‹ Œuvres de l'abbé Fleury (volume 2)Chapitre 102 sur 131 · X. Union · texte numérisé non relu

X. Union

Telle élait à peu près la vie de chaque chrétien en particulier. Voyons maintenant quelles étaient leurs assemblées. Le nom dËglise, qui ne signifie qu assemblée, se prenait dans les villes grecques pour l'assemblée du peuple, qui se faisait d'ordinaire dans le théâtre pour traiter des affaires publiques. Nous avons dans les Actes des apôtres * un exemple de cette église profane d'Ëplièse; et ponr en distinguer l'assemblée des fidèles, on l'appelait l'Église de Dieu. Origène répondant à Celse ^ fait la comparaison de ces deux sortes d'Églises, et soutient comme un fait constant que les moins zélés des chrétiens, qui étaient fort peu en comparaison des autres, étaient tellement au-dessus des autres hommes, que \e:! Églises chrétiennes étaient comme les astres dans le monde. Les chrétiens de chaque ville faisaient donc un corps , et c'était un des principaux prétextes de persécution ; car on traitait leurs assemblées d'illicites, parcequ'elics n'étaient point autorisées par les lois de l'état. On leur faisait aussi un crime de l'union que la charité formait entre eux, et on la faisait passer pour une conjuration *.

En effet, les chrétiens d'un même lieu se connaissaient tous, quand ce n'eût été que par les assemblées qu'ils tenaient pour les prières et les autres exercices de la religion, et où ils se rencontraient presque tous les jours. Ils étaient souvent ensemble et se conformaient les uns aux autres, même pour les choses indifférentes. Leurs joies et leurs afflictions étaient communes. Si quelqu'un avait reçu de Dieu quelque grâce particulière, tous y prenaient part ; si quelqu^un était en pénitence, tous demandaient miséricorde. Ils vivaient ensemble comme parents, s'appelant « pères, enfants, frères et sœurs, » selon l'âge et le sexe.

« Act. XIX, 32. — » Cent. Cels. III, 130. — 3 Tert. Apol. 3»,

Celte union se maintenait par l'aulorité de chaque père eu sa famille, et par la sounoission aux prêtres et à l'évêque, tant recommandée dans les lettres du martyr saint Ignace. Les évéques surtout étaient fort unis entre eux. Ils ne faisaient rien d'important que d'un commun consentement. Ceux de chaque province s'assemblaient souvent en concile quand ils en avaient la liberté. Les pluç éloignés se connaissaient au moins de nom et de réputation, et entretenaient un commerce fréquent de lettres; ce qui était facile par la grande étendue de Tempire romain, que Dieu semblait avoir formé exprès, comme dit Oiigène ^, pour faciliter la prédication de l'Évangile. Ces lettres avaient une forme particulière pour éviter les faussetés et pour conserver le secret, si néceâsàirç dans les matières de cette importance, surtout en temps de persé> cution*. Pour plus grande sûreté on n'envoyait ces lettres que par des clercs ; et quand on en manquait, on en ordonnait plutôt exprès pour cette fonction. Mais comme l'Église s'étendait bien au delà de l'empire, partout aux environs, l'uniformité de créance et de moeurs qui se trouvait entre tous les chrétiens était encore plus admirable dans cette grande diversité de peuples, où l'un voyait que la vraie religion avait corrigé en ses sectateurs toutes les coutumes barbares et déraisonnables ^ Enfin l'Église universelle était véritablement un seul corps, dont les membres étaient unis non-seulement par une même foi, mais encore par une charité sincère.

XL Assemblée&. Liturgie.

Chaque Eglise particulière s'assemblait le dimanche, que les païens nommaient le jour du soleil, et que les chrétiens ont toujours honoré en mémoire de la création de la lumière et de la. résurrection de Jésus-Christ. On

» Oric. m Cels. II, 79. — ^ Cypr. EpùC. 9. ad Clem. Eom. ^ 3 Bardes, op. Eus. YI. Prap. b. — Eus. 1. Prap. 1, 4.

