‹ Œuvres de Joseph DrozChapitre 7 sur 52 · SUR L ART D KTIIE HEUREUX · texte numérisé non relu

SUR L ART D KTIIE HEUREUX

plaisirs. — Dans le cours d'une longue carrière, votre ami donna l'exemple de toutes les vertus. — C'est pour cela que je dois le regretter sans cesse !

La plupart des hommes exagérant leurs regrets, payant tribut aux bienséances plus qu'à la nature, de frivoles distractions leur suffisent. Mais souvent on fait subir des consolations tyranniques à ceux dont l'âme est profondément déchirée : ils ont besoin de gémir en liberté. La solitude exalte l'imagination, mais elle inspire des idées consolantes. En s'y réfugiant, un être désolé se lapproche de celui qu'il regrette ; il le voit , il lui parle, il l'invoque. Ainsi, une intelligence bienfaisante a su proportionner ses remèdes à nos maux ; et l'infortune extrême réveille les plus hautes espérances.

La douleur est, plus qu'on ne le suppose, ingénieuse à se consoler elle-même. Toujours nous essayons de calmer nos souffrances; seulement nous employons des moyens différens, selon que nos blessures sont légères ou profondes. Deux personnes ont perdu leur ami ;

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l'une s'éloigne des lieux qu'il habitait, se distrait et cherche à l'oublier; l'autre reste, et, par les monumens qu'elle érige, par les souvenirs dont elle s'environne, cherche, pour ainsi dire, à le faire revivre.

La mort d'une personne aimée est peut-être le seul malheur réel : qu'on l'éprouve après diverses infortunes , il en efface le souvenir ; et l'on sent qu'on ne connaissait pas encore la douleur. Mais s'il est un genre de malheur sous lequel nos forces succombent, qu'il obtienne seul ce funeste triomphe : dans les autres revers , on doit trouver en soi des ressources contre l'adversité; on peut toujours s'y soustraire ou s'y résigner.

Les moralistes ont écrit sur la manière dont le sage doit considérer les peines de la vie. Sans me jeter dans les lieux communs pour développer leurs maximes, souvent plus imposantes que faciles à pratiquer, je vais offrir le précis de ma philosophie.

Il faut se dire chaque jour : ne rêve point un bonheur sans mélange , être faible que les périls

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environnent. Hàte-toi de goûter les plaisirs , les peines vont peut-être les suivre. Ignore celles qui n'existent que dans l'opinion ; lutte avec courage pour éloigner les autres; mais s'il faut les subir, que la résignation, fermant tes yeux sur le passé, assure encore ton repos, lorsqu'il n'est plus de bonheur pour toi.

En parcourant ces idées , je vais leur donner quelques développemens. Si j'en crois nos sages, la tranquillité d'Ame est le résultat de l'organisation et des circonstances : on la doit plus encore à la réflexion.

Plaignons celui qui s'abandonnant aux songes du plaisir, oublie de prévenir un funeste réveil. J'ai connu des femmes qui ne semblaient formées que pour respirer le bonheur. Aux avantages que donnent la jeunesse, l'esprit et la beauté, venaient s'unir pour elles ceux que procurent le rang et les richesses. Aux plaisirs dont une foule brillante les environnait dans l'âge de l'inexpérience, plusieurs savaient allier les plaisirs plus doux d'épouse et de mère. Rien ne les avait averties que leur sort put jamais s'obscurcir : tout-

à-coup, des cris épouvantables ont frappé leur oreille; des bourreaux ont paru, et leur ont dit : Montez à l'échafaud !

Ces grandes catastrophes, ces revers éclatans sont rares; mais quels que soient ceux qu'on éprouve, ils sont encore trop difficiles à supporter, s'ils n'ont jamais été prévus. Pensons quelquefois au malheur, comme on pense au caractère des personnes avec lesquelles on pourra se trouver obligé de \i\re un jour.

C'est la nouveauté seule qui rend nos émotions très vives. I.e Poussin , dans son tableau d'Eudamidas, a peint avec fidélité le cœur humain. La jeune fille s'abandonne au désespoir; à demi couchée sur la terre, elle laisse tomber sa tète sur les genoux de la vieille mère du mourant. Celle-ci est assise : son attitude annonce la méditation ainsi que la douleur; au travers de ses larmes , on aperçoit encore la fermeté sur son visage. De ces deux femmes , l'une est à son premier essai du malheur ; l'autre a fait un long apprentissage des peines de la vie.

La réflexion donne une expérience anticipée.

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Elle ùte au malheur cet air de nouveauté qui le rend effrayant. Quand le sage éprouve un revers, sa nouvelle situation lui est déjà connue; il en a jugé les peines et prévu les consolations : quelque demeure qu'on lui donne, il n'aura dans aucune l'embarras d'un étranger.

Faibles combattans , jetés dans i'arene du monde , n'attendons pas que le sort ait porté ses coups; nos blessures seraient douloureuses et lentes à cicatriser. Emoussons d'avance les traits du malheur; s'ils nous atteignent, ils ne pourront nous déchirer.

Mais , en songeant aux douleurs qui peut-être éprouveront un jour notre courage, que jamais les alarmes ne troublent le présent. De toutes les qualités, la prévoyance est la plus difficile à régler : qu'on en ait peu, on tombe dans quelques revers; qu'on en ait trop, on est toujours misérable.

