‹ Œuvres de l'abbé Fleury (volume 2)Chapitre 100 sur 131 · VI. Jeûnes · texte numérisé non relu

VI. Jeûnes

Les chrétiens jeûnaient plus souvent que les Juil^; mais la manière de jeûner était à peu près la même, renfermant les marques naturelles d'affliction ^ L'essentiel était de ne manger qu'une fois le jour, vers le soir, c'est-à-dire de ne £»iFe qu'un souper; s'abstenir du vin et des viandes tes plus délicates ou les plus nouirissantes, et passer ia jour* née dans la retraite et la prière ^ Le livre du Pasteur^ si respecté des anciens, dit que ce jour-là on doit commencer dès le malin à se retirer pour prier; que l'on ne doit prendre que du pain et de l'eau, et donner aux pativres ce que Von dépenserait de plus. En effet, on joignait toujours raumône au jeûne; et le jeûne même fournissait de quoi la faire, en retranchant une partie de la dépense ordinaire. On croyait rompre le jeûne en buvant hors le repas. Saint Fructueux \ évéqiie de Tarragone, allant an martyre, refusa un breuvage qu'on lui offrait pour le fortifier, en disant qu'il n'était pas encore l*hciire de rompre le jeûne. C'était un vendredi, à dix heures du matin. Dans les premiers temps on ne comptait pour jeûnes d'obligation, dans la loi nouvelle, que ceux qui précédaient la Pâque, c'est-à-dire le carême *. L'Église les observait en mémoire de la Passion de Jésus-Christ, appliquant ainsi ce qu'il lui avait dit % qu'elle jeûnerait quand son époux lui serait ôté.

■ Acta S. Maxiviil. — Aela S, Marceîli , eenl — Tert. dt Cvrl — > Jfa?Mrs dm Israélites^ n 18, 21. — 3 Si mil. V, 11, 8. — * AcUi S> Fruct. HisL eccl. III , -n. 40. — ^ Tertull. de Jejun.^. — Consl. apost. V, 18. — 6 Mattii. IX, 15.

11 y avait d'autres jeûoeâ qui n'étaient que de dévotion , le mercredi de chaque semaine ; les jeûnes commandés par les évéques pour les besoins extraordinaires des églises; I

ceux que chacun s'imposait par sa dévotion particulière *. Le jeûne du mercredi et du vendredi , autrement de la quatrième et sixième férié , se nommait station , nom tiré des factions ordinaires, et appliqué souvent aux autres jeûnes de dévotion ^ Les jeûnes de ces deux jours étaient encore fondés sur la Passion de Jésus-Christ , parceque le mercredi on tint conseil contre lui, et le vendredi il mourut.

Ces jeûnes étaient différents, et on en comptait de trois sortes ' : les jeûnes de stations, qui ne duraient que jusqu'à none , en sorte que Ton mangeait à trois heures après midi; on les nommait aussi demi-jeûnes; le jeûne de carême, qui durait jusqu'à vêpres, c'est-à-dire environ six heures du soir, et le coucher du soleil ; le jeûne double ou renforcé, superpositio, dans lequel on passait un jour entier sans manger *. On jeûnait ainsi le samedi saint ; quelques uns y joignaient le vendredi , d'autres passaient trois jours, d'autres quatre, d'autres tous les six jours de la semaine sainte, sans prendre de nourriture, chacun selon ses forces. On observait ce jeûne double en Espagne tous les samedis, et de plus un jour de chaque mois, excepté juillet et août^. La raison de jeûner jusqu'à none était pour honorer l'heure de la mort de Jésus-Christ, et jusqu'à vêpres pour honorer sa sépulture *.

