XV. Mœurs du clergé
La liberté de l'Église apporta quelque changement à la manière de vivre des évoques et des clercs; ce fut alors qu'ils commencèrent à porter quelques marques extérieures de leur profession, quoique à vrai dire la différence d'habit n'ait été sensible que depuis la domination des Barbares, sous laquelle les clercs conservèrent l'habit des Romains, comme leurs lois et leur langue ^
' Auc. Ep. 50. ad Boni/, ep. 93 , ad Vicent. — a Sev. Sulp. II. — 3 Episl. 100, 133, 134, 139. — 4 Ep. 134, n. 3, 4. — 5 Thom Dise 2,1,20.
Plusieurs embrassèrent la vie commune comme la plus > parfaite, à Texemple de l'Église de Jérusalem. Ceux-là logeaient en même maison et mangeaient en même salle, autant qu'il était possible; du moins ils ne possédaient rien en propre, et ne subsistaient que de ce que l'Église leur fournissait; c'était une grande famille dont Tévèque était le père. Tels étaient les clercs de saint Eusèbe de Verceil, de saint Martin, de saint Augustin ' ; et on les appela clercs canoniques ou chanoines ^ à la différence de ceux qui ne vivaient pas si exactement selon les.canons, et dont TËglise ne laissait pas de se servir.
Ceux qui ne demeuraient pas dans la grande communauté étaient au moins deux ou trois ensemble. Les prèires attachés aux églises de campagne avaient avec eux de jeunes clercs qu'ils instruisaient, dont ils formaient les mœurs, et qui étaient les témoins de leur conduite ; car il était ordonné à tous les clercs sacrés, prêtres, diacres ou sous-diacres, d'être ainsi éclairés de près, afin que leur vie fût sans reproche. L'évêque lui-même avait un prêtre ou un diacre qui ne le quittait point et qui couchait dans sa chambre ; et ce fut ce que les Grecs appelèrent le syncelle, qui devint ensuite une grande dignité. Le pape saint Grégoire n'avait que des clercs et des moines dans son palais. Il ôta les garçons laïques pour les services les plus secrets de la chambre, et la coutume s'est conservée jusqu'à présent que les officiers domestiques du pape soient tous clercs. Ces précautions étaient des suites du célibal; et par la même raison ou ne trouvait pas bon que les ecclésiastiques eussent un grand commerce avec les femmes, sous prétexte de piété, ni qu'ils en re* çussent de petits présents d*habits, d'ornements, de fruits,
' Serm. AuG. de Vila comm. 355, 356. — Conc. Claron. 15. — Conc. Aurel. III, 11. — Thom. Disc, 1. I, 39, et 2, 1, c. 31 , et 3, 28 et 11. Conc. Vasat. II, 1.
moindres clercs, la plupart mariés, que des diacres et des prêtres, assez occupés d'ailleurs. Toutefois saint Épiphane ' témoigne que la plupart' des évéques et des prêtres joignaient le travail des mains à la prédication de FËvangile, choisissant des métiers convenables à leur dignité et à leurs occupations ; non qu'ils ignorassent le droit qu'ils avaient de recevoir du peuple leur subsistance, mais pour avoir la satisfaction intérieure de n'être à charge à personne , et pour donner plus abondamment anx pauvres. Saint Basile' s'excuse à saint Eusèbe de Samosate de n'avoir pu lui écrire pendant longtemps, parceque sœ clercs étaient occupés à des métiers sédentaires dont ils vivaient, et qui ne leur permettaient pas de faire des voyages.
Mais de quelque fonds que se prît la subsistance des clercs, on voulait qu'ils montrassent toujours l'exemple de la frugalité et delà modestie chrétienne^. Les mêmes canons d'Afrique recommandent aux évêques que leur table soit médiocre et leurs meubles vils. Saint Augustin les pratiquait fidèlement, au rapport de Possidius ; et on voil assez quel était son ordinaire, puisque cet historien dit que, outre les légumes et les herbes, il faisait quelquefois servir à sa table de la viande et du vin en faveur des étrangers *. Il déclare qu'il ne veut point porter d'habit qui ne puisse convenir à un sous-diacre et être donnée un pauvre. Saint Paulin S dans le même temps, se servait d'écuelles de bois et de vaisselle de terre, lui qui avait quitté des biens immenses. Saint Martin visitait son diocèse, monté sur un âne et vêtu fort pauvrement e. On admirait les abstinences et les jeûnes de saint Loup de Troyes, de saint Germain d'Auxerre, de saint Uilaire d'Arles. On
» Epiph. Hœr. 80. n. 5, 6. — * Basil. Ep. 263, 1035. B 3 Xhoii.
