XV. Forme des jugements. Supplices
Il n'est pas merveilleux que cette haine publique attirât aux chrétiens des persécutions ; mais peut-être quelqu'un s'étonnera que les Romains, qui, dans leurs lois et le reste de leur conduite, nous paraissent si pleins de sagesse et d'équité, exerçassent sur d'autres Romains, et enfin suides hommes, les cruautés que nous lisons dans les histoires des martyrs; que les Juges âssent tourmenter les accusés en leur présence dans la place publique, devant tout le peuple, et qu'ils employassent des supplices si divers qu'ils semblent avoir été arbitraires. Peutr-étre ne serat-il pas inutile de voir ce qui était de leurs lois et de leurs mœurs, et ce que le faux zèle de religion et la politique y ajoutaient.
Les Romains faisaient publiquement à l'audience tous leurs actes judiciaires, les procès criminels aussi bien que les civils, l'instruction aussi bien que le jugement; et les audiences se tenaient dans la place publique ^. Le magistrat était sous une galerie couverte, assis sur un tribunal élevé, environné de ses officiers, avec des licteurs portant des haches et les faisceaux de verges, et des soldats toujours prêts à exécuter ses ordres; car les magistrats romains avaient l'exercice des armes aussi bien que de la justice. Les peines de chaque crime étaient réglées par les lois, mais différentes selon les personnes ; toujours plus rigoureuses contre les esclaves que contre les libres, contre les étrangers que contre les citoyens romains. De
I Bonus vir C. Sejus, lanlum quod ckrislianus. Tertull. Apol. 11 1.
- » Cic. IW.Verr, 6,40.— L.6. IJT.de PœnAK; § 11, X. XXVIII, etc.
— ibid.
ÔSO MŒURS
là vient que saint Paul fut décollé comme citoyon, et saint Pierre crucifié comme Juif. La croix était le plus infaoïe de tous les supplices ; et ceux qui devaient y être attachés étaient d'ordinaire battus de verges auparaivant, et brûlés aux côtés avec des fers rouges ou des flambeaux. La question se donnait aussi en public et était fort cruelle, et on y doit rapporter la plupart des tourments des martyrs; car les lois romaines, comme les nôtres, ne permettaient de tourmenter les accusés qu*à la question ; et on employait, pour faire nier aux chrétiens leurs prétendus crimes, les moyens dont on se servait pour faire avouer aux autres leurs crimes effectifs*. La même manière de donner la question par Textension des membres, le fouet, le fer et le feu, durait encore sous les empereurs chrétiens*. On le voit par Fexemplc de saint Eutrope et de saint Hgrius, qui furent ainsi tourmentés sous d'autres prétextes, en haine de saint Chrysostome.
Il était d'ordinaire de condamner les personnes viles à travailler aux mines, comme aujourd'hui aux galères, ou de les destiner à être exposées aux bêtes dans l'amphithéâtre, pour divertir le peuple '. Il pouvait y avoir encore divers genres de supplices usités en diverses provinces; et on ne peut nier que les magistrats n'en aient souvent inventé de nouveaux contre les chrétiens, principalement dans les dernières persécutions, où le dépit de les voir multiplier s'était tourné en fureur, et où le démon leur suggérait des moyens de tuer les âmes plutôt que les corps. Je ne crois pas qu'il se trouve d'exempte que Ton ait condamné d'autres que les vierges chrétiennes à être prostituées. L'amour de la chasteté qui éclatait dans les chrétiens fit imaginer cette espèce de supplice, comme
' 5'f ■ ^^^^' "''• "• 63. L. 21. Jf. de Quast. — Tert. ApoL 2. Pœn ''■ ^"' ^'*'* 24. - 3 L. 8. § 4, e. etc. § ", JT. de
aussi celui dont parle saint Jérôme *, de ce martyr qui fut attaché mollement sur un lit dans un lieu délicieux, pour être tenté par une femme impudique, à qui il craii^ha sa langue au visage. Enfin il y a eu un très grand nombre de martyrs tués ou tourmentés sans aucune forme de justice, soit par la populace mutinée, soit, par leurs ennemis parliouliers.
XVL Persécutions.
La persécution commençait d'ordinaire par quelque édit qui défendait les assemblées des chrétiens, et condamnait à certaines peines tous ceux qui ne voudraient pas sacrifier aux dieux ^. Les évéques s'en donnaient avis, et s'exhortaient les uns les autres à redoubler les prières et à encourager le peuple. Plusieurs alors s'enfuyaient, suivant le conseil de Jésus -Christ'. Les pasteurs même et le» prêtres se partageaient. Les uns se reliraient, les autres demeuraient avec le peuple ; et ils se cachaient avec grand soin, parceque c'était eux que Too cherchait le plus, comme ceux dont la perte pouvait causer la dispersion du troupeau. Quelques uns changeaient de nom, pour n'être pas si aisément reconnus ^. D'autres se rachetaient de la persécution pour de l'argent, qu'ils donnaient pour n'être point inquiétés ; et c'était toujours souffrir en leurs biens, et montrer combien ils estimaient plus leur ame. Que s'ils donnaient de l'argent pour avoir des billets qui fissent croire qu'ils avaient obéi aux édits des empereurs, ils étaient nommés UhellatiqvLes ^ et mis au rang des apostats,^ comme s'étant avoués tacitement idolâtres.
