y renoncer absoluce ment. Il est donc incontestable que cette beauté « que les arts du dessin sont seuls en état de « rendre, ne peut être que leur véritable but.

« Ce que l'un des beaux-arts peut produire sans a le secours d'aucun autre art, doit être seul le « but propre de cet art : pour la peinture , c'est « la beauté du corps.

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« On n'imagina leâ tableaux d'histoire que pour « peindre à-la-tois des beautés corporelles de « divers genres.

«L'expression, la représentation du trait d'his- « toire que l'on choisissait, ne fut jamais le prin- « cipal but du peintre. L'histoire n'était pour lui « qu'un moyen. Son but final était de peindre c( la beauté diversifiée.

« Les peintres modernes ont fait le contraire. « Chez eux, le moyen est évidemment devenu la « fin. Ils peignent l'histoire pour peindre l'his- « toire; et ils ne songent pas qu'en agissant ainsi, « ils réduisent leur art à n'être plus que l'auxi- « liaire des autres arts et des sciences, ou que c( du moins le secours de ces arts et de ces « sciences leur devient si indispensablement né- « cessai re , que leur art perd toute la valeur, « toute la dignité d'un art primitif. » *

Avant de réfuter ce qui me paraît inexact dans cette théorie, je cède au plaisir de m'arrè-

* Du Laocoon ou des limites respectives de la poésie et de la peinture , tradiiil par M. Charles Vandei*bour£(.

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ter sur ce qu'elle a d'intéressant et de vrai. Elle nous fait, mieux que toute autre, juger qu'il est de l'essence des arts de charmer, de ravir nos sens, que la peinture nous enchante surtout lorsqu'elle crée des formes pures et divines : oui , pour s'immortaliser dans les arts du dessin, il faut être idolâtre de la beauté. Mais interdirons - nous au peintre, au statuaire , de songer à réveiller des pensées de gloire et de vertu? Leur ôterons-nous une espérance si digne d'enflammer leur talent? Seiont-ils exclus de cette ligue des hommes de génie, appelés à répandre des sentimens généreux et des pensées consolantes?

Les artistes grecs n'auraient point voulu restreindre leurs moyens de succès, en se bornant à peindre la beauté diversifiée ; et pour l'intérêt même de nos plaisirs, ils eussent embrassé des idées plus vastes. Qu'on interroge ceux de leurs monumens que nous possédons, et le souvenir de ceux que le temps a détruits. Certes , il était occupé d'une idée morale , ce Polygnote qui peignit la prise de Troye, ou plutôt les suites

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de cette grande catastrophe. J'emprunte une partie de la description que Barthélémy donne de son tableau , qui se voyait à Delphes. .

« .... Ici , c'est Hélène accompagnée de deux « de ses femmes, entourée de Troyens blessés, « dont elle a causé les malheurs; et de plusieurs cf Grecs qui semblent contempler encore sa « beauté. Plus loin , c'est Cassandre assise par « terre, au milieu d'Ulysse, d'Ajax, d'Agamem- « non et de Ménélas, immobiles et debout « auprès d'im autel : car, en général, il règne « dans le tableau ce morne silence , ce repos « effrayant dans lequel doivent tomber les vaince queurs et les vaincus , lorsque les uns sont « fatigués de leur barbarie et les autres de leur « existence ». *

Je me plais également à citer ce tableau d'Aristide. Au milieu des horreurs d'un assaut, une femme, dont un coup de lance a déchiré le sein, allaite encore son fils. L'amour maternel anime sa figure mourante ; et l'on voit cette mère oc-

* Voyage d' Anacharsis , ch. xxii.

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cupée de la crainte de nuire à son enfant, s'il vient à sucer le sang avec le lait *. Ce tableau n'est-il pas empreint du sentiment moral le plus attendrissant? n'offre- 1- il pas une leçon touchante et sublime ? C'est donner un nouveau prix à la beauté des formes , que de l'unir au charme du sujet.

Plutarque, racontant les adieux de Brutus et de sa femme , nous dit : « Porcia estant sur le rt poinct de se départir d'avec luy pour s'en re- « tourner à Rome, tasclioit le plus qu'elle pouce voit à dissimuler la douleur qu'elle en portoit « en son cueur ; mais un tableau la descouvrit à « la fin , quoy qu'elle se fust au demourant jusce ques-là toujours constamment et vertueusece ment portée. Le subject de la peinture estoit ce pris des narrations grecques, comment Androec mâche accompagnoit son mary Hector, ainsi ce qu'il sortoit de la ville de Troye , pour aller à ce la guerre, et comment Hector lui rebailloit son

* Il Y a des différences dans les descriptions de cet ouvx'age ; j'ai suivi celle de Dubos.

« petit enfant ; mais elle avoit les yeux et le re- « gard toujours fischés sur luy. La conformité « de celle peinture avec sa passion la feit fondre « en larmes, et retournant plusieurs fois le jour « à revoir ceste peinture, elle se prenoit toute jours à plorer * ». La situation de Porcie rendait sans doute ce tableau plus touchant pour elle qu'il ne le fut pour aucun autre spectateur : cependant , prétendre que le peintre n'avait voulu que retracer de belles formes, serait une absurdité presque égale à celle de soutenir que le poète grec , en chantant les adieux d'Hector et d'Andromaque , songeait seulement à flatter l'oreille par des sons agréables.