Diic. 1. IX, 9, 10, 11. — * Serm. 2. de vita comm, — 5 Paul. Ep. 1, in fin. ■— 6 SuLP. de viia S, Mari.
remarque de saint Épiphane, évêque de Pavie, qu'il ne se baignait point, ne spupait point, et ne vivait que d'herbes et de légumes.
En Orient, saint Basile ne mangeait, que du pain avec du sel, ne buvait que de l'eau et ne portait qu'une tunique. Saint Grégoire de Nazianze vivait à peu près de même. Les ennemis de saint Chfysostome fondèrent une partie de leurà calomnies sur ce qu'il mangeait seul et vivait fort retiré '. Aussi il blâme lui-même un évêque qui porterait des habits de soie, qui irait à chevalet se ferait suivre de plusieurs valets, qui ayant de quoi se loger ne laisserait pas de bâtir; ce qui revient aux accusations que l'on avait formées contre Paul deSamosate dans le siècle précédent >. On lui reprochait qu'il vivait délicieusement, qu'il mangeait beaucoup, qu'il était bien vêtu, qu'il marchait par la ville accompagné de gens devant et derrière , approchant plus (le la pompe d'un magistrat que de la simplicité d'un évêque : cependant il était évêque d'Antioche, la capitale de l'Orient, et la troisième ville du monde.
On était si accoutumé à voir les évêques modestes, que les esprits malicieux ou indiscrets en prenaient occasion de critiquer injustement ceux qui l'étaient un peu moins. Le même saint Chrysostome s'en plaint. « Il y en a, dit- il, qui trouvent mauvais qu'un évêque aille au bain, qu'il mange et s'habille comme un autre, qu'il ait un valet pour le servir et un mulet pour le porter 3. Ainsi Ammien Marcellin *, païen et ennemi du christianisme, ne manque pas de relever la différence qu'il y avait même à l'extérieur, dès la fin du quatrième siècle, entre le pape et les évêques des provinces : comme s'il y eût eu de quoi s'étonner que révêque de la capitale du monde eut une voiture pour pouvoir aller dans les différents quartiers d'une si grande
" Homil. 9. in epist. ad Philem, -~ > Conc. AiiUoch. 11. an. 270. — 3 Ilom. 11. ep. ad TU. circa fin. — 4 Amm. Marc. CCLXXII. 3.
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ville, qu^il fui bien véiu et qu'il tint une bonne table, où il pût recevoir tout ce qu'il y avait de plus grand daœ l'empire. Il est vrai que saint Grégoire de Nazianze », phis digne de foi , parie à peu près de même des évêques des grandes villes. Mais Ammien demeure d'accord qu'il j avait encore dans les provinces des évêques qui se rendaient recommandables à Dieu et aux hommes par la frugalité de leur nourriture, la pauvreté de leurs habits et la modestie de leur visage. Saint Jérôme', incontinent après, nomme le pape Ânastase, homme d'une très riche pauvreté ; et , dans le siècle suivant , Denys le Petit ^ dit que ie pape Gélase était pauvre pour enrichir les autres. XVII. Ric^iesses des églises.
En effet, la pauvreté de ces saints évêques était purement volontaire, au milieu de la grande, richesse des églises, qui fut un des premiers effets de sa liberté. On anra peine à croire ce.qae j'en dirai, quoique les preuves soienl constantes. Toutes les, vies des papes, depuis saint Siivesti e et du commencement du quatrième siècle jusqu'à la !■ du neuvième, sont pleines des présents £aits aux églises de Rome par les pa()es, par les empereurs et par quelques particuliers; et ces présents ne sont pas seulement des vases d'or et d'argent, mais des maisons dans Rome et des terres à la campagne , non-seulement en Italie , mais eft diverses provinces de l'empire. Je me contenterai des offrandes rapportées par Ânastase sous le pape saint Silvestre. Il peut s'être trompé, en attribuant au grand Constantin ce qui aurait été donné par quelque autre empereur, peut-être par Constantin Pogonat ou par le fils d'Irène; mais personne ne croira qu'il ait inventé ce détail ; et en queUjue temps que ces offrandes aient été faites, elles montrent également la richesise des égtises. Voici donc ce
» Orat. 20,260. Or. 32, 526. — * Hier, ad Demelr. 8.-3 Dio». Pnef. in Canon.
