XXII. Pénitence
' Quant à cenx qui la demandaient, on les recevait avec une grande charité, mais accompagnée de discrétion. On leur faisait sentir que c'était une grâce qui ne devait pas s'accorder facilement; on éprouvait auparavant par quelque délai si leur retour était sincère et solide. C'était à révêque à imposer la pénitence pour les fautes mortelles. Il jugeait si le pécheur y devait être admis, combien elle devait durer, si elle devait être secrète ou publique, s'il était. à propos pour l'édification de l'Église qu'il fit même sa confession publiquement; car régulièrement elle ne devait être faite qu'au prêtre en secret. On n'admettait pas facilement les jeunes gens à la pénitence, à cause de la fragilité de Tàge, qui faisait craindre que leur conversion ne fût pas solide. On tenait aussi pour suspecte la conversion de ceux qui attendaient l'extrémité d'une maladie pour demander la pénitence; et s'ils revenaient en saaté , on les obligeait à accomplir la pénitence canonique ^
Plusieurs faisaient pénitence publique, sans que l'on sût en particulier pour quels péchés ils la faisaient; et plusieurs faisaient pénitence en secret, même pour de grands crimes, comme les femmes mariées pour les adultères inconnus à leurs maris, et les autres dont la pénitence pu- ' blique aurait trop causé de scandale, ou à ^ui la publicaiion de leurs crimes aurait pu faire perdre la vie : mais H était si ordinaire de voir des chrétiens jeûner, prier, veiller, coucher sur la terre, môme par simple dévotion , qu^il n'y avait pas grand sujet de s'informer pourquoi Ils en usaient ainsi. Le temps des pénitences était réglé; sui-
I Concil. Eliber. 31. — Orig. Hom. 2. in Pi. 38. — SocR. V. HisL 2, 1. — Léo. Bp. 86 al. 80. -^ Cytr. ad Aur^n^ W6. — Augost. Serm, 57. dêiemp.<--^ Cône. Armns. I, Z.^'ealech, FV./ Can. »76. 78. ~ Auo. >BpUti 118. «<ii/««, — Pbosper. Il.^Coniemjî/. 7. — Lio. £>m/. 60 et 92. ad Ru9iic, 2.
vant la qualité des péchés ; mais avec quelque diverefté, selon les usages des Églises et selon les temps; car les canons pénitentiaux les plus anciens sont d'ordinaire les plus sévères. Saint Basile » marque deux ans pour le larcin, sept pour la fornication, onze pour le parjure, quinze pour Tadultère, vingt pour l'homicide, toute la vie pour l'apostasie.
Ceux à qui il était prescrit de faire pénitence publique venaient le premier jour de carême se présenter à la porte ' de l'église , en habits pauvres, sales et déchirés ; car tels étaient chez les anciens les habits de deuil, non-seulement chez les Juifs, comme j'ai fait voir ailleurs», mais chez 1«8 Grecs et les Romains, même à la fin du quatrième siècle de l'Église. Étant entrés dans l'église, ils recevaient de la main du prélat des cendres sur la tète, et des cilices pour s'en couvrir; puis demeuraient prosternés, tandis que le prélat, le clergé et tout le peuple faisaient pour eux des prières à genoux*. Le prélat leur faisait une exhortation pour les avertir qu'il allait les chasser pour un temps de l'église , comme Dieu chassa Adam du Paradis pour son péché, leur donnant courage, et les animant à travailler dans l'espérance de la miséricorde de Dieu ; ensuite il les mettait en effet hors de l'église , dont les portes étaient aussitôt fermées devant eux. Les pénitents demeuraient d'ordinaire enfermés, et occupés à divers exercices laborieux 5 ; on les faisait jeûner tous les jours, ou très souvent au pain et à l'eau , ou avec quelque autre sorte d'abstinence, selon leur péché, selon leurs forces et leur ferveur. On les faisait prier longtemps, à genoux ou prosternés; veiller, coucher sur la terre, distribuer des aumônes selon
» Basil, ad Amphiîoch. 34. — Ep. 3 can. ad Amphilonh. 56, 58, 59, 61, 64, 73. — Hier, epitaph. Fabiola. — SozoM. YII, Hist. 16. — Ltb.l. gat. — * Rom. EccL n. 16. — Tertull. de Pœnit. 11. de P-udic. 13- — Mœurs des Isr. VIII. — Chrysost. de Compuncl. "VI, 160. — ' -^«*' Sacramenl. ibid.
