IV. Différence des églises et des temples
Cependant les gentils reprochaient aux chrétiens de n avoir ni temples, ni autels, ni images connues, ni sacrifices , ni fêtes; et les chrétiens ne s'en défendaient qu'en disant que ni les temples, ni les autels matériels, ni les sacrifices sanglants , n'étaient pas dignes de la majesté de Dieu ; qu'ils n'avaient point d'autre image que son Fils , et les âmes raisonnables qui, par l'imilation de ce Fils, se rendaient semblables au Père; qu'ils lui offraient en tout temps et en tous lieux des sacrifices de louanges sur les autels de leurs cœurs, allumés du feu de la charité; enfin que les vrais chrétiens étaient toujours en fête, par le détachement des choses temporelles , le repos de la bonne conscience, et la joie de l'espérance du ciel*. Voilà comme ils se défendaient des reproches des païens. Ils ne disaient point : Nous avons des temples et des autels comme vous, quoique d'une autre figure.
En effet, ces mots donnaient aux païens des idées toutes différentes des nôtres. Un- autel était un foyer de pierre dressé dans une place devant un temple ou devant une idole, mais toujours à découvert, destiné à y faire brûler Ja chair des victimes, et à y verser du vin, du lait, du miel
« Conc. Constant, an. 535. — ^ oric. in Cels.\lll. — MiNUC. Félix. — Clem. 7. Slrom. 8. 707. B. 720.
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et d'autres sortes de libations. Un temple était un bâtiment d'une cerlalne forme ronde ou oblongue , où l'on obsers'ait ceriaines proportions et* certains ornements, suivant la différence des divinités, comme l'on peut voir dans Vitruve. Ils étaient petits pour le plupart , sans fenêtres ou peu éclairés; aussi ne contenaient-ils que les idoles et les présents qu'on leur faisait : le peuple n'y entrait point, ik demeurait dehors autour de l'autel.
Nos églises ressemblaient bien plus à des écoles publiques, ou à ces salles destinées à traiter les affaires, que les anciens nommaient basiliques et dont Vitruve * fait la description. On voyait dans nos églises un tribunal élevé, avec la chaire de celui qui présidait à l'assemblée, un pupitre pour le lecteur, des bancs pour les auditeurs, des livres et des armoires , des lampes et des chandeliers , une table , dont on ne savait pas bien l'usage ; seulement on savait qu'il y avait quelques repas qu'ils prenaient ensemble. Aussi les chrétiens donnaient aux lieux de leurs assemblées les noms d'église, de basilique, d'oratoire , de martyre, de titre, de dôme, ou de maison de Dieu ou du Seigneur*. Ils se servaient rarement du nom de temple, et jamais, que je sache, de ceux de delubrum ou de fanum. Les noms particuliers des églises venaient souvent de leurs fondateurs, comme à Rome le titre du Pasteur, la basilique de Libère ou de Sixte , qui est Sainte-Marie-Majeure, ou dé l'ancien nom de la maison , comme la basilique de- Latran. Dans la suite on se servit même des temples bâtis par les païens . quand ils se trouvèrent propres aux usages de la religion. Ainsi dans Rome on a converti en églises le Panthéon, la Minerve, la Fortune virile, et quelques autres.
Lofe églises n'étaient pas seulement grandes et belles ; elles étaient gardées avec soin et tenues toujours fort
* ViTR. V. — Baron, ad Mart. S. Avg. — 2 Domvs Dei,Dominicumy
|)POpres. Saint Jérôme* loue le prôlre Népoticn du.sojn qu'il avait que l'autel de son église f(A net, les muraiiles point eftfumées, le pavé frotté, la sacristie propre, les vases luisants ; que le portier fût assidûment à la porte. Celait à quoi servaient les bas-officiers, quelque nom qu'on leur donnât , portiers , mansionaires , chambriers , sacristains '; et ce§ oCRciers étaient toujours en grand nombre dans les grandes églises^. On voit encore, par la formule de l'ordination, quell-e était la charge des portiers. Ils donnaient le signal de la prière aux heures réglées, et par conséquent c'était à eux de sonner les cloches lorsque* l'usage en fut reçu, c'est-à-dire vers le septième siècle : c'était à eux à ouvrir l'église à ces heures et à en tenir les portes, pour n'y laisser entrer ni les infidèles, ni les excommuniés; ils en devaient garder les clefs en tout temps, et prendre garde que rien ne s'y perdiU. On voit dans les Dialogues de saint Grégoire* que les mansionaires avaient soin des lampes. C'étaient ces officiers qui ornaient l'église aux jours solennels, soit avec des tapisseries de soie ou d'autres étoffes précieuses, soit avec des feuillages et des fleurs. En un mot, ils faisaient tout ce qui était nécessaire pour tenir le lieu saint en état d'imprimer du respect et de la piété. Toutes ces fonctions paraissaient si grandes, que l'on ne permettait pas à des laïques de les faire, et l'on aima mieux établir exprès de nouveaux ordres de clercs , pour en soulager les diacres.
V. Les choses sensibles servent à la religion. En effet, quoique la religion chrétienne soit tout intérieure et toute spirituelle, les chrétiens sont des hommes qui ressentent comme les autres les impressions des sens et de l'imagination. On peut dire même que la plup^irt n'agissent et ne vivent que par là ; car combien peu y en
« Epist. rfc fut. NepoU — "*■ Cubictdariî, adilui. Ponlif. Honu — T Baron, an. 58, n. 102. — * Dial. I, l et 3, W, PauU NaU^ ^"v.^.
a-t-il qui s'appliquent iiux opérations purement intellectuelles! et ceux-là même combien en sont*ils détournés! Il faut donc aider la piété par les choses sensibles'. Si nous étions des anges , nous pourrions prier également en tous lieux , au milieu d'un marché ou d'une rue passante, dans un corps-de-garde , dans un cabaret plein de tumulte et de débauche, dans le cloaque le plus infpct. Pourquoi fuyons-nous tous les lieux où nous nous trouvons dissipés et incommodés, sinon pour aider la faiblesse de nos sens et de notre imagination ? Ce n'est pas Dieu qui a besoin de temples et d'oratoires, c'est nous. Il est également présent en tous lieux et toujours prêt à nous écouter ; mais nous ne sommes pas toujours en état de lui parler. Il est donc inutile de consacrer des lieux particuliers à son service, si on ne les met en état de nous inspirer la piété.
Supposons, par exemple, ce que nous ne voyons que trop par la négligence des derniers temps; supposons, dis-je , une église si mal située qu'on y entende le bruit d'une grande rue ou d'une place publique, et si sale que l'on ne sache où se placer ni où se mettre à genoux; supposons encore qu'elle soit pleine d'un grand peuple, en sorte que ceux qui veulent prier soient continuellement poussés et foulés aux pieds par les passants, et continuellement inlerrompus par des enfants et des mendiants de toutes sortes. Ajoutez que les yeux ne soient frappés que d'objets désagréables, de murailles enfumées, de tableaux poudreux et placés à contre-jour, de vStalues mal faites ou mutilées, et d'autres mauvais ornements. Ajoutons enfin, pour assembler tout ce qui choque les sens, de mauvais encens et des voix discordantes qui chantent une méchante musique. Il serait plus facile de prier avec attention en pleine campagne ou dans une maison déserte, que dans une telle église. Au contraire , si l'on en trouve une bien bàliOf propre, tranqvilUe, où le peuple soit arrangé, où un
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clergé bien réglé fasse l'office avec grande modestie, on sera porté à entendre cet office avec attenlion, et à prier du cœur en nîéme temps que de la langue ^.
Les saints évèques des premiers siècles avaient observé tout cela. Ces saints étaient des Grecs et des Romains, souvent grands philosophes *, et toujours bien instruits de toute sorte de bienséances. Ils savaient que Tordre , la grandeur et la netteté des objets extérieurs excitent naturellement des pensées nobles, pures et bien réglées, et que ' les affections suivent les pensées ; mais qu'il est difficile que Tame s'applique aux bonnes choses tandis que le corps souffre et que l'iniaginàtion est blessée. Ils croyaient la piété assez importante pour Faider en toutes manières. Ils voulaient donc que Tofficé public, particulièrement le saint sacrifice, fût célébré avec toute la majesté possible, et que le peuple y assistât avec toute sorte de commodités, qu'il aimât les lieux d'oraison et y gardât un profond respect. Toutefois ils savaient bien en bannir le faste séculier, le luxe efféminé, et tout ce qui peut amollir les cœurâ et frapper dangereusement les sens; ils ne voulaient pas les flatter, mais s'en aider. Tout ceci s'entendra mieux en décrivant la liturgie tout entière.