Les règles de l'Église défendaient de s'exposer de soimême au martyre, ni de rien faire qui pût irriter les païens et attirer la persécution, comme de briser leurs idoles,
« Hier. init. vUa S. PauL — ^ Cypr. Ep. 15, etc. — "^ Mattii. X,. 23. — ♦ Acla S. Pion.— ^ Can. 11. — Pétri Alex. 1 Conc. — Cypr. Epist. 52. ad Anionian. Libellatici.
mettre le feu aux temples , dire des injures à leurs dieux, | ou attaquer publiquement leurs superstitions * . Ce n'est ! pas qu'il n'y ait des exemples de saints martyrs qui ont fait des choses semblables, et de plusieurs, entre autres, qui se sont dénoncés eux-mêmes. Mais on doit attribuer ces exemples singuliers à des mouvements extraordinaires de la grâce. La maxime générale était de ne point tenter Dieu , et d'attendre en patience que l'on fût découvert et interrogé juridiquement, pour rendre compte de sa foi. Il y avait sur ce point deux hérésies opposées à éviter ^. Les gnostiques et les valentiniens décriaient le martyre comme inutile, puisque Jésus-Christ est mort pour nous sauver de la mort, ne distinguant pas de quelle mort il nous sauve^. Ils disaient même que c'était faire injure à Dieu , et que puisqu'il refuse le sang des boucs et des taureaux, il n'y a pas d'apparence qu'il veuille le sang des hommes. Les marcionites, au contraire, s*exposaient au martyre en haine de la chair et de celui qui l'avait créée, qu'ils di~ saient être le mauvais principe. On examinait sur ces rè~ 7
gles ceux qui étaient morts pour la foi, afin de juger s'ils devaient être honorés comme martyrs ; ce qui semble être l'origine des canonisations.
Quand les chrétiens étaient pris, on les menait devant le magistrat, qui les interrogeait juridiquement, assis sur son tribunal *. S'ils niaient qu'ils fussent chrétiens, on les renvoyait d'ordinaire sur leur parole, parceque l'on savait bien que ceux qui l'étaient véritablement ne le niaient jamais, ou dès lors cessaient de l'être. Quelquefois, pour s'en assurer, on leur faisait faire sur-le-champ quelque acte d'idolâtrie, ou dire a»^elque parole injurieuse contre Jésus-Christ *. S'ils confessaient qu'ils fussent chrétiens,
» Cone. Bliher. 60. — Orig. Ce/*. 8. — » Const, apost V,5. — Irex. 1, 1. — Clem. Slrom. 40, 480. — 3 Tertull. in Seorp. 1. — 4 Barox. ««. 302, n. 126. — ^ Pus. X. Ep. 97.
Ik
on s'efforçait de vaincre leur constance, premièrement par la persuasion et par les promesses, puis par les menaces, et enfin par les tourments. On tâchait de les surprendre et de leur faire commettre quelque impiété, même involontaire, afin de leur persuader qu'ils ne pouvaient plus s'en dédire. Gomme le jugement se faisait dans la place publique, il y avait toujours quelque idole et quelque autel. On y offrait des victimes en leur présence, et on s'efforçait de leur en faire manger, jusqti'à leur ouvrir la bouche pour y porter quelque morceau de chair , ou du moins quelque gouUe de vin offert aux faux dieux; et quoique les chrétiens fussent bien instruits que « ce n'est pas ce qui entre dans la bouche, mais ce qui sort du cœur, qui rend l'homme impur *, » ils ne laissaient pas de faire tous leurs efforts pour ne pas donner le moindre scandale aux faibles. Il s'en est trouvé qui se sont laissé brûler la main , y tenant longtemps des charbons ardents avec de l'encens, de peur qu'ils ne semblassent offrir l'encens en secouant les charbons, comme saint Barlaam, dont saint Basile s a fait l'éloge.