leur pouvoir. Pendant la pénitence ils s*abstenaient nonseulement des divertissements , mais encore des conversations, des affaires et de tout commerce , même avec les fidèles, sans grande nécessité. Ils ne sortaient que les jours de fête ou de station, auxquels ils venaient se présenter à la porte de l'église; ce qu'ils observaient pendant quelque temps ^ Ensuite on les faisait entrer pour entendre les lectures et les sermons , mais à la charge de sortir avant les prières ; puis ils étaient admis à prier avec les fidèles, mais prosternés ; et enRn à prier debout comme les autres ^ On les distinguait encore d'une autre manière du reste des fidèles, en les plaçant dans l'église du côté gauche. 11 y avait donc quatre ordres de pénitents : les pleurants, les auditeurs, les prosternés, les consistants, c'està-dire ceux qui priaient debout,; et tout le temps de la pénitence était distribué en ces quatre états. Nous les trouvons marqués dès le temps de saint Grégoire Thaumaturge, vers Tan 260.
Par exemple , celui qui avait tué volontairement était quatre ans entre les pleurants, c'est-à-dire qu'il se trouvait à la porte de l'église aux heures de la prière, et demeurait dehors, non pas sous le vestibule, mais dans la place, exposé aux injures de l'air s. II était revêtu d'un cilice, il avait de la cendre sur la tète, et se laissait croître le poil; en cet état, il priait les fidèles qui entraient dans l'église d'avoir pitié de lui et de prier pour lui : et, en effet, toute l'Église priait pour les pénitents, comme elle fait encore pendant le carême *. Les cinq années suivantes, il était au rang des auditeurs; il entrait à l'église pour entendre les instructions, mais il demeurait sous le vestibule avec les catéchumènes, et en sortait avant que les
I Amb. 1. Pœn. 16. Pœnil. — RoM. tit. I, n. 12. — ^ Elig. Jffom. 8. — Conc. Ambr. -~ 3 Basil. Can. 56. — Append. ad Ep. S. Greg. Thaum. 6, 1. — * Amdros. de Pœnit. I, 7, 15, 11, 6, 7, 10.
DES CHRÉTlEiNS. 565
prières commençassent. De là il passait au troisième rang et priait avec les fidèles , mais au même lieu , près de la porte, prosterné sur le pavé de l'église; et il sortait avec les catéchumènes. Après qu'il avait été sept ans dans cet état, il passait au dernier, où il demeurait quatre ans, assistant aux prières des fidèles et priant debout comme eux, mais sans qu'il lui fût permis d'offrir ni de communier. Enfin, les vingt ans de sa pénitence étant accomplis, il était reçu à la participation des choses saintes, c'est-àdire de l'eucharistie.
Les quinze ans de Tadultère se passaient de même à proportion. Il était quatre ans pleurant, cinq ans auditeur, quatre prosterné, deux consistant; et l'on peut juger par là des autres sortes de pécheui^ *. Pendant tout le temps de la pénitence l'évèque visitait souvent les pénitents, ou leur envoyait quelque prêtre pour les examiner et les traiter diversement, suivant leurs dispositions, qu'il observait avec grand soin. Il excitait ou épouvantait les uns, il consolait les autres; il proportionnait les remède»^ . aux sujets et aux maladies. Car les prélats regardaient la dispensation de la pénitence comme une médecine spirituelle : ils étaient persuadés que la guérison des âmes demande pour le moins autant de science, de conduite, de patience et d'application que la guérison des corps ; et que l'on ne peut détruire les habitudes vicieuses que par un long temps et par un régime très exact ^. Ils prenaient garde de ne pas désespérer les pécheurs par une dureté excessive, qui, les mettant au désespoir, leur donnât occasion de retourner au siècle et à la vie païenne ' ; mqis d'ailleurs ils réprimaient leurs impatiences, sachant combien est nuisible une absolution prématurée; ils n'accor-
> Basil, ibid. 84 , 85. — Const. apost. IT, 61, 7, etc. — ^ Jbid. 4. — Chrysost. 2. Sacerd. init. — Ambros. m Ps. 3T et ^. EpUl.'V^. — Gbeg. Naz. Or. 1. — 3 Cler. Rom. ep. 31.