Le créateur de l'Apollon n'eut, peut-être, d'autre désir que celui de plaire aux regards de la foule oisive et curieuse. Toutefois , par une telle opinion, je croirais profaner ce chef-d'œuvre. Le statuaire voulut que le dieu de la lumière et des muses inspirât les hommes qui viendraient l'adorer. Combien de poètes ont porté leur hora-

* Vie de Marcus Brutus.

mage à ce dieu ! Ils l'ont trouvé reconnaissant de leur culte; et sont sortis du sanctuaire, pour aller composer leurs hymnes ou leurs poèmes. Le temps a détruit l'autel élevé par la religion; mais le dieu règne dans le temple des arts, et les poètes et les artistes y respirent encore le feu sacré qui l'anime.

Si les peintres ne songeaient qu'à la beauté des formes, leurs conceptions seraient froides : il y a des effets dramatiques, des impressions morales qu'on veut ressentir à la vue de leurs ouvrages; et la réunion de tous ces moyens de succès est nécessaire pour élever l'art à sa plus haute perfection.

Ah ! sans doute , si l'on est abusé par une erreur trop commune à ceux que leurs fonctions appellent à diriger les arts, si l'on veut que le peintre soit un historien , et qu'au lieu de le laisser choisir en liberté des scènes intéressantes, on exige qu'il traite tel sujet, et le traite de telle manière, on peut l'embarrasser dans d'insupportables entraves. Les sujets modernes, par exemple , abondent en difficultés extrêmes ; la

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peinture répugne à copier nos habits courts , mesquins, attachés à toutes les parties du corps; ces vétemens qui couvrent le nu, sans offrir de belle draperies.

Je trouve dans un auteur anglais, les observations suivantes : « Un tableau historique tel que « la mort de Wolff , par West, dans lequel toutes « les figures sont les portraits de héros connus, « et dont les costumes sont conformes à ceux « du temps actuel, peut intéresser aujourd'hui « plus que si les costumes étaient pittoresques, « et que les personnages offrissent l'expression « de différentes idées d'héroïsme. Mais dans les « âges futurs , quand les costumes seront passés « de mode, et que les figures ne seront plus re- M connues comme portraits , n'est-il pas à craindre « que cet excellent tableau perde tout son « effet * ? » Ces idées sont très justes ; et cependant, si le peintre eût revêtu d'un costume idéal, ou de l'habillement grec , Wolff et ses compa-

Essai sur la poésie et la musique , par !e docteur Bealtie.

gnons d'armes, il eût blessé trop vivement la raison pour satisfaire un goût éclairé.

Essayons de résoudre ces difficultés. Chez les peuples, où les vétemens sont peu favorid)les à la peinture , je distinguerais deux genres de tableaux d'histoire. Dans le premier, l'artiste est surtout occupé de reproduire labeauté des formes, et l'expression des sentimens les plus dignes de nous émouvoir. Libre de choisir , d'inventer même , il parcourt les différentes contrées et les différens siècles, en cherchant des sujets qui le conduisent au double but qu'il veut atteindre. C'est alors que, servi par son indépendance, il fait briller toutes les richesses, tous les prestiges de son art.

Pour le second genre de tableaux d'histoire , la patrie appelle l'artiste à consacrer le souvenir d'une action qu'elle honore. Le peintre voit sa liberté restreinte ; mais il remplit un ordre dont il doit être fier. Luttant contre les difficultés de ce genre de compositions , il bannit l'exactitude scrupuleuse; il donne encore de l'idéal à ses figures, il jette dans les costumes le désordre

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(roii naissent les effets pittoresques. Laissons-le ne s'arrêter dans ses licences qu'au moment où la raison des hommes enthousiastes du beau les trouverait choquantes. Le peintre n'est point l'élève des historiens, il est le disciple et l'ami des poètes.

Je présente le second genre de tableaux d'histoire sous les rapports les plus avantageux que j'aperçoive. On ne doit pas moins en rester convaincu de la supériorité du premier , puisqu'il peut inspirer toutes les idées morales , et qu'il laisse une entière liberté pour découvrir les moyens d'enchanter notre vue. Supposons lei poète réduit à ne traiter que des sujets commandés; son génie, victime de l'esclavage, aura bientôt succombé. Cependant, tel est souvent le sort des peintres; la plupart sont contraints de se soumettre aux goûts de l'homme puissant ou riche qui veut employer leur talent. Un prince les encourage, sans doute, lorsqu'il fait exécuter des tableaux destinés à retracer les événemens de spn règne; mais qu'il les encouragerait mieux, s'il leur laissait l'indépendance, se

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réservant de choisir, dans de brillans concours, celles de leurs productions où le plus habile pinceau réveillerait les plus vives émotions et les plus nobles pensées.

Le poète et l'artiste ne doivent point sacrifier le désir de plaire à celui d'être utile. Les arts que les muses protègent, vivent par les beautés qu'ils enfantent; s'ils renoncent à ces beautés, loin de pouvoir instruire, ils cesseront d'exister. Oh ! que les Grecs, dont je viens de retracer plusieurs compositions morales , que ces mêmes Grecs savaient bien qu'il faut nous plaire et nous séduire. Leur ingénieuse mythologie rappelle souvent combien il importe de conserver le charme des arts; elle offre des multitudes d'allégories, dont je vois à regret que la tradition s'efface. Nous ne connaissons guère qu'un des mariages de Vulcainet nous enf aisons un sujet de plaisanteries. Vulcain eut pour compagne Vénus, parce qu'il présidait aux arts; et quand la beauté lui fut infidèle , l'Olympe l'unit à la plus jeune des Grâces. Que le disciple des muses nourrisse son imagination de songes, de prestiges, qu'il s'environne

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d'une atmosphère poétique. Mais, quand ses productions brillent d'un éclat séduisant, si leurs sujets inspirent de hautes pensées et des sentimens généreux , notre enthousiasme devient plus vif; nous éprouvons tout le pouvoir des arts.

Telle est la théorie que je crois la plus féconde en résultats heureux, et dont je vais offrir encore quelques applications.

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