3'assemblait aussi le vendredi, que les chrétiens nommaient encore Parascevc *. Le lieu de rassemblée était une maison particulière, où Ton choisissait une de ces salles à manger que les Latins nommaient cénacles, et qui étaient au haut des maisons ^. Tel était le cénacle d*où tomba le jeune Eutychus, que saint Paul ressuscita. 11 était à un troisième étage, éclairé de plusieurs lampes; et les fidèles s'y étaient assemblés la nuit du dimanche pour la fraclion du pain , c'est-à-dire pour la célébration des mystères , qui fut suivie d*un repas. Souvent la persécution obligeait de se cacher dans des cryptes ou caves souterraines hors des villes, comme les catacombes que Ton voit encore à Rome, et dont on nous a donné la description sous le titre de Rome souterraine '. Quand on avait plus de liberté, on s'assemblait dans les lieux publics, connus de tout le monde pour être les églises des chrétiens. On en voit des exemples sous Icmpereur Alexandre et sous Gordien *. L'empereur Gallien, faisant cesser la persécution , ordonna que Ton restituât aux chrétiens leurs cimetières, qui d'ordinaire avaient des églises jointes; et quand Paul de Samosate fut déposé, l'empereur Aurélien commanda que la maison de l'église fût rendue à ceux qui étaient en la communion de l'évéque de Rome. Quelques unes de ces églises publiques avaient été des maisons particulières, comme on dit de celle du sénateur saint Pudens , père de saint Novat et de saint Timothée prêtre, et des vierges sainte Pudentine et sainte Paraxède*. Souvent aussi c'étaient de nouveaux bâtiments faits exprès. Un peu avant la persécution de Dioctétien, on avait rétabli les églises par toutes les villes depuis les fondements, tant

» JusT. 2 Apol. in fin. — » Orig. in Ex. hom. 7. In Isa. hom. 3. — Acl. XX, 7, etc. — 3 Baron, an. 57, n. 99. — * Baros. an. 224, n. 3; nn. 245. n. 502. — Eus. VIII. Ilist. 3. — ibid.YlL Hist. 13. — ibid, 30. — ^ Marbjr. Rom. 20. /um.

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la multitude des fidèles était augmentée; et la persécution commença par la ruine de ces bâtiments*.

Dans ces assemblées on faisait les prières que j'^i marquées aux différenles heures du jour et de la nuit; mais de plus on y offrait le sacrifice, que Ton ne pouvait faire sans les prêtres. On le nommait ou par les noms de TÉcriture, cène, fraction du pain, oblation, ou par les noms que l'Église reçut ensuite, synaoce, c'est-à-dire assemblée, du latin collecte; eucharistie, c'est-à-dire action de grâces; liturgie, qui veut dire service public. On le célébrait quelquefois avant le jour dans les temps de persécution , afin de n'être point troublé par les infidèles *. Il n'y avait qu'un sacrifice dans chaque église, c'est-à-dire dans chaque diocèse: c'était l'évêque qui Toffrait, et les prêtres ne le faisaient qu'au défaut de Tévêque absent ou malade ; mais ils y assistaient et l'offraient tous avec lui. L'ordre de la liturgie a changé selon les temps et les lieux; on y a ajouté quelques cérémonies indifférentes, on en a retranché quelques unes, mais l'essentiel a toujours été le même. Voici ce que nous en trouvons écrit . dès les premiers temps.