à66 MŒURS
daient la réconciliation parfaite qu'aux larmes et au changement effeclif des mœurs, jamais à Timportunité, et beaucoup moins aux menaces ^ Il n'était pas facile d'intimider des prélats accoutumés à résister aux persécutions des païens : leur maxime fondamentale était de travailler de tout leur pouvoir au salut des autres, mais de ne se pas perdre avec les incorrigibles ^ Le pénitent n'avançait donc d'un degré à l'autre que par Tordre du prélat, et le temps seul ne décidait pas de la pénitence. Mais on l'abrégeait s'il y en avait quelque raison parti* culière, comme la ferveur extraordinaire du pénitent, une maladie mortelle ou une persécution ^ ; car en ces rencontres on avait grand soin de ne pas les laisser mourir sans sacrements. Cette dispense, qui abrégeait la pénitence régulière, s'appelait indulgence; et pendant les persécutions on l'accordait souvent auxr prières des confesseurs prisonniers ou exilés. Si le pénitent mourait pendant le cours de sa pénitence avant que d'avoir reçu l'absolution, on ne laissait pas d'avoir bonne opinion de son salut : on priait pour lui, et on offrait pour lui le saint sacrifice^.
Quand Tévèque jugeait à propos de finir catièrement la pénitence, il le faisait d'ordinaire à la fin du carême, afin que le pénitent recommeiiçât à participer aux saints mys- .tères à la fête de Pâques ^. Le jeudi saint, les pénitents se présentaient à la porte de l'église; le prélat, après avoir fait pour eux plusieurs prières, les faisait rentrer à la sollicitation de l'archidiacre, qui lui représentait que c'était un tem.ps propre à la clémence, et qu'il était juste que l'Église reçût les brebis égarées, en même temps qu'elle augmentait son troupeau par les nouveaux baptisés. Le prélat leur faisait une exhortation sur la miséricorde de
« Cypr. Ep. SS. ad Corm.— * Ambros. 11. Pœnil. ep. 9.-3 Cypr. «/». 81. Epiil. 3. apud Cypr. etc.— * Conc. Arel. 2, 24. — Co»c. Cartk. 4, 69. — 5 Ordo Rom. X,u. \. I. wcram. R, Eccl. n. 33.
Dieu et le changement qu'ils devaient faire paraître dans leur vie, les obligeant à lever la main pour signe de ce^te promesse : enfin, se laissant fléchir aux prières de l'éjzlfse, et persuadé do leur com-ersion, il leur donnait l'absolution solennelle *. Alors ils se- faisaient faire le poil, quittaient leurs habits de pénitents, et recommençaient à vivre comme les autres fidèles. Il y a ©« sans donte beaucoup de diversité dans ces cérémonies extérieures, suivant les temps et les lieux; mais elles revenaient toujours à même fin, et étaient d'un gratté eflfet pour faire sentir l'énormité du péché et la difficulté de s'en relever, et tenir dans le devoir ceux mêmes qui avaient conservé l'innocence. « Si rhomme, dit saint Augustin ^, revenait promptement au bonheur de son- premier état, il regarderait comme un jeu la chute mortelle du péché. »
Sî pendant le cours de là pénitence le pénitent retombait dans un nouveau crime, il fallait la reconrmencer; si Ton voyait qu'il ne profitât point et qu'il ne changeât point de vie; on le laissait en même état, sans lui donner de sacrements; et si, après avoir reçu l'absolution , il retombait encore dans un péché capital, il n'y avait plus de sacrements pour lui; car la pénitence publrqtre ne s'accordait qu'une fois. On se contentait de prier pour lui, et de l'exhorter à se convertir et à espérer en la miséricorde de Dieu, qui n'a point de bornes. En général, on comptait peu la pénitence, si les rechutes étaient fréquentes. Il y avwt des crimes dont la pénitence , quoi^jue fidèlement observée , durait toute la vie , et apfès lesquels on n'accordait la communion qu*à l'article de la mort *. On ne recevait point à la pénitence les apostats qui altendai^t, pour la demander, qu'ils se vissent en péril de mort ; et bien qir'on raccordât aux autres pécheurs, on faisait t ou-
* Bug. Hom. 7, S et 11. — > Serm. 34. de divers. — 3 Aug. EpisL 54, ad Maced. 7, Pasl. mund. 4, n. 3. — Clem. 'JL SlTom."^"8b,
jours pea de cas de ces pénitences, dont la seule crainte des supplices éternels semblait être cause ^ Ceux qui avaient été mis une fois au rang des pénitents, quoiqu'ils eussent été absous et réconciliés, n'étaient plus capables de recevoir les ordres , ni d'être élevés à aucun ministère ecclésiastique ; et si un prêtre ou un clerc commettait un péché qui méritât pénitence publique, il perdait seulement son rang, c*est-à-dire qu'il était interdit pour toujours de ses fonctions et réduit à Tétat des laïques ^ ; mais on ne lui imposait point d'autre pénitence, pour ne pas le punir deux fois , et pour la révérence du sacrement d'ordre ^
