‹ Œuvres de Joseph DrozChapitre 8 sur 52 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

DE LIIVDEPE1NDAMCE.

Il faut distinguer plusieurs genres de liberté. Celui que nous devons à l'équité des lois, sans être indispensable au sage, rend son bonheur plus facile.Quelle que soit la divergence de leurs opinions politiques, tous les hommes ont le desir d'être libres : chacun d'eux craint de se voir soumis aux caprices de ceux qui l'entourent, et la soif du pouvoir est encore l'ardeur de l'indépendance.

Avec quel intérêt nous lisons dans les voyageurs quelques détails sur des peuplades presque ignorées, inconnues à l'histoire, et dont la li-

berté , les mœurs pures nous attendrissent et nous étonnent ! Lorsqu'on visite ces îles de la Grèce , où le charme des souvenirs rend plus hideux l'esclavage, combien d'émotions on éprouve en parcourant la petite île de Casos quili'a point subi le joug ottoman! On y retrouve les usages des anciens Grecs; on y retrouve leurs costumes, leur beauté; leur naturel aimable et fier: cette île n'est qu'un rocher, mais ses écueils l'ont défendue contre la tyrannie. En nous parlant d'une peuplade heureuse, on nous émeut, alors même que nos mœurs sont dépravées. Ainsi de riches citadins qui fuient la campagne et croient y voir, un lieu d'exil, font encore apporter dans leurs salons des tableaux qui représentent des paysages et des fleurs.

Que notre imagination cependant ne soit pas trop prompte à s'enflammer aux récits des voyageurs. Si nous habitions un de ces coins de terre où la félicité semble avoir choisi son asile, des usages nouveaux, des mœurs et des plaisirs qui nous sont étrangers, nous y feraient peut-être périr de regret et d'ennui. Lorsque , dans notre

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tMifance, on nous peignait les prodiges de Sparte et de Rome , chacun de nous ambitionnait d'être né dans ces républiques fameuses. Hélas! sous leurs gouvernemens , peut-être eussions -nous désiré moins de gloire et des jours plus tranquilles.

Insigne folie que celle de ces hommes qui vont, loin de leur patrie, à la recherche du bonheur! Presque tous, trompés dans leurs espérances, après avoir long-temps erré à travers les dangers, meurent de misère et de regret sur une terre inhospitalière. Cet adage, bien différent d'un autre plus connu, cet adage, ubi patria^ ibi beTie , doit être non-seulement celui des grandes âmes , mais encore celui des cœurs sensibles *. Quelques mœurs et quelques talens qu'on porte dans une autre contrée , on y est un étranger. Les usages qu'on adopte sont nou-

* Une erreur très répandue , c'est qu'on n'a de patrie que sous tel ou tel gouvernement. Une mèi'e souffrante et ])auvre n'en est pas moins une mère ; la patrie peut être opprimée, mais elle est toujours la patrie.

veaux pour soi ; les sites ne réveillent point de souvenirs qui les erabellisent^ et l'on ne trouve dans le coeur d'aucun homme une vieille amitié. Toujours on regrette les lieux où ron a connu les premiers plaisirs et les premières peines; lieux chéris où l'on a commencé d'aimer ! Si , ramené par un sentiment puissant, on les revoit après une longue absence, quelles douleurs on s'est préparées! On revient étranger dans sa patrie. On demande ses parens, ses amis; tous les coups dont on aurait été frappé à de longs intervalles, on les reçoit en un instant : on n'est revenu que pour pleurer sur le tombeau de ses pères !

La retraite et la médiocrité peuvent donner partout au sage une véritable indépendance. Il obéirait à des lois rigoureuses, à des ordres injustes , comme il cède aux caprices du sort. Mais souvent il échappe à la puissance ; il sait se garantir des relations qui multiplieraient ses devoirs et ses chaînes : vivant obscur, il serait libre près de Constantinople.

Un autre ecnre de liberté est celui dont on

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jouit lorsque, sans état, sans affaires, on dispose de tous ses momens. Ce genre de liberté vaut ce qu'on le fait valoir. Fatigant pour les hommes inoccupés, il a pour d'autres d'heureux avantages. Qu'il est doux de se dire au réveil : Cette journée est à moi ! Avant de se lever, un épicurien passe une heure charmante, en rêvant aux plaisirs qui naissent de cette indépendance.

Mais, s'écrient les moralistes , il faut acquitter sa dette, il faut se rendre utile à la société. Que de gens répètent cette phrase, et dans les places qu'ils sollicitent, ne considèrent que les émolumens et les honneurs ! Pour être utile à ses semblables, je ne puis voir la nécessité d'exercer un état, d'occuper un emploi. Ne dites point que ma morale est dangereuse, qu'elle priverait la société des secours que lui doivent ceux qui la composent. Soyez sans alarmes , vous ne manquerez jamais de chefs pour vous maîtriser, de financiers et d'avocats pour vous dépouiller, ni de médecins pour vous débarrasser des maux répandus sur vos jours.

Cet homme qui s'empresse de servir ceux qu'il peut obliger, qui paraîtrait avec éclat sur les routes de l'ambition ; mais qui, modeste et fier, studieux et libie , vit heureux au sein de la retraite, cet homme n'a-t-il rien fait pour acquitter sa dette? son exemple est-il donc inutile à la société ?

