‹ Œuvres de l'abbé Fleury (volume 2)Chapitre 113 sur 131 · XXIX. Évéques. Clergé · texte numérisé non relu

XXIX. Évéques. Clergé

Pour achever le tableau de ces premiers temps, il faut encore dire un mot des pasteurs et des ministres de l'Église. Origène, faisant la comparaison des assemblées des villes avec les églises chrétiennes, dit, comme une chose évidente, que ceux qui président aux églises ont en effet la vertu et les mérites dont les magistrats des villes n'ont que le nom. Et il le dit dans l'ouvrage contre Celse ^ disputant avec les païens, à qui il se serait rendu ridicule si cette vérité n'eût été évidente. Le grand nombre d'évéques que nous voyons pendant les trois premiers siècles , à Rome et à Jérusalem , donne lieu de croire que la plu-

* Bapon. ad Martyr. 31 Jan. 25 Jan. et 3 Sepl.^ — ' Arenaria y Areœ. — Thomass. Disc. 1. 1 , 55, n. 11, etc. — Consl. aposL 6. c. vK . — 3 Conl. Cela. 3, 130.

ôSà MŒURS

part ont été martyrs; et jusqu'à Tan 900 il n'y a guère que ^ois ou quatre papes qui ne soient pas reconnus pour saints. La plupart des évêques dont l'histoire fait mention pendant les premiers siècle-s sont remarquables par leur vertu : aussi l'empereur Alexandre Sévère * proposait l'exemple des chrétiens, pour montrer avec quel soin les officiers publics devaient être examinés. On choisissait donc entre les chrétiens , tels que J'ai tâché de les décrire , ceux dont la sainteté était la plus éclatante et la vertu la plus éprouvée*. C'était la récompense ordinaire des confesseurs qui avaient montré le plus de constance tlans les tourments. Tels étaient Aurélius et Célérinus, que saint Cyprien' fit lecteurs. Le dernier avait plusieurs cicatrices sur son corps , outre que son aïeule et ses deux oncles étaient d'illustres martyrs. Tel était le prêtre Numidicus , qui , après avoir fait plusieurs martyrs par ses exhortations, et sa femme entre autres, avait été luimême laissé pour mort.

L'évêque choisissait les clercs souvent sur la prière du peuple, du moins avec sa participation , et toujours avec le conseil de son clergé *, et après les avoir examinés avec les prêtres les plus habiles, pour voir s'ils avaient les qualités requises*. Mais on avait peu d'égard à la voloulé des ordinants. Non-seulement on n'attendait pas qu'ils demandassent Tordre, souvent on les ordonnait contre leur gré, par force ou par artifice, jusque-là qu'il s'en est trouvé qui n'ont jamais pu se résoudre à exercer leurs fonctions. L'évêque était choisi en présence du peuple par les évêques de la province , assemblés dans l'église vacante, du moins au nombre de deux ou trois; car il était difficile en ces temps de tenir de grands conciles , sinon

» Lamprid. in Alex. — » Tertull. Apol. 39. — Orig. cont. Cels. VIII, in fin. — 3 Cypr. Bjt. 33, 34, 36. — * Cypr. Ep. 33.-5 Cypji. Ep.2fy. ad Cler.

dans les inUrvalles des j>ersécutions, et quelquefois les sièges des églises demeuraient longtemps vacants *. La présence du peuple était jugée nécessaire, afin que tous étant persuadés du mérite de l'élu , lui obéissent plus volontiers; car on ne choisissait ordinairement, que ceux qui avaient été baptisés dans la même église, et y avaient exercé pendant plusieurs années toutes lès fonctions ecclé* siastiques*. Les ordinations étaient toujours précédées d'un jeûne et accompagnées de prières. Elles se faisaient d'ordinaire la nuit du samedi au dimanche. On veillait cette nuit. On faisait ensuite l'ordination , dont la principale cérémonie a toujours été l'imposition des mains; et elle était suivie du sacrifice.

L'évêque n'ordonnait ni prêtres , ni diacres , ni autres clercs , qu'autant précisément qu'il en avait besoin pour le service de son église, c'est-à-dire de tout le diocèse. Le nombre n'en était pas grand, puisque du temps du pape saint Corneille, l'an 250 de J.-C, l'Église romaine n'avait que quarante-six prêtres et en tout cent cinquante-quatre clercs, quoiqu'il y eût un peuple innombrable*. Il y avait bien plus d'évêques à proportion; car on en mettait en toutes les villes où il y avait un nombre raisonnable de chrétiens*. Il était défendu d'ordonner dans une province ceux qui avaient été baptisés dans une autre , parceque leur vie n'était pas connue; «wr on ne comptait point le temps d'avant le baptême. Après l'ordination , on obligeait les clercs non-seulement à la résidence , mais à la stabilité pour le reste de leur vie, si ce n'était' €|iie léw évêque ne les donnât à un autre ; car ils étaient entièrement dans, sa dépendance , comme dès disciples qu'il avait soin d'instruire , de former et d'élever de degré en degré , pour les

» Cypr. Ep. 68. — Càn. apost. VIII, 4. — Orig. in Levil. hom. 6. — Can. Nie. — Gregor. Tur. X. Hisl. 3. — » Baron, ann. 44, n. 74. -^ 3 EusEB. VI . H Ut. 43. — * Cône. Eliher . 24 .

appliquer aux différentes fondions suivant leurs talents. Les jeunes martyrs qui souffrirent avec saint Babylas, avec saint Biaise et avec d'autres saints, étaient apparemment de ceux qu'ils élevaient pour la cléricature *. Les clercs qu'un évoque avait ordonnés ne pouvaient donc le quitter sans sia permission pour aller servir sous un autre , et celui qui les aurait reçus en eût été repris comme d'une espèce de larcin.

Cette autorité des évêques sur leur clergé n'était pourtant rien moins qu'une domination et un pouvoir despotique; c'était un gouvernement de charité. Les clercs avaient part à la puissance de l'évèque , puisqu'il ne faisait rien d'important sans leur conseil *. Il consultait surtout les prêtres , qui étaient comme le sénat de TËglise. Ils étaient si vénérables, et les évêques si humbles, qu'il y avait à l'extérieur peu de différence entre eux. Les clercs avaient une espèce d'autorité sur l'évèque même, étant les inspecteurs continuels de sa doctrine et de ses mœurs '. Ils l'assistaient dans toutes les fonctions publiques comme les officiers des magistrats, ou plutôt comme des disciples qui suivent leur maître; car ils étaient attachés à lui comme les apôtres à Jésus-Christ. Si donc l'évèque eût entrepris d'enseigner ou de faire quelque chose de contraire aux traditions apostoliques, les anciens prêtres et les anciens diacres ne l'eussent pas souffert , ils l'en eussent averti charitablement; et s'il n'eût pas profilé de leurs avis, ils s'en fussent plaints aux autres évêques, et l'eussent enfin accusé dans un concile ^.

La plupart des clercs menaient la vie ascétique, n'usant ({ue de légumes ou de viandes sèches , jeûnant souvent et pratiquant les autres austérités autant que le grand tra-

» Martyr. 24. Jan. 3. Feh. 30. Apr, de S. Laurent. 21. Mati de S. Valenle.— Can. apost. 14. — Can. Nie. — » 1 Petr. V, 3. — Oric. />! Mallà. XX, 25. — 3 Const, aposl. Il', 18. — * Consl. apost. VTII, 12.

vail de leurs fonctions le pouvait permettre. Surtout la continence était fort recommandée aux évoques, aux prêtres et aux diacres. Ce n'est pas que Ton n'élevât souvent à ces ordres des gens mariés; car comment aurait-on trouvé, entre les Juifs et les païens qui se convertissaient tous les jours, des hommes qui eussent gardé la continence jusqu'à un âge mur '? C'était beaucoup d'en trouver qui n'eussent eu qu'une seule femme, dans la liberté où étaient les J u ifs et les au très Orientaux d'en avoir plusieurs à la fois, et dans l'usage universel du divorce, qui donnait occasion d'en changer souvent. Mais quand celui que l'on faisait évèque avait encore sa femme , il commençait dès lors à ne la plus regarder que comme sa sœur; et l'Église latine a toujours fait observer la même discipline aux prêtres et aux diacres ^ Il leur était toutefois ordonné d'avoir soin de leurs femmes , et de ne les pas abandonner comme des étrangères ; et on les nommait quelquefois prêtresses ', à cause de la dignité de leurs maris.

On ne souffrait point que des clercs logeassent des femmes avec eux *. Entre les accusations contre Paul de Samoiate , il est dit qu'il tenait chez lui deux femmes jeunes et bien faites et s'en faisait suivre partout; et qu'il souffrait que ses prêtres et ses diacres entretinssent de même de ces sortes de femmes, que l'on appelait sous-introduites 5. L'évéque de Pompone se plaignit à saint Cyprien ^ de certaines vierges qui prétendaient garder leur intégrité vivant avec des hommes, et même avec un diacre, dans une familiarité scandaleuse , jusqu'à n'avoir qu'un même lit. Cet abus s'était introduit sous prétexte de charité; car celles qui vivaient ainsi avec des clercs étaient des

» 1 Tim. III, 1. — * Conc. Elib. can. 33. — Epil. décret. Sirici ad Jlimer. 7. — Can, apost. 6. — 3 Preshyltrœ , episcopœ. — * Cont. Anlloch. 11. an. 370. — Eus. VII, Hisl. 10. — ^ StibinlroducUe , AgopeUe. — C Cypr. Ep. 62.

vierges consacrées à Dieu , ou d'autres personnes qui faisaient profession de dévotion, à qui les clercs prétendaient tenir lieu de pères ou de frères , prenant soin de leurs affaires, et faisant pour elles tout ce que la bienséance ne leur permettait pas de faire par elles-mêmes, surtout dans des pays où les femmes ne se montraient guère en public. Ces dévotes, de leur côté, rendaient à leurs frères tous les services domestiqoes qui s'accordaient avec l'honnêteté de leur profession ; car, pour vivre ensemble , ils ne prétendaient pas moins garder la continence; et saint Chrysostome , combattant cet abus • , suppose qu'ils la gardaient en effet. Il les accuse seulement d'être attachés au plaisir de se voir et de se parler, plus sensible entre personnes de différent sexe ; de mener une vie indécente et scandaleuse, de s'exposer témérairement à tomber dans le crime ^ Pour retrancher ce désordre, l'on défendit absolument aux clercs qui n'étaient point mariés toute habitation avec les femmes étrangères ; ce que le concile de Nicée ' réduisit aux sœurs , aux mères et aux tantes.

Les usages des Églises n'étaient pas entièrement uniformes sur cet article du célibat des clercs. Saint Jérôme * dit que les Églises d'Orient, d'Egypte et du Saint-Siège apostolique prenaient pour clercs des vierges ou des continents, et qfie s'ils ava'ient des femmes, ils cessaient d'être leurs maris. Voilà les trois grands patriarcats, Rome, Alexandrie et Anlioche. Saint Épiphane*^ dit que l'Église observe exactement de ne point ordonner de bigames , quoiqu'ils n'aient épousé la seconde femme qu'après la mort de la première; que celui même qui n'a été marié qu'une fois n'est point reçu pour être diacre, prêtre, évêque ou sous-diacre du vivant de sa fejnme, s'il ne s'en abstient, principalement dans les lieux où les canons sont

« In eos qui ieneni suhinlr. — > TiiOM. 1 , 4, n. 9. — •'' Conc. Nie. can. 3. — ♦ Hier, in Vigilant, 1. — ^ Epist. hares. 69. Catkar. n. 4.

gardés exactement; car il avoue qu'en quelques lieux il y avait des prêtres , des diacres et des sous-^diacres qui usaient du mariage. « Cet usage, ajoute-t-il, n'est paa i^onforme à la règle, mais à la faiblesse des hommes , qui se relâchent selon Toccasion , et à cause de la multitude, pour laquelle on manquerait de ministres. »

On s'est depuis relâché , en Grèce et en Orient , de ces règles de continence; mais.ep quelque lieu que ce soit de l'Église catholique, il n'a jamais été permis à un prêtre de se marier après son ordination*. S'il le faisait, on le déposait pour peine de son iocontinence, et on le réduisait à l'état d'un simple laïque. Quant aux clercs inférieurs, comme les lecteurs et les portiers, ils étaient mariés pour i'ordinaire et habitaient avec leurs femn^s. Aussi plusieurs passaient leur vie dans ces ordres; du moins ils y demeu'raiept plusieurs années, pendant lesquelles il pouvait s^r«river ou qu'ils perdissent leur^ femmes, ou qu'ils s'en sé-rparassent de gré à gré, pour mener une vie plus parfaite.

Tous les clercs, jusqu'aux évêques, vivaient pauvrement ou du moins simplement , comme des gens du commun, saifâ que rien les distinguât à l'extérieur. Le juge interrogeant saint Sabin', évêque d'Assise, lui demandait s'il était libre ou esclave. Comme ils étaient les plus recherchés dans les persécutions , ils n'avaient garde de se faire reconnaître par l'habit ou par quelque autre marque de leur profession ; ils paraissaient tout au plus comme des philosophes. Plusieurs avaient distribué au;c pauvres leur patrimoine avant que d'être élevés aux ordres. Plusieurs , après leur ordination , continuaient de vivre du travail de leurs mains , à l'exemple de saint Paul. Ce n'est pas qu'ils ne pussent vivre aux dépens de l'Église s; elle fournissait de son trésor tout ce qui était nécessaire pour la subsistance des clercs ; et chacun recevait , par mois ou

ï Can. Neo. 1. — » AcL S. Sabin. — 3 Cypr. Ep. a4.

par semaine , une certaine distribution en espèces ou en argent , selon ses besoins et selon son ordre ; car les portions des clercs les plus élevés en dignité, et chargés par conséquent d'un plus grand travail, étaient plus grandes, suivant le précepte de saint Paul *. Il y en avait aussi qui gardaient leur patrimoine. Saint Cyprien , au temps de son martyre , avait encore des jardins accompagnés de quelque logement. On leur permettait de faire quelque trafic , pourvu qu'il ne les engageât pas à voyager hors de la province '^.

Les pasteurs et les clercs ne se rendaient pas moins aimables par leur charité et leur application au service que vénérables par leurs autres vertus. L'évêque ne manquait jamais de présider aux prières publiques , d'expliquer les saintes Écritures, et d'offrir le sacrifice tous les dimanches ou les jours de station. Lui et ses prêtres étaient continuellement occupés à instruire des catéchumènes, à consoler des malades, exhorter des pénitents , réconcilier des ennemis. Ils accordaient tous les différends' ; car on ne souffrait point, suivant la défense de saint Paul*, que les chrétiens plaidassent devant les tribunaux des infidèles ; et ceux qui ne voulaient pas se soumettre à l'arbitrage de l'évêque étaient excommuniés comme pécheurs impénitents et incorrigibles \ Mais les différends étaient rares entre les chrétiens , désintéressés , humbles et patients comme ils étaient. C'était d'ordinaire le lundi que les évèques prenaient pour examiner les procès, afin que si les parties n'acquiesçaient pas d'abord au jugement, ils eussent le loisir de les apaiser et de leur faire entendre raison avant le dimanche suivant, où ils devaient tous prier ensemble et communier. L'évêque était assis avec ses prè-

» 1 Tim. V, 17. — > Conc, Lib. 18. — 3 ConsL aposl. II, 25, etc. — 4 2 Cor. yr. — •'» Paires op. Baron, an. 57, n. 37, 38, 39, etc. — Tertull. Apol, S9. — Consl. aposl. ibid.

très , assisté des diacres , et les parties debout au milieu. Après les avoir ouïes, il faisait son possible pour les faire convenir amiablement et les réconcilier avant que de prononcer le jugement. On y recevait aussi les plaintes contre ceux qui étaient accusés de ne pas vivre en chrétiens. L'évéque ne jugeait point seul, mais avec ses prêtres '.

Il avait la souveraine disposition de tout le trésor de l'Église, et on ne craignait pas qu'il en abusât \ Si l'on eût eu le moindre soupçon contre sa probité, on se fût bien gardé de lui confier le gouvernement des âmes, plus précieuses sans comparaison que tous les trésors. C'était donc à lui que s'adressaient tous ceux qui avaient besoin de secours ; il était le père de tous les pauvres et. le refuge de tous les misérables '.

Qui pourra s'étonner après cela de l'affection et du respect que les fidèles portaient aux prélats? On remarque de saint Polycarpe que c'était à qui le déchausserait le premier *. Il était ordinaire de se prosterner devant les prêtres en les abo'rdant, et de leur baiser les pieds en attendant leur bénédiction. On se tenait trop heureux déloger même un diacre ou de l'avoir à sa table. On n'entreprenait aucune affaire importante sans le conseil du pasteur, qui était l'unique directeur de tout son troupeau \ On le regardait comme l'homme de Dieu, comme celui qui tenait la place de Jésus-Christ ; en sorte que la vanité ou le mépris des autres était la tentation que Ton craignait le plus pour les évoques et pour les prêtres', comme on la craignait pour ceux qui avaient le don de prophétie ou des miracles, car ces grâces étaient encore fréquentes. C'était ce respect et cet amour filial qui faisaient tout le pouvoir des pasteurs''; car ils n'avaient pour se faire

» Cypr. Ep. 28.'— * Const. apoat, II, 24, 26. — 3 Const. apost. XIT. — 4 Bpisl. Eccl. Smyrn. — ^ Ignat. passim in episL — ^ Const. <iposl. VIII, 1. — 7 Chrysost. Sacerd, II.

guaient nécessairement, sans aflfecler des singularités superflues. Us vivaient donc à l'extérieur comme les autres Romains, comme les autres Grecs et autres habitants des pays où ils se trouvaient , en tout ce qui n'était point contraire à la religion et aux bonnes mœurs '. lis ne s'empressaient point de disputer et de prêcher ceux qu'ils ne trouvaient pas disposés. Ils se contentaient de prier pour eux et de les édifier par leur patience et par leurs bonnes œuvres, leur rendant continuellement le bien pour le mal. Saint Ignace*, parlant des soldats qui le gardaient : « Je suis, dit-il, attaché avec dix léopards, qui deviennent pires même quand on leur fait du bien ; mais leur malice est mon instruction. » Saint Polycarpe reçut gaiement ceux qui vinrent le prendre , et leur donna à souper et à coucher avec beaucoup d'honnêteté. Saint Cyprien s fit donner vingt-cinq pièces d'or à son bourreau ; saint Maximilien * fit donner i\u sien un habit neuf. Un autre ancien martyr ayant été accusé d'être chrétien , et mis en prison , puis délivré, vendit tout son bien, en donna le prix partie aux pauvres, partie à ses accusateurs, les regardant comme ses bienfaiteurs. Un autre, nommé Paul, étant condamné à perdre la tête , demanda un peu de temps pour prier, et pria Dieu pour ses proches, pour les Juifs, pour les gentils, pour tous les assistants, enfin pour le juge qui l'avait condamné, et pour le bourreau qui le devait exécuter 5.

Leur patience éclatait principalement à l'égard des princes et des magistrats du siècle. On ne les entendait iaraais se plaindre du gouvernement ou parler avec mépris des puissances ; ils leur rendaient tout l'honneur et toute l'obéissance qui ne les engageait à aucune idolâtrie; i*& payaient les tributs, non-seulement sans résistance, mais

« Tert. Apol.U. — AuG. conlra Faust. XXj^iU.— * BpisL od Rom. — Episl. Eecl. Smijrn. — 3 jict. S. Cypr. — 4 Act. S. Max. mari. 7. sept, de Eupsickio. — '» Eus. mari. Palest. 8.

sans murmure ; et plutôt que de les frauder, il§ donnaient le travail de leurs mains pour y subvenir *. -

Loin d'exciter des séditions et des révoltes, ils n'eurent jamais de part à toutes les conspirations qui se formèrent contre les empereurs pendant ces trois siècles , quelque méchants que fussent les empereurs et quelque cruelles que fussent les persécutions ^ Les chrétiens furent les seuls qui ne cherchèrent point à se défaire de Néron, de Domitien, de Commode, de Caracalla et de tant d'autres tyrans; ces gens, poussés à bout par tan* d'injustices et de cruautés^ inouïes , ne songèrent jamais à prendre les armes pour leur défense, quoiqu'ils fussent en plus grand nombre qu'aucune des nations qui faisaient la guerre aux Romains. Bien plus, tant de soldats chrétiens dont les armées romaines étaient remplies ne se servirent jamais des armes qu'ils avaient en main que suivant les ordres de leurs princes et de leurs chefs ; et l'on vit des légions entières, comme celle de saint Maurice ', se laisser massacrer sans résistance, plutôt que de manquer à ce qu'ils devaient à Dieu ou à César.

A peine purent-ils se résoudre à ouvrir la bouche pour se défendre, et à publier quelques réponses contre les horribles calomnies dont on les chargeait \ Ils se contentèrent pendant près d'un siècle de souffrir, à l'exemple de leur divin Maître, qui ne répondait rien à ses accusateurs, et se livrait sans résistance à celui qui le jugeait injustement 5. Leurs bonnes actions étaient toute leur justification. Ce ne fut que du temps de l'empereur Adrien qu'ils commencèrent à écrire quelques apologies , mais si respectueuses et toutefois si fermes et si graves, qu'il était aisé de voir (îu'elles ne venaient que d'un zèle sincère pour la vérité ®.

« Tert. uipol. 42. — » Tert. Apol. 42. — 3 Act. S. Mauric. ex S. Eucher. — * Orig. contra Cela. init. — ^ 2 Petr. II, 23. — ** Eus. IV. Phisl. 3 et 25.

Cette patience invincible força à la fin toutes les puissances de se soumettre à l'Évangile. Les persécutions duraient encore, qu'il y avait déjà un nombre prodigieux de chrétiens. « Nous ne sommes que depuis hier, disait Tertullien ', et nous remplissons tout, vos villes, vos maisons, vos bourgades, vos colonies, vos camps même, vos tribus, votre palais, votre sénal, vos places publiques. » En effet, il y avait des chrétiens de toutes conditions et dans les plus grandes dignités : nous voyons dans le Martyrologe des sénateurs, «des préfets, des proconsuls, des tribuns, des questeurs, des consuls même ; nous voyons des chrétiens entre les domestiques et les principaux officiers des empereurs, de Néron, de Trajan, d'Alexandre, de Décius, ■de Valérien, de Dioclétien*.

Le peuple , touché des vertus et des fréquents miracles des chrétiens, commençait à leur faire justice, et à publier hautement que leur Dieu était grand et qu'ils étaient innocents. Il arrivait quelquefois, tandis que l'on tourmentait des martyrs, que la populace amassée à ce spectacle prenait leur parti malgré eux, et chassait le magistrat de son tribunal à coups de pierres. Souvent les greffiers, les geôliers, les gardes, les soldats, les bourreaux, se convertissaient, s'écriaient tout d*uncoup qu'ils étaient chrétiens, et se rendaient compagnons de leurs supplices. On a vu jusqu'à des comédiens se convertir sur le théâtre où ils jouaient les saints mystères, et devenir des martyrs illustres. De là vint l'extrême cruauté de la dernière persécution; on voyait que tout le monde se faisait chrétien. Mais elle ne fit, non plus que les autres, qu'étendre et affermir. la religion, en sorte que tout lui était déjà favorable quand Constantin s*en déclara le protecteur ^.

' Apol. 87. — * Martyr. 18. April. V) it 19. Maii. 19. Attg. 13. Sept. 8. Oclob. MartyroL Marlii. 12. 19. Maii. 17. 19. Jhh. 10. Jul, 2. Sept. 7 Oclob. 8. — 3 Eus. VI. Hist. 23. — Act. S. Bontf, an. 305. —

DES CHRÉTITNS. 595

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