Les degrés d'abstinence étaient encore différents. Les uns observaient l'omop/ia^/e , c'est-à-dire de ne rien manger de cuit; d'autres, la xérophagie^ c'est-à-dire qu'ils se

* Marc, II, 20. — Tert. ib. 13. — ^ Episl. canon. Pelri Alex. 15. — 3 Vales. in Eus. Hist. V, 24. — i Cang. Gloss. X. superpos. EpUl. canon. — Dionys. Alex. I, Conc. 832. — ^ Conc. Bliber. 23, 26. — « Tertull. Jejun. 10.

réduisaient aux viandes sèches, s^abstenant non-seulement de la chair et du vin , mais des fruits vineux et succulents, et ne mangeant avec le pain que des noix, des amandes et des fruits semblables > ; d'autres se contentaient de pain et d'eau. On recommandait la xérophagie principalement dans les temps de persécution, pour se préparer au martyre ^ Quelques uns même, outre la semaine sainte , passaient plusieurs jours sans manger, et quelquefois jusqu'à dix soleils, comme parle Lucien'», témoin non suspect. Car dans ces jeûnes continués exlraordinairement on comprenait même les dimanches, dans lesquels régulièrement il n'était pas permis de jeûner.

Je sais que Ton est aujourd'hui peu touché de ces exemples. On croit que ces anciennes austérités ne sont plus praticables. La nature, dit-on, est affaiblie depuis tant de siècles ; on ne vit plus si longtemps, les corps ne sont plus si robustes. Mais je demanderais volontiers des preuves de ce changement. Car il n'est point ici question des temps héroïques de la Grèce, ni de la vie des patriarches ou des hommes d'avant le déluge ; il s'agit du temps des premiers empereurs romains, et des auteurs grecs et latins les plus connus. Que l'on y cherche tant que l'on voudra , on ne trouvera point que la vie des hommes soit acxîourcie depuis seize cents ans*. Dès lors, et longtemps avant, -elle était bornée à soixante-dix ou quatre-vingts ans. Dans les premiers siècles du christianisme, quoiqu'il y eût encore quelques Grecs et quelques Romains qui pratiquassent les exercices de la gymnastique pour se faire de bons corps, il y en avait encore plus qui s'affaiblissaient par les débauches, particulièrement par celles qui ruinent le plus la santé, et qui font qu'aujourd'hui plusieurs d'entre les Le-

' Tertull. Jejun. 13. — * Tertui.l. Jejun. 9. — Iren. Ap. — Eus. V. Hist. 24. — 3 LuciAN. PhUopatr. — Petr. Alex. 15. — * Psal. 89, 10.

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vantins vieiilii^sent de si bonoe heure. Cepeadaot de ces débauchés d'Egypte et de Syrie sont venus les plus grands jeûneurs, et ces grands jeûneurs ont vécu plus longteoifte que les autres hommes. 11 est vrai que dans les pays chauds le jeûne est moins pénible : mais on ne laisse pas de voir de grands exemples d'abstinence en Gaule et dans des pays plus froids, et cela plus de mille ans après les apôtres ; car Tancienne règle du jeûne a duré jusqu'au tecops de saint Bernard, comme nous verrons dans la suite.

Les chrétiens, aussi bien que les Juifô, regardaient le jeûne comme un état d'affliction; il est vrai que ks Juifs l'appliquaient souvent à satisfaire la tristesse imturelle causée par la perte d'une personne chère, ou par quelque autre malheur purement temporel; les autres nations en usaient de même , et nous voyons de semblables noarques de deuil chez les Grecs et ciiez les Rooiaiits. Mais ks chrétiens , appliquant tout aux choses spirituelles , employaient ces marques extérieures d'affliction pour exciter la « tristesse qui opère le salut *, » c'est-à-dire la componction des péchés. Saint Cyprien * veut qu'un pécheur pleure la mort de son ame au moins comme la p«te d'ime personne chère ; et saint Chrysoslome ^ se sert de la même comparaison. Ils regardaient encore le jeûne comme utile à prévenir les tentations, en affaiblissant le corps et Je soumettant à l'esprit. C'était donc une suite du jeûne, de s'éloigner de toutes sortes de plaisirs, même permis. Les personnes mariées vivaient en continence. Oa observait plus de retraite et de silice, on était plus assidu à l'église, on priait et on lisait beaucoup plus. Vil. Repas,

Mais, le jeûne à part, les repas des chrétiens étaient toujours accompagnés de frugalité et de modestie. On leur recommandait de ne pas vivre pour manger, mais de

* Cor. 7, 10. — 2 Cypr. de Laps. — 3 Chrys. de Compuncl.

manger pour vivre (c'est saint Clémetit Alexandrin * qui !e dit) ; de ne prendre de ûourriture que ce qu'il faut pour la santé et la force nécessaire au travail ; de renoncer à toutes les viandes exquises, à l'appareil des grands repas, et à tout ce qoi a besoin de l'art des cuisiniers. Ils pre* naient à la lettre et comme une règle générale cette parole de saint Paul : « Il est bon de ne point manger de chair et de ne point boire de vin». » C'était principalement aux femmes et aux jeunes gens que Ton recommandait Tabstinenee du vin ; et ceux qui en buvaient y mettaient toujours beaucoup d'eau ^. S'ils mangeaient de la chair de quelques animaux , c'était plutôt du poisson ou de la volaille , que de la grosse viande des bètes à quatre pieds, qu'ils estimaient trop succulente et trop nourrissante; mais toujours ils s'abstenaient du sang et des viandes suffoquées, suivant la décision du concile des apôtres *, qui s'est observée pendant plusieurs siècles. Plusieurs donc ne vivaient que de laitage, de fruits ou de légumes; encore trouvaient-ils les légumes, comme les pois , les fèves , les lentilles , trop nourrissanls pour ceux qui voulaient dompter leur chair; ils les réduisaient aux simples herbes avec le pain et l'eau, prenant encore à la lettre ce passage de saint Paul : « Que celui qui est faible mange des herbes ^ » On remarque de Tapôtre saint Matthieu qu'il ne vivait que d'herbes, de bourgeons et de graines.

Il est vrai que celte abstinence n'était pas si extraordinaire alors qu'elle le serait aujourd'hui. Quoique le luxe des tables fût excessif, comme l'on voit dans les auteurs grecs et latins de ce temps-là, particulièrement dans Athé^ née, il n'était pas venu au point où il est aujourd'hui

« Clem. Albx. 2 Padaç, 1. — » Rom. XIV, 21. — 3 Hier, ad Fmriam. — Clem. 2 Padag, 2. — Prud. Hymn. ante cib. — ^ Act. XV, 19. — Min. Fel. — * Clem. Alex, 2. Padag. 1. — Rom. XIV, 2.

parmi nous. Les Égyptiens, et plusieurs autres Orientaux^ gardaient encore leurs abstinences superstitieuses. L'abstinence des pythagoriciens était fort estimée, comme i! paraît par l'exemple d'Apollonius de Tyane et par les écrits de Porphyre. Horace ^ , tout épicurien qu'il était, compte pour son ordinaire des légumes et des herbes , et ne promet autre chose à son ami qu'il prie à souper. L'empereur Auguste vivait le plus souvent de pain bis, de fromage, de figues, de dattes, de raisins, de petits^ lK)issons «. On trouvera une infinité d'exemples semblables. Il était ordinaire de ne faire par jour qu'un grand repas, le soir, après que toutes les affaires étaient expédiées et que chacun était retiré chez soi : c'était le souper ou la cène. Pour ce qu'ils appelaient pranûfium, c'était plutôt un déjeuner qu'un dîner à notre manière , puisque ce n'était qu'un repas léger, pour se soutenir le long de la journée; et plusieurs n'en faisaient point '. On compte entre les excès de Vitellius qu'il faisait souvent quatre repas, et toujours trois *.

Les chrétiens ^ vivaient au moins comme lés païens les plus sages, et par conséquent n'usaient que de viandes fort simples, plutôt de ce qui se mange sans feu et sans apprêt, que de ce qu'il faut cuire, et ne faisaient au plus que deux repas; condamnant absolument, suivant la doctrine des apôtres, ces collations après souper, appelées commessations ^ qui faisaient passer les nuils en débauches^. Le repas, quelque simple et quelque léger qu'il fût, était précédé et suivi de grandes prières, dont nous avons encore une formule entre les prières ecclésiastiques;

* Inde domum me, ad porri et çiceris re/ero laganique catinum. I. Sat. — * Nec modica cœnare times olus omne paleïla, 1. Ep. 5. — Sukt, in Aug, 76. — ^ Pransus non avide , quantum interpellel inani ventre diem durare. HoR. I, Sat. 6. — 4 Suet. in Vitell. 13. — ^ Clem. Alex. Padag. 11 , 1. — 6 Qal. V, 21. — Rom. XIII, 13. — 1 Pbtr. IV, 3.

et Prudence a fait deux hymnes sur ce sujet, où l'esprit de ces premiers siècles est bien marqué K

II était ordinaire eu ce temps-là de faire lire pendant le repas. Pline* n'y manquait jamais; et Juvénal, invitant un de ses amis à souper avec lui , promet de faire lire Homère et Virgile. Les chrétiens faisaient lire l'Écriture sainte et chantaient des cantiques spirituels et des airs graves, au lieu des chansons profanes et des bouffonneries dont les païens accompagnaient leurs festins; car ils ne condamnaient ni la musique ni la joie, pourvu qu'elle fût sainte et qu'elle eût Dieu pour objet '. Ils ne mangeaient point avec les hérétiques et les autres excommuniés, ni même avec les catéchumènes; mais ils mangeaient quelquefois avec les infidèles, pour ne point rompre avec eux toute société.

Vin. Modestie. Vie sérieuse.

Tout le reste de la vie des chrétiens était du même air de modestie. Ils ne faisaient cas que de la grandeur et de la noblesse intérieure , ils n'estimaient que les richesses spirituelles; ils condamnaient tout ce que le luxe avait introduit dans cette richesse prodigieuse de l'empire romain, comme la dépense en grands bâtiments ou en meubles précieux, les tables d'ivoire, les lits d'argent garnis d'étoffes de pourpre et d'or, la vaisselle d'or et d'argent ciselée et ornée de pierreries *, Voici les meubles que les persécuteurs trouvèrent dans la chambre où sainte Domne, vierge fort riche de Nicomédie, vivait renfermée avec l'eunuque saint Inde^ : une croix, les Actes des apôtres, deux nattes sur le plancher, un encensoir de teiTe, une lampe, un petit coffre de bois, où ils gardaient le saintsacrement pour se communier.

» Cathemerin. 3, 4. — * Tlin. HI. Bp. 5. Sat, 11. — Clem. lU Padag. 4, et S Iront. 6, 659. — 3 1 Cor. V, 6, etc. — ibid. X, 27. — * Clem. Alex. Il Padag.l.— ^ Act. martyr. Nicom^ apudBKR.an. 29.

Les chrétiens rejetaient les habits de couleur trop écla- .tante ; mais saint Clément d'Alexandrie ^ recommandait le blanc comme symbole delà pureté, et c'était la couleur ordinaire chez les Grecs et les Romains. Les chrétiens rejetaient aussi les étoffes trop fines, surtout la soie, lors encore si rare qu'elle se vendait au poids de Tor; les bagues, les joyaux, la frisure des cheveux, les parfums, l'usage trop fréquent des bains, la trop grande propreté; en un mot, tout ce qui peut exciter l'amour sensuel et la volupté. Prudence compte pour la première marque de la conversion de saint Cyprien le changement de l'extérieur et le mépris de la parure *. Apollonius, ancien auteur ecclésiastique , fait ce reproche aux montanistes en parlant de leurs prétendus prophètes : « Dites-moi , un prophète se teint-il le poil? aime-t-il les ornements? jouet-il aux dés? préte-t-il à usure? Qu'ils disent si cela est permis ou non, je montrerai qu'ils le font '. » Un martyr, pour convaincre d'imposture un faux chrétien , représentait aux juges que ce trompeur était frisé, et qu'il aimait les barlM€rs ; qu'il regardait les femmes avec trop d'application; qu'il mangeait beaucoup et sentait le vin. Tout rextérieur des chrétiens était sévère et négligé, au moins simple et sérieux ; quelques uns quittaient l'habit ordinaire pour prendre celui de philosophe, comme Tertullien * et saint Héraclas, disciple d'Origène.

Il y avait peu de divertissements à leur usage. Ils fuyaient t»us les spectacles publics, soit du théâtre, soit de l'amphithéâtre, soit du cirque. Au théâtre se jouaient les tragédies et les comédies, à l'amphithéâtre se faisaient les combats de gladiateurs ou de bêtes; le cirque était

' Clem. 2 Padag. 10, 201. — VoPisC. ^«re/. 224. D. — * Clem.

oû^*^' ": ^^^^^9' 10, 11, 12, et lïl, 1, 2, 3, etc. — Const, aposl, I, 3 et

\7^'7'^' ^"* ^**'- ^®- "■ ' ^<^'- ®- ^«*- «-P«^ Baron, an. 269, n. 10, 17.-4 Tertull. de Pall. — Eus. VI, HÛL 20.

pour les courses des chariots. Tous ces spectacles faisaient partie du c«!te des faux dieux et des pompes du démon; c'était assez pour en bannir les chrétiens : mais iîs les regardaient encore comme une grande source de corruptionpour les mœurs, a On ne doit point aimer, »> dit Tertullien, a les images de ce que Ton ne doit pomt faire ^ » Le théâtre était une école dimpudicité, l'amphithéâtre de cruauté; les chrétiens en étaient si éloignés, qu'ils ne voulaient pas même voir les exécutions de justice «. Tous ces jeux fomentaient toutes sortes de passions. Ceux même du cirque, qui ^paraissaient les plus innocents, sont détestés par les Pères, à cause des factions qui y régnaient, et qui produisaient tous les jours des querelles et des animosités furieuses, souvent même des combats sanglants. Enfin ils blâmaient la grande dépense de ces spectacles, l'oisiveté qu'ils fomentent, la rencontre des hommes et des femmes qui s'y trouvent mêlés, et disposés à se regarder avec trop de liberté et de curiosité *.

Les chrétiens condamnaient aussi les dés et les autres jeux sédentaires, dont le moindre mal est d'entretenir la fainéantise; ils blâmaient les grands éclats de rire et tout ce qui les excite, tes actions et les discours ridicules , les contes pkttsants, les bouffonneries, les badineries; et à plus forte raison ifs rejetaient toutes sortes de gestes et de discours déshonnêtes : ils ne voulaient pas même qu'il y eût rieft dans la vie des chrétiens d'indécent, de bas, et d'indigne d'honnêtes gens ; point de ces discours fades et de ce babil inutile, si ordinaire au petit peuple et surtout aux fefflmes, mais condamné par saint Paul, lorsqu'il dit

» Const. apost. II, 62.— Tert. de Spect, — Cypr. ep. I. de Spect. 21. — » Athenag. Apol. 38. — AuG. IV, Con/ess. 17. — 3 Clem. III. PttHng. 2. — CVpr. de Opère el eleein. — Ovid. de Arle am. I, v. 89. <*^Clex. Padag". III, 11.— Apollon, ep. — Eused. V, 18.— «/ew, II, Padaff. 6, 7. — I. IV, 47. — Awbro». Of. 23. — Comt, ap. V, 9. — Coloss, IV, 6.

que nos discourà doivent toujours être assaisonnés du sei de la grâce. Cétait pour retrancher tous ces maux que l'on recommandait si fort le silence.

Cette discipline paraîtra sans doute aujourd'hui bien sévère, mais on s*en étonnera moins si Ton considère que les railleurs * sont souvent blâmés et maudits dans les saintes Écritures; que la vie de Jésus-Christ et de ses disciples a été très sérieuse, et que saint Paul condamne nommément ce que les Grecs nommaient eutrapéliey et dont Aristote avait voulu faire une vertu >. C'est ce que l'interprète latin a rendu par le mot de scurrilité, qui l'a fait méconnaître aux docteurs modernes. En effet, toute la vie chrétienne consiste à expier par la pénitence les péchés passés, et à se prémunir contre les péchés futurs par la mortiBcation des passions. Le pénitent, pour se punir d'avoir abusé des plaisirs, doit commencer par se priver de ceux même qui sont permis; et pour éteindre la concupiscence, ou du moins l'affaiblir, il ne faut lui accorder que le moins qu'il est possible. Ainsi un véritable chrétien ne doit jamais chercher le plaisir sensible, mais seulement prendre en passant celui qui se trouve- attaché aux fonctions nécessaires de la vie, comme de manger et de dormir. S'il prend quelque divertissement, ^e doit être un divertissement véritable, c'est-à-dire un relâchement, un repos, pour satisfaire à la faiblesse de la nature, qui succomberait si le corps travaillait toujours, et si l'esprit était continuellement appliqué. Mais de chercher le plaisir sensible pour le plaisir, et d'en faire sa fin , rien n'est plus contraire à l'obligation de renoncer à nous-mêmes, qui est Tame des vertus chrétiennes. Le travail du corps ou

' C'est-&-dire les moqueurs, derisoret. [Note des premier» éditeurs.) » Prov. III, 34; IX, 7; XII, 19, 29, etc. — CMRYB.iTom. 6 m Maiih,

Mot, — Ephes, V, 4, et ibi Chrys. Ham. 17. mor. — Thom. 2, 2, g.

Texercice modéra relâchent Tesprit; le simple repos, lu nourriture et le sommeil suffisent pour remettre le corps; les jeux ne sont jamais nécessaires. On le voit par l'exemple des pauvres et de tout le peuple, qui travaille continuellement. Ce sont les riches et les gens de loisir qui cherchent les divertissements, pourdiminuer l'ennui de leur oisiveté.

Cette disposition sérieuse et mortifiée des vrais chrétiens se voit par le génie des hérésies de ces premiers temps, qui ne venaient la plupart que d'un excès de sévérité et de haine du corps. Les marcionites et ensuite les manichéens soutenaient que la chair était mauvaise, comme étant l'ouvrage du mauvais principe; d'où ils concluaient qu'il n'était pas permis d'en manger, ni de la multiplier par la génération , ni d'espérer qu'elle ressuscitât. Ce mépris du corps, celte abstinence et cette continence avaient quelque chose de fort spécieux. Les monlanisles ajoutaient plusieurs jeûnes d'obligation à ceux de l'Église, condamnaient les secondes noces et ne voulaient point de pénitence, no croyant pas que l'Église eût le pouvoir de relever ceux qui tombaient dans les grands crimes après leur baptême *. Qui voudrait aujourd'hui soutenir des erreurs semblables ne troxiverait guère de sectateurs.

Mais quelque sévère que nous paraisse la vie dos premiers chrétiens, il. ne faut pas nous imaginer qu'elle fût triste ^ Saint Paul ne leur demandait pas l'impossible quand il les exhortait à se réjouir; s'ils se privaient des plaisirs violents que cherchent la plupart des hommes, aussi étaient-ils exempts des chagrins et des autres passions qui les tourmentent, puisqu'ils vivaient sans ambition et sans avarice. N'étant point attachés aux biens de la vie présente, ils étaient peu touchés de ses calami-

' Greo. Naz. Oral. 6, 140. — > Phil. III, 5; IV, 4, etc. i 3%

tés < ; ils avaient la paix de la bonne conscience , la joie des actions vertueuses, par lesquelles ils s'eflforçaient de plaire à Dieu, et surtout Tespérance de Taotre vie, qu'ils regardaient comme proche; car ils savaient que tout ce monde visible passe promptement, et les persécutions leur paraisâttent préliminaires du jugement universel.

Ainsi le soin de la postérité ne les inquiétait pas. Ils souhaitaient à leurs enfants le même bonheur qu'à euxmêmes, de sortir promptement du monde *. S'ils les laissaient orphelins, comme il arrivait souvent aux martyrs, ils savaient que l'Église serait leur mère et qu'ils ne manqueraient de rien. Ils vivaient donc la plupart an jour la journée, du travail de leurs mains ou de leur revenu , qu'ils partageaient avec les pauvres , sans inquié» tude, sans affaires, éloignés non-seulement de tout gain sordide ou tant soit peu suspect d'injustice, mais encore de tout désir d'amasser et de s'enrichir. Le désordre dont les prélats se plaignaient le plus dans l'intervalle des persécutions était que les chrétiens acquéraient des immeubles, et cherchaient des établissements sur la terre '. Des hommes si détachés de toutes les choses temporelles n'avaient pas grand goûfpour les plaisirs des sens; et nous ne sommes pas bien chrétiens, si nous n'avons au moins un désir sincère de leur ressembler. « Quel plaisir plus grand, » dit Tertullien, « que le mépris du monde, la vraie liberté, la pureté de conscience, se contenter de peu, ne point craindre la mort? Vous foulez aux pieds les dieux des gentils , vous chassez les démons , vous guérissez les maladies, vous demandez des révélations, vous vivez à Dieu. Voilà lés plaisirs, voilà les spectacles des chrétiens». »

« Cypr. ad Demelr. — » Tertull. 1 ad uxor. 6.-3 CkTR. de laps. — * Tertull. de Speciac. 29.

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