Gardons-nous, toutefois, d'estimer trop un genre d'indépendance facile à perdre, et dont la plupart des hommes ne jouissent jamais. Si je suis contraint de sacrifier chaque jour quelques heures, je saurai me dédommager en jouissant des autres; et je conserverai beaucoup de temps, beaucoup de liberté d'esprit , parce que je chercherai à vivre, non à m'enrichii-.

Je serais peu difficile sur le choix d'un état. J'exclurais seulement ces emplois lucratifs, dont l'inquiétante responsabilité troublerait mon sommeil ; et ces places brillantes où Ton est contraint d'ajouter au soin de les remplir, le travail plus difficile de les conserver.

Forcé de renoncer à mon heureuse indépendance, aux douces habitudes que je m'étais for-

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in^s, je n'attacherais nul intérêt à clioisir mes occupations. Ne faisant plus ce que je veux , il m'est indifférent de faire telle chose ou telle autre.

Je croirais très important de considérer avec quels hommes une place oblige à vivre. Je ne voudrais, pour rien au monde, être avocat ou procureur. J'aurais des fonctions fort respectables sans doute; mais chacun parle de son état, surtout les gens de loi; je ne m'accoutumerais pas à vivre entouré d'hommes qui m'entretiendraient perpétuellement de procès , de débats, et de tout ce qu'il y a sur la terre de plus affligeant et de plus ridicule.

Par épicuréisme, je voudrais une place obscure. 11 me faudrait moins de temps pour l'obtenir, moins de peines pour la conserver. Exempt des inquiétudes qu'inspirent les vastes travaux , et des ennuis qui suivent l'importune étiquette, je retrouverais chaque soir mon indépendance absolue; j'en jouirais sans nul souci du lendemain. Je me plairais quelquefois à lui donner un charme plus vif, en songeant à l'agitation, aux

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regrets, aux alarmes de ceux qu'emporte le t^rbillon du monde ; et je croirais alors ressembler à ce Romain qui, pour s'endormir voluptueusement, faisait placer son lit sous une tente , et sommeillait au bruit des orages.

Oh ! combien la frivolité blâmerait mes principes ! Je me bornerais à répondre : Je n'ai trouvé , dans les premiers et dans les derniers rangs , que des hommes mécontens de leur sort. Si je dois être un jour peu satisfait du mien, j'aurai l'avantage encore d'avoir pris le moins de peines qu'il est possible, pour arriver au terme où je vois que toutes les ambitions nous conduisent.

Mais, il est temps de porter nos regards vers le genre de liberté le plus utile, le seul peut-être qui nous soit nécessaire : il résulte de notre empire sur nous-mêmes. Tels sont ses avantages, qu'il fait oublier la perte des autres, et que jamais les autres ne le remplacent.

De quelle liberté pourrait jouir cet homme que l'ambition subjugue? Un geste, un coupd'œil, un sourire l'effraient, et lui font chercher en tremblant ce que présagent ces signes,

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échappés sans intention à ses maîtres. Ce serait peu (le bannir les passions tyranniques. Voyez: ce riche qui sans cesse dépend d'une foule de laquais , d'ouvriers auxquels il paraît commander. Il ne sait agir qu'à l'aide de plusieurs personnes; il est aux ordres de son coiffeur, plus que ce valet n'est aux siens ; son tailleur le retarde ; et quand son cocher est prêt, ses chevaux peuvent encore l'empêcher de sortir.

Quelque genre de liberté que nous considérions , le plus sûr moyen pour en jouir est d'avoir peu de besoins. Mais , comment les restreindre ? Le vulgaire ne trouverait le bonheur que dans une contrée où cette question serait inutile , où les objets qui nous séduisent étant ignorés, la médiocrité ne pourrait causer de regret, ni la sagesse exiger d'effort. Parmi nous , il reste aux âmes élevées deux moyens de contracter peu de besoins.

D'austères philosophes ont repoussé les plaisirs qu'ils n'espéraient pas obtenir toujours. Réduits au nécessaire, ils se trouvaient dédommagés de quelques privations , par la certitude

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d'être à l'abri d'une foule de peines, et par le sentiment de leur indépendance. Ce moyen est le plus sûr sans doute; et presque tous les hommes qui tenteront d'employer l'autre, différeront du vulgaire par leurs principes , plus que par leur conduite.

Mais, combien d'objets dont l'attrait éveille les désirs n'ont rien de dangereux, si nous pouvons toujours on détacher notre âme? Il est donc une manière plus sage de borner ses besoins : elle exige une rare élévation d'âme , une philosophie parfaite : osons cependant l'adopter.

Tandis que les plaisirs nous enviionnent de leiH's songes légers, que la raison nous dise : Un instant les dissipe! Soyez prêts, s'ils s'enfuient, à trouver une volupté nouvelle dans le sentiment de votre fermeté, de votre mâle indépendance. Régnez sur les plaisirs : mon héros est celui qui les saisit avec ardeur, dès qu'il les voit briller, et qui dédaigne un vain désir alors qu'ils disparaissent.

Alcibiade, rerois mon hommage! Disciple des grâces et de la sage.^se , je t'admire en te voyant étonner tour à tour la Perse par ton

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faste, et Lacédémone par ton austérité. Tu cliangeais sans cesie de caractère et de principes, disent tes détracteurs. Je te vois toujours le même, toujours supérieur aux hommes qui t'environnent. Une trempe d'âme telle que la tienne est la plus forte ; ainsi que les tempéramens les plus robustes sont ceux que n'altèrent ni la violence de la chaleur, ni l'âpreté du froid.

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