Après quelques prières on lisait les saintes Écritures, premièrement de Tancien Testament, puis du nouveau =*; on finissait toujours par la lecture de l'Évangile, que le prélat expliquait ensuite, y ajoutant quelque exhortation convenable au besoin de son troupeau. Puis ils se devaient tous; et se tournant vers l'orient, les mains élevées au ciel, ils faisaient des prières pour toutes sortes de personnes, chrétiens, infidèles, grands et petits, particulièrement pour les affligés, les malades et les autres qui souffraient. Un diacre exhortait à prier; le prêtre faisait la prière, et le peuple y consentait, répondant Amen. Ensuite

» EusEB. "VIII. Hist. 3. — > Dominicum Collecta. — CvpR. Ep, 63. (td CtecU. — «* JusT. 2 Apol. in fin.

on offrait les doos, c'esUà-dire le paia et le vin mêlé d'eau, qui devaient être la matière du sacrifice. Le peuple se donnait le baiser de paix, les hommes aux hommes , les femmes aux femmes, en signe de parfaile union; puis chacun offrait les dons au prêtre, qui les offrait à Dieu au nom de tous \ H commençait alors l'action du sacrifice en avertissant le peuple d'élever son cœnr à Dieu, de lui rendre grâces, et de l'adorer profondément avec les anges et toutes les vertus célestes ; puis il continuait jusqu'à ce que, racontant l'institution de l'eucharistie et répétant les paroles de Jésus-Christ, il Ht la consécration ; après laquelle il récitait avec le peuple l'Oraison dominicale , et après avoir pris la communion il la distribuait à tous par la main des diacres * ; car régulièrement tous ceux qui entraient dans l'église devaient communier, particulièrement les ministres de l'autel. On recevait le corps du Seigneur avec une extrême précaution, de peur qu'il n'en tombât la moindre partie \

Quant à ceux qui n'avaient pu assister au sacrifice , on leur envoyait l'eucharistie par des diacres ou des acolytes; on en réservait aussi une partie pour le viatique des mourants, c'est-à-<iire pour leur provision dans lo grand voyage qu'ils allaient faire. On permettait aux fidèles de l'emporter chez eux , pour la prendre tous les matins avant toute autre nourriture ou dans les occasions de péril-, comme lorsqu'il fallait aller au martyre, parceque l'on n'avait pas la liberté de s'assembler tous les jours pour célébrer les mystères *. Ce que l'on réservait pour les sains ou pour les malades n'était que la seule espèce du pain, quoique dans l'assemblée tous ordinairement communiassent sous les deux espèces, hors les petits enfants^

« Cypr. Ep. 63. — ,Clem. IL Padag. c, — Or\g. in Rom. XLV, X. — Cypr. de Orat. — * JusT. — 3 Can. Apost. 9, H. — Orig. t» Exod^ hom. 13. — * Tert. 1. ad uxor. 5. — Clem. 1 Strom, 271, c.

à qui i*on ne donnait que Tespèce da vin. L'agape, qui suivait la communion dans les premiers temps, était un repas de viandes ordinaires qu'ils faisaient tous ensemble dans le môme lieu ' ; depuis, on le donna seulement aux veuves et aux pauvres. Il y avait toujours une portion poor le pasteur, quoique absent ; les prêtres et les diacres y avaient double portion ; on en donnait une à chacun des lecteurs, des chantres et des portiers.

X!!. Secret des mystères.

C'était dans ces mêmes assemblées que Ton donnait tous les autres sacrements, autant qu'il était possible; et c'est pour cela que les infidèles en étaient exclus avec tant de soin ; car on observait inviolablement ce précepte du Sauveur, de ne point donner aux chiens les choses saintes, et de -ne point jeter les perles aux pourceaux >. De là vient que l'on nommait les sacrements mystères j c'est-à-dire choses cachées, et que l'on y gardait un secret inviolable. On les cachait non-seulement aux infidèles, mais aux catéchumènes; non*sealement on ne les célébrait pas devant eux, mais on n'osait même leur raconter ce qui s'y passait, ni prononcer en leur présence les paroles solennelles, ni même parler de la nature du sacrement s. On en écrivait ejicore moins ; et si dans un discours public, ou dans un écrit qui pût tomber en des mains profanes, on était obligé de parler de l'eucharistie ou de quelque autre mystère, on le faisait en termes obscurs et énigmatiques. Ainsi, dans le nouveau Testament, rompre le pain signifie consacrer et distribuer Teucbaristie , ce que les infidèles ne pouvaient entendre *. Cette discipline a duré plusieurs siècles après la liberté de l'Église. Il faut seulement excepter les apologies, dans lesquelles les Pères ont

» Cypr. de Laps. — ComI. aposl. XI, 28. — Tert. de Jejun. 17.