Les tourments ordinaires étaient : étendre sur un chevalet par des cordes attachées aux pieds et aux mains, et tirées des deux bouts avec des poulies, ou pendre par les mains avec des poids attachés aux pieds ; batlre de verges ou de gros bâtons , ou de fouets garnis de pointes de fer, nommés scorpions^ ou des lanières de cuir cru, ou garnies de balles de plomb. On en a vu grand nombre mourir sous les coups. D'autres étant étendus, on leur brûlait les côtés et on les déchirait avec des ongles ou des peignes de fer; en sorte que souvent on découvrait les côtés et jusqu'aux entrailles, et le feu entrant dans le corps étouffait les patients. Pour rendre ces plaies plus sensibles, on
» Can. 14. — Pétri Alex. 10. 1. Conc. 967. — Acla SS. Tharaci, Prohi et Andron. — Matth. XV, II, 18. — » Basil. Hom.Yi.
âj4 MŒUKS
les frottait quelquefois de sei et de vinaigre, et on ie& rouvrait lorsqu'elles commençaient à se refermer. "XVII. Actes des martyrs^
Pendant ces tourments on interrogeait toujours. Tout ce qui se disait, ou par le juge ou par les patients, était écrit mot pour mot par des greffiers, et il en demeurait des procès-vepbaux bien plus exacts que tous ceux que^ font aujourd'hui les officiers de justice. Car comme les anciens avaient Tart d'écrire par des notes abrégées dont chacune signiBait un mot, ils écrivaient aussi vite que Tom l>arlait, et rédigeaient précisément les mêmes paroles qui avaient été dites, faisant parler directement les personnages; au lieu que dans nos procès-verbaux tous les discours sont en tierce personne, et rédigés suivant le style (lu greffier.
C'étaient ces procès-verbaux qu'ils appelaient actes '. Les chrétiens étaient soigneux d'avoir des copiés des * procès faits à leurs frères , et les achetaient chèrement. Sur ces actes, et sur ce qu'ils observaient de leur côté^ les passions des martyrs étaient écrites et conservées par autorité publique dans les églises. On dit que le pape saint Clément ^ avait établi à Rome sept notaires, dont chacun avait cette charge en deux quartiers de la ville, et saint Cyprien «, durant sa persécution, recommandait de marquer soigneusement le jour où chacun aurait finr son martyre. Plusieurs de ces actes des martyrs périrent dans la persécution de Dioctétien ; et quoique Eusèbe de Césarée en eût encore ramassé un grand nombre, son recueil a été perdu. Dès le temps du pape saint Grégoire *, n ne s'en trouvait plus à Rome; on avait seulement des catalogues de leurs noms avec les dates de leur bienheureuse mort, c'est-à-dire des martyrologes. Mais il s'était
si ip^' ^^' ^^"""^''^ «*c., in fin. - « Lib. PotUif. in Clem. — 3 Cypiu. ^J>- 36. ^ Grec. 1. VU. Epiai. 29. ad Eulog,
!fifE« CHRÉTIENS. 555
•conservé ailleurs quelques actes de martyrs, dont les reiligieux béoédictins ont donné depuis peu un recueil en latin, sous le nom d'Actes choisis et sincères; et j'en ai inséré la plupart dans mon Histoire ecclésiastique.
Dans ces interrogatoires, on pressait souvent les chrér- 4iens de dénoncer leurs complices, c'est-à-dire les autres •chrétiens , surtout les évêques et les prêtres qui les instruisaient, et les diacres qui les assistaient, et de livrer les saintes Écritures. Ce fut particulièrement dans la persécution de Dioclétien que les païens s'attachèrent à faire périr les livres des chrétiens, étant persuadés que c'était le moyen le plus sûr d'abolir leur religion. Ils les recher- <;hèrent avec grand soin, et en brûlèrent autant qu'ils en purent saisir \ Ils allaient même faire perquisition dans .les églises et dans les maisons des lecteurs et des parti-, culiers. Sur toutes ces sortes de questions les chrétiens gardaient le secret aussi religieusement que sur les mystères. Ils ne nommaient jamais personne; mais ils disaient que Dieu les avait instruits, que Dieu les avait assistés ; qu'ils portaient les saintes Écritures gravées dans leur <XKur *. On appelait traditeurs ou. traîtres ceux qui étaient assez lâches pour livrer les saintes Écritures, ou pour découvrir leurs frères ou leurs pasteurs. Si les martyrs, pendant les tourments, proféraient quelques paroles, ce n'était guère que pour louer Dieu et implorer sa miséri-^ ■corde et son secours.
XVm. Prisons.
Après l'interrogatoire, ceux qui persistaient dans la -confession du christianisme étaient envoyés au supplice; mais le plus souvent on les remettait en prison, pour les éprouver plus longtemps et les tourmenter à plusieurs fois. Cependant les prisons mêmes étaient une autre es-
. ï Act. Cirtens. an, 303. — Aeta S, Felic, Tibur. — ^ Act. martyr, Jlbi/lin. — Act. S/S. Agapes, etc.