L'épicurien se prépare à des périls douteux , de manière à donner au plaisir un attrait plus vif. Il sent mieux le prix des momens que lui laisse le sort; il dissipe les craintes qui pour-

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raient en altérer la paix. Je ne sais quelle sombre philosophie condamne les maximes qui nous invitent à tirer de l'incertitude de notre destinée, un motif pour embellir l'instant dont nous pouvons jouir. Etres passagers, autour desquels tout s'agite et tout change, adoptons ces maximes; aidons les hommes qui nous entourent à les mettre en pratique; rendons heureux ceux dont le sort est en notre pouvoir; demain , peut-être, il ne serait plus temps.

Comme si la nature n'avait pas semé d'assez de peines notre courte carrière, les hommes en ont inventé de nouvelles. Nées de leurs préjugés, de leur vanité puérile, elles leur semblent quelquefois plus difficiles à supporter que les maux véritables. Tel qui montra du courage dans des situations périlleuses, ne dort plus parce qu'on a négligé de l'inviter à une fête, ou parce qu'on lui refuse un ruban qu'il voudrait ajouter à deux autres. La femme et le fils d'F^dmond sont atteints d'une maladie grave : je le rencontre pâle, soucieux; tandis que je cherche quelque espérance à lui donner , il m'apprend le sujet

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de SOS iiuiuiéludcs : il sort de chez un grand seigneur, c'est la seconde fois, sans être reçu! il ne peut plus douter d'un refroidissement, dont il se perd à démêler la cause.

Pour échapper à des angoisses ridicules, adoptons un principe qui ne sera pas moins vrai, quoique je l'exprimerai d'une manière triviale : plus des trois quarts et demi des choses de ce bas-monde ne valent pas la peine qu'on ait une volonté. J'ajoute que, même dans les affaires qui paraissent importantes, on doit peu craindre de se confier au hasard: il est souvent plus sage que nos calculs. S'il décide d'une manièrequi nous semble fâcheuse,différons encore d'accuser la fortune. J'ai vu Gercour monter radieux au ministère, son élévation assurait le bonheur de sa vie: trois mois d'autorité lui valurent les longues persécutions dont s'indignèrent ceux même qui détestaient son insolence. J'ai vu Ferville désolé de ne pas obtenir la main d'une jeune personne, à qui les entreprises de son père promettaient une fortune immense. Beaucoup d'activité, d'intelligence et de mauvaise foi , n'ont ])u soutenir

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ces vastes entreprises; ctFerville partagerait aujourd'hui la misère d'une famille déshonorée. Tel événement nous enchante, tel autre nous désespère; l'avenir dira lequel est funeste.

Toutefois, il est des dangers réels; je ne suis point impassible , et ne sais pas attacher du mérite à me trouver par insouciance dupe des hommes ou du sort. La philosophie la plus simple est aussi la plus haute. Dans la plupart des circonstances , restons tranquilles, insoucians, et laissons au hasard le soin de nous conduire. Dès qu'un péril évident nous menace, réunissons nos forces; et pour le détourner, luttons avec courage. Si, malgré nos efforts, l'adversité nous atteint, l'audace ne peut la vaincre; il est d'autres secours dont la sagesse doit enseigner l'usage.

Combien d'hommes ignorent le prix de la résignation, et la confondent avec la faiblesse! Elle est peut-être le genre de courage le plus rare. L'homme, cependant, la reçoit de la nature; ce sont les désirs, les inquiétudes, dignes fruits d'une éducation ambitieuse, qui font perdre à l'âme sa force première. Je lis toujours cette

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anecdote avec émotion : Un sauvage, voguant sur ie fleuve de ses déserts, fut entraîné par la rapidité du courant vers un abîme. L'infortuné rama d'abord avec une incroyable vigueur po'tu' échapper au danger ; mais bientôt, jugeant que ses efforts étaient inutiles, il posa la rame, se coucha dans son canot , et quelques minutes après, disparut sous les vagues. Dans tous les genres de danger, essayons d'imiter le sauvage : tant qu'il conserve de l'espoir, il lutte avec ardeur ; et dès qu'il n'en a plus, il s'endort sur le péril.

On nous dit follement de lutter contre les revers ; il «faudrait nous apprendre que la résignation a des charmes. Elle fait plus que voileil'image de nos pertes ; hâtant l'ouvrage du temps consolateur, elle nous fait ouvrir les yeux sur les biens qui nous restent; elle précède l'espérance, comme le crépuscule paraît avant l'aurore.

C'est en examinant chaque jour quelques principes de conduite , qu'on donne un grand empire à sa raison , et qu'on apprend à tirer le parti le plus avantageux de toutes les situations de la vie. Les philosophes grecs possédaient l'art

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d'être heureux : mais aussi , la connaissance des vrais biens, les avantages de l'élévation d'âme , le danger des passions, tels étaient les sujets ordinaires de leurs méditations et de leurs entretiens. Ils ne cédaient moins que nous aux douleurs de la vie , que parce qu'ils avaient une plus longue habitude de la réflexion.

Parmi les hommes qui maintenant paraissent occupés du bonheur, les uns ne songent qu'à multiplier leurs jouissances physiques; et, bornés à des sensations grossières, ils différeraient peu des brutes s'ils ne parlaient de ce qu'ils mangent. D'autres, plus sensés, demandent des plaisirs aux lettres, aux beaux-arts : mais ils ne cultivent que leur esprit; et, pour s'être élevés audessus du vulgaire, ils ne sont pas toujours dans une situation plus douce que la sienne. Où sontils les hommes qui, voulant être véritablement hommesy s'étudient à perfectionner leur caractère, à développer en eux-mêmes ces germes de modération et d'insouciance, de courage et de résignation, riches trésors mis dans nos âmes par la main de la Divinité?

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