— » Matth. VI r, 6.-3 Orig. t» Joe. hom. 4.-4 Act. II, 42, 46.

— Jrf., XX, 7, 11.

ferait un jour du sang des martyrs. Ce qui confirmait cette calomnie est qu'ils ne prenaient point de part aux réjouissances publiques, c^i consistaient en des sacrifices, en des festins et des spectacles pleins d'idolâtrie et de dissolutions ; au contraire, ils affectaient de passer ces jours-là dans l'affliction et dans la pénitence , en vue des péchés innombrables qui s'y commettaient ; et ils se réjouissaient plutôt aux jours que la superstition des païens leur faisait compter pour lugubres et malheureux *. Ils fuyaient même les foires à cause des jeux qui s'y faisaient ; s'ils y allaient, c'était pour acheter en passant quelque chose nécessaire à la vie, ou quelque esclave afin de le convertir.

Enfin c'était assez pour les rendre odieux au peuple, que la profession qu'ils faisaient de détester toutes les religions établies : ils avaient beau dire qu'ils adoraient en esprit le Dieu créateur du ciel et de la terre , à qui ils offraient continuellement le sacrifice de leurs prières, le peupie idolâtre n'entendait point ce langage; il leur demandait le nom de leur Dieu, et les appelait athées, parcequ'ils n'adoraient aucun des dieux que l'on voyait dans les temples ; qu'ils n'avaient point d'autels allumés, ni de sacrifices sanglants, ni de statues connues du peuple >. Les sacrificateurs des idoles, les augures, les aruspices, les devins, en un mot tous ceux dont les professions étaient fondées sur le paganisme, ne manquaient pas de fomenter et d'exciter cette haine du peupte, et d'employer à cet effet les prétendus prodiges et les malheurs qui arrivaient, comme les stérilités, les mortalités, les guerres. Les chrétiens^ disaient-ils , attiraient la colère des dieux sur tous ceux qui les laissaient vivre =«.

> Tert. ApoL 35. — Co»êi. apoâL 9. 69. — Cl£M. 1 i*mdag^ — Auc^ in Psal. 98, n. 5. — Serm. 7. in App. Amb. — Baron. 1. — Màrly" roi. 1. — Jan. — Const. «tjp. II, 2ft. -*- ' MiN. FfiLIX. — 3 Tert. Apol. 40. — Arnob. init.

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Par ces préventions on empoisonnait jusques à leurs vertus : la charité qu'ils avaient les uns pour les autres était une conjuration odieuse ; les noms de frères et de sœurs qu'ils se donnaient étaient interprétés en mauvaise part, parcequ'en effet les païens en abusaient pour la débauche ' ; leurs aumônes passaient pour des moyens de séduire les pauvres et les attirer à leur cabale , ou pour un effet de l'avarice des prélats, afin d'amasser dans les églises de grands trésors dont ils pussent disposer; leurs miracles étaient, disait-on, des maléfices et des impostures de magie. En effet, tout était plein de charlatans qui se vantaient de prédire l'avenir par diverses sortes de divinations, ou de guérir des maladies par des caractères et des enchantements, par des mots barbares et des figures extravagantes. Ils faisaient même des choses surprenantes pour tromper les yeux, soit par art, soit par opération du démon. Apollonius de Tyane en est un exemple illustre. Ainsi on ne s'étonnait pas trop d'entendre raconter des miracles^ ni même d'en voir; on confondait les vrais avec les faux , et Ton méprisait également tous ceux qui passaient pour en faire *. Le pays des apôtres et des premiers chrétiens aidait encore à cette erreur, car la plupart de ces imposteurs venaient d'Orient.