Si quelqu'un s'étonne de cette ancienne discipline , qu'il considère qu'alors les péchés dignes de telles pénitences étaient rares parmi les chrétiens. Comme les gens d'honneur, bien élevés et bien établis dans le monde, ne font guère de ces crimes qui attirent la vengeance des lois et l'infamie du supplice, aussi n*arrivait-il pas souvent que des chrétiens si bien choisis et si bien instruits commissent des adultères, des homicides, et d'autres péchés dignes de mort. Les païens eux-mêmes reconnaissaient que les chrétiens faisaient profession de renoncer aux voluptés criminelles. Le juge le reprochait à sainte Afre * , et Origène* dit que ces vices ne se trouvent point chez les véritables chrétiens. Tertullien ^ soutient que les catholiques étaient aisés à distinguer des hérétiques par la différence des mœurs; et il reproche hardiment aux païens que les prisons n'étaient pleines que de païens comme eux , ou de chrétiens accusés seulement d'être chrétiens. « S'ils sont accusés- d'autre chose , ajoute-t-il, ils ne sont plus chré-
^ Cypr. Ep. 63. ad Anton. — Couc. Arel. 1 , 22. — > Conc. Nie. can. 9, 10. — Conc. Carthag. IV, 68. — ^ Can. apost. XXIV. — * Acla S. Afrœ.-^ ^ Orig. m Cels. 365.— « De pnescripl. 41, 42.— Apol. 4, 5.
tiens. L'innocence est pour nous une nécessité : nous la connaissons parfaitement, Tayant apprise de Dieu, qui est un maître parfait ; et nous la gardons fidèlement, comme commandée par ce juge, que l'on ne peut mépriser. » XXIII. Ascètes. Vierges.
Il y avait des chrétiens qui , sans y être obligés, prati- . quaient volontairement. tous les exercices de la pénitence pour imiter les prophètes et saint Jean-Baptiste, et pour « s'exercer à la piété, comme dit saint Paul , en châtiant leur corps et le réduisant en servitude *. » On les appelait ascètes, c'est-à-dire exercitants. Us s'enfermaient d'ordinaire dans des maisons , où ils vivaient en grande retraite, gardant la continence, et ajoutant à la frugalité chrétienne des abstinences et des jeûnes extraordinaires; ils pratiquaient la xérophagie ou nourriture sèche , et les jeûnes renforcés de deux ou trois jours de suite, ou plus longs encore; ils s'exerçaient à porter le cilice, à marcher nupieds, à dormir sur la terre, à veiller une grande partie delà nuit, lire assidûment l'Écriture sainte , et prier le plus continuellement qu'il était possible*. Plusieurs de Ces ascètes ont été de grands évêques et des docteurs fameux. Origène * a mené la môme vie, et l'a marquée comme un état distingué entre les chrétiens.
Il y avait un grand nombre de filles qui consacraient à Dieu leur virginité, soit par le conseil de leurs parents, soit de leur propre mouvement. Elles menaient la vie ascétique ; et on comptait pour rien la virginité, si elle n'était soutenue par une grande mortification, par le silence, la retraite, la pauvreté, le travail, les jeûnes, les veilles, et les oraisons continuelles*. On ne tenait pas pour de véritables vierges celles qui voulaient encore prendre part aux divertissements du siècle, même les plus innocents,
' 2 Tint. 4, 7. — 1 Cor. IX, 26. — ^ Eus. Hist. 6,3. id. prœp. — 3 In Numer, kom. 23. — * Hier. Ep. 15. de Asclla,
faire de grandes conversations, parler agréablement et montrer leur bel esprit; encore moins celles qui voBlaient faire les belle? , se parer, se parfumer, traîner de longs habits et marcher d'un air affecté. Saint Cyprien * ne recommande presque autre chose aux vierges chrétiennes que de renoncer aux vains ornements et à tout' ce qui appartient à la beauté. 11 connaissait combien le» fittes sont attachées à ces bagatelles, et il en savait les pernicieuses conséquences. Dans ces premiers temps , les vierges consacrées à Dieu demeuraient la plupart: chez leurs parents, ou vivaient en leur particulier, deux ou trois ensemble, ne sortant que pour aller à l'église, oti elles avaient leurs places séparées du reste des femmes. Si quelqu'une violait sa sainte résolution pour se marier, on lametiait^n pénitence ».