DES CHRÉTIENS. f.39
qu'Aoastase décrit, comme subsistant encore de son temps.
Dans la basilique Conslantinicntie, qui est celle de Latran, un tabernacle d'argent du poids de deux mille vingi-cinq livres , ayant au-devant le Sauveur assis dans un siège, haut de cinq pieds, pesant cent vingt livres, et les douze apôtres, chacun de cinq pieds, pesant quatrevingt-dix livres, avec des couronnes d'argent très pur. Au derrière était une autre image du Sauveur, de cinq pieds,^ du poids de cent quarante livres , et quatre anges d'argent de cinq predfô chacun et de cent quinze livres, orjiés de pierreries; plus, quatre couronnes d'or très pur, c'est-àdire des cercles portant des chandeliers , ornés de vingt dauphins, chacun du poids de quinze livres; sept autels d'argent de deux cents livres , sept patènes d'or de trente livres chacune, quarante calices dor d'une livre pièce ^ cinq cents calices d argeiU chacun de deux Uyres , cent soixante chandeliers d'argent , dont quarante-cinq pesaient trente livres la pièce, le reste vingt livres, et plusieurs autres vases.
Dans le baptistère, la cuve était de porphyre, toute revêtue d'argent jusqu'au poids de trois mille huit livres; il y avait une lampe d'or de trente livres, où brûlaient deux cents livres de baume; un agneau d'argent versant de l'eau , de trente livres ; un Sauveur d'argent très pur , de cinq pieds , pesant cent soixante-dix livres ; et à gauche un saint Jean-Baptiste d'argent de 'cent livres, et sept cerfs d'argent versant de l'eau^ chacun de huit cents livres ; un encensoir d'or très pur, de dix livres, orné de quarantedeux pierres précieuses. Tout ce qu'il donna à la basilique et au baptistère montait à six cent soixante*dix-huit livres d'or et dix-neuf mille six cent soixante-treize livres d'argent; et comme la livre romaine n'était que de douze onces, ce sont mille dix-sept marcs d'or, et vin^t-n&v\C
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mille cinq cents marcs d'argent ; ce qui revient à pîos de quinze cent mille livres sans les façons, comptant le marc d'or à quatre cent cinquante livres , le marc d'an^nt à trente livres.
Constantin donna de plus à la même basilique et ao baptistère, en maisons et en terres, treize mille ncaf cent trente-quatre sous d'or de revenu annuel , ce qui revient à près de cent quinze mille livres de rente , comptant le sou d'or à huit livres cinq sous de notre momiaiè, selon les calculs de M. Leblanc , dans son Traité historique des monnaies de France : tout cela appartenait à la seule église de Latran.
Constantin en bâtit sept autres à Rome : Saint- Pierre, Saint-Paul, Sainte-Croix de Jérusalem, Saintê-Agnès, Saint-Laurent , Saint-Pierre et Saint-Harcellin , et il 6t de grands dons à celle que saint Silvestre avait faite. Il fît encore bâtir une église à Ostie , une à Âlbane^ une à Capoue, et une à Naples. Ce qui appartenait à toutes ces églises en vases d'or et d'argent monte à mille trois cenr cinquante-neuf marcs d'or et douze mille quatre cent trente-sept marcs d'argent , qui reviennent à plus de neuf cent quatre-vingt mille livres, sans les façons. Leurs revenus montent à dix-sept mille sept cent dix-sept sous d'or, c'est-à-dire plus de cent quarante mille livres de notre monnaie , et la valeur de plus de vingt mille livres en divers aromates, que ies terres d'Egypte et d'Orient devaient fournir en espèce , à ne les compter que suivant les prix d'aujourd'hui , beaucoup moindres sans comparaison que ceux d'alors. L'église de Saint-Pierre de Rome , par exemple, avait des maisons dans Antiocbe et des terres aux environs. Elle avait des biens à Tarse en Cilicie, à Alexandrie et par toute rÉjryple ; cllcen