Les persécutions même étaient un sujet de haine contre les chrétiens ; on supposait qu'ils étaient criminels , puisqu'ils étaient partout traités en criminels ; et on jugeait de Ja grandeur de leurs crimes par la rigueur des supplices; on les regardait comme des gens dévoués à la mort, destinés au feu et aux gibets : on leur en faisait des noms injurieux \ Voilà ce qui rendait les chrétiens si odieux au {leuple et aux ignorants , voilà le fondement de ce qu'en

' TERr.Jpot.39.-^'PRVD. Hymn. in S. taur.— '* Orig. in Cels. II. — 3 TERTULt. Apol. 50. — Baron, an. 138, n. 5. — Biteothanali, Sarmenlicii. Setàaxii. -> Bar. 395, n. 5

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disent Suétone et Tacite, suivant Topinion commune. Suétone dit que Tempereur Claude « chassa de Rome les Juifs, qui brouillaient sans cesse à la suscitation de Christ i; 0 comme si Jésus-Christ eût été encore sur la terre, et se fût rendu chef de parti entre les Juifs. Il compte entre les bonnes actions de Néron d'avoir fait souffrir des supplices aux chrétiens, a gens, ajoute-t-il, d'une superstition nouvelle et malfaisante *. »

Tacite ^, parlant du feu que Néron fit mettre à Rome pour se divertir, dit qu'il en accusa des « gens odieux par leurs crimes, que le peuple appelait chrétiens * ; » puis il ajoute : « Ce nom venait de Christ, que Ponce Pilate avait fait supplicier sous Tcmpire de Tibère. Et cette pernicieuse superstition arrêtée pour lors* s'élevait de nouveau, nonseulement par la Judée , source de ce mal , mais à Rome même, où tout ce qu'il y a de noir et d'infâme dans le monde se rassemble et se pratique ^. On prit d'abord ceux qui avouaient ; puis, sur leur rapport, une grande multitude fut convaincue, non pas tant de l'incendie, que de la haine du genre humain. » Il les traite encore ensuite de « coupables, et qui méritaient les derniers exemples. »

Les gens d'esprit et ceux mêmes qui entraient en quelque examen avaient aussi leurs sujets d'aversion contre les chrétiens; car ces gens d'esprit étaient des Grecs ou des Romains, accoutumés à mépriser les autres peuples, qu'ils nommaient Barbares, et surtout les Juifs, décriés depuis si longtemps^ et tenus pour des gens d'une superstition ridicule et d'une sotte crédulité, a Un Juif le pourrait croire, dit Horace en parlant d'un prodige; mais non pas

* SuET. Claiid. n. 25. — Judaos impulsore Chrislo assidue tumultuantes Roma expulil. — 2 SuET.' Ner. n. IB. — Affecti sttppliciis chrisliani, genus kominum superstUionis nova ac maléfice. — - Tacit. 15. Annal. — ♦ Quos perjlagilia invisos vulgtkS christianos appellabat. — •' liepressaque in prasens exiliabilis supersiUio^ etc. — ^ Quo ontnia uH'Jique atrocia et pudenda conjluunl eelebrantuwque.

moi *. » Ainsi, quand on leur disait qu'il y avait des Juifs qui adoraient comme fils de Dieu un homme qui avait été pendu , et que leur principale dispute contre lei!^ aOtres Juifs était de savoir si cet homme était encore vivant après sa mort, et si c'était leur véritable roi, on peut juger de quelle absurdité leur paraissaient -tous ces discours. Ils voyaient que ceux de cette nouvelle secte étaient haïs et persécutés par tous les autres Juifs, jusques à exciter souvent de grandes séditions; et de là ils concluaient que c'étaient les pires de tous.

XIY. Autres reproches.

On leur disait de plus que ces gens n'employaient pour persuader ni raisonnement ni éloquence; qu'ils exhortaient seulement à croire les faits qu'ils avançaient , et qu'ils prétendaient confirmer par leurs miracles; que la plupart étaient des ignorants, et n'étudiaient que les livres (les Juifs * ; qu'ils faisaient profession d'instruire les ignorants comme eux, les femmes et le petit peuple, parcequ'ils les trouvaient bien mieux disposés à recevoir leur doctrine que les gens plus éclairés ^ Ce procédé était fort nouveau , car il n'y avait chez les païens aucune sorte d'instruction pour le peuple. Les philosophes étaient les seuls qui parlassent de morale, et leurs dispute^ n'avaient riçn de commun avec l'exercice de la religion*. Enfin, comme tous les hérétiques passaient sous le nom de chrétiens, on attribuait à toute l'Église les rêveries des valent! niens , et de tous ces visionnaires que saint Irénée a combattus ^ ; les païens confondaient toutes ces extravagances avec la doctrine catholique, et le christianisme leur paraissait un entêtement de gens ignorants et opiniâtres ^.

A quoi bon, disaient-ils, quitter lés religions établies

' Credat Judauê Apella, non ego, HoR. I. Sat. 5, in fin. — > Acl. XXV, 19. — ibid. XXVIII, 21. — 3 Orig. in Çeh. III. — 4 Auc. De rem rel. init. — * Orig. cont. Ceh.— ^ Barom. an, n^^T^,'ï\^\.'ï5b. I. ' Vi

<lepuis si longtemps avec de si belles cérémonies, par l'autorité de tant de rois et de législateurs, et par le consentement de tous les peuples grecs et barbares, pour embrasser des mœurs étrangères et vous intéresser à soutenir les fables judaïques *? Encore si vous vous faisiez Juifs tout à fait I mais quelle extravagance de vouloir servir leur Dieu malgré eux, par un culte nouveau que les Juifs rejettent, et vous appliquer, des lois qui ne vous conviennent point !

Il est vrai que la morale des chrétiens était pure, et que leur vie répondait à leur doctrine; mais tout était plein de philosophes qui faisaient aussi profession de pratiquer la vertu et de renseigner ^. Il y en eut même plusieurs, dans ces premiers siècles de TÉglise, qui, peut-être à Timitation des chrétiens, coururent le monde, prétendant réformer le genre humain, et souffrirent quelques mauvais traitements, comme Apollonius do Tyane, Musonius, Damis, Ëpictète'. Les philosophes étaient en grand crédit depuis plusieurs siècles; on croyait qu'ils avaient tout dit, et on ne pouvait s'imaginer que des Barbares pussent en savoir plus que Pylhagore, Platon ou Zenon. On croyait plutôt que s'ils avaient quelque chose de bon, ils l'avaient emprunté de ces sages si fameux *.

D'ailleurs, les philosophes étaient plus commodes que les chrétiens; la plupart ne rejetaient point le plaisir, et •quelques-uns en faisaient le souverain bien. Ils laissaient chacun suivre son opinion et vivre à sa mode, se contentant de mépriser ceux qui n'étaient pas philosophes et de ^'en moquer'. Le nombre des pyrrhoniens était grand; <;eux-ci doutaient de tout, principalement sur l'article de la Divinité, si mal éclairci par les philosophes. Ils se faisaient une règle de sagesse de suspendre leur jugement, et

» Eus. Prapar I, 2, — « Tert. Apol. 46. — ' Barox . an, 76, n. 6. — ♦ Orio. m COê, — û Miî». Félix.

trouvaient très mauvais que des ignorants et des gens du cofnmiia, (els qu'étaient la plupart des chrétiens, osassent décider sur une matière si relevée. Pour eux, ils faisaient profession de respecter les religions établies. Quelques uns y croyaient, et donnaient des explications mystérieuses aux fables les plus ridicules ; d'autres, gardant pour eux la connaissance du premier Être auteur de la nature, laissaient les superstitions à ceux qu'ils estimaient incapables de la sagesse. Les épicuriens même , qui se déclaraient le plus ouvertemmt contre les opinions populaires touchant les dieux, ne laissaient pas d'assister aux sacrifices ', et de prendre part aux cérémonies de la religion des lieux où ils se trouvaient. Ils convenaient tous de ne point combattre les coutumes autorisées par les lois et par les temps.

La créance de la pluralité' des dieux s'étendait jusqu'à (Toire que chaque nation, chaque ville, diaque famille avait les siens, qui en prenaient soin et voulaient y être honorés d'un culte particulier. Ainsi ils estimaient bonnes toutes les religions, pour ceux chez qui elles étaient reçues depuis longtemps. Les femmes et le peuple léger et ignorant avaient toujours grande inclination à en embrasser de nouvelles, croyant que plus ils serviraient de dieux et de déesses et que plus ils observeraient de diverses cérémonies, plus ils auraient de religion. Les hommes graves et les politiques réprimaient cette inquiétude autant qu'il leur était possible, et ne voulaient aucun changement en cette matière : surtout ils condamnaient toutes les religions étrangères, et les Romains en faisaient un point capital de leur politique >. Ils persuadaient au peuple que c'était à ses dieux tutélaires que Rome était redevable de ce grand empire; et qu'il fallait bien que ces dieux fussent plus puissants que les autres, puisqu'ils leur avaient sou-

• Assiste divinis. HoR. •— » TiT. Liv. XIX.

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mis toutes les nations du monde. Aussi, quand le christianisme fut entièrement établi, les païens ne manquèrent pas d'attribuer à ce changement la chute de l'empire, qui le suivit d'assez près ; et saint Augustin fut obligé de composer son grand ouvrage de la Cité de Dieu pour répondre à leurs calomnies.

Le mépris que les chrétiens faisaient de la mort n'étonnait pas beaucoup les païens'. Ils étaient accoutumés à voir des gladiateurs volontaires qui, pour un petit intérêt ou même pour rien, s'exposaient à se faire égorger en plein amphithéâtre. On voyait tous les jours les plus honnêtes gens se tuer eux-mêmes pour le moindre déplaisir ; et il y avait des philosophes qui le faisaient par ostentation, comme disent les jurisconsultes'; témoin Pérégrin, dont Lucien rapporte la fin tragique. Ainsi, voyant que les chrétiens fuyaient les plaisirs* de cetle vie et n'attendaient de bonheur que dans la vie future, ils s'étonnaient qu'ils ne se tuassent point, a On nous dira, dit saint Justin ', Tuez-vous donc tous, et vous en allez tout à l'heure trouver Dieu, sans nous embarrasser davantage. » Et Antonin, proconsul d'Asie, voyant les chrétiens accourir en foule autour de son tribunal pour se présenter au martyre, s'écria : « Ah ! misérables, si vous voulez mourir, vous avez des cordes et des précipices *. »

Tout le monde était donc contre les chrétiens : le peuple, les magistrats, les ignorants, les savants; ils étaient haïs des uns comme des imposteurs, des scélérats et des impies, et méprisés des autres comme des misanthropes, des visionnaires et des fous mélancoliques, qu'une opiniâtreté enragée faisait courir à la mort. La prévention était telle, qu'on les condamnait sur le seul nom de chrétiens, sans

^'J^^'^T* ^P°^- ^- — ' Vel jactatione , ut quidam philosophi. VI, §

^'.n^ "*'"*'"! "''"^- *' •*''•• - ' Ju«T. 2. JpoL init. - 4 Tertull. ad Scap. cap. uU,

examiner davantage. Ce nom suffisait pour détruire tout le bien qu'on en savait d'ailleurs, et l'on disait communément : « Un tel est un honnête homme; c'est dommage «quil est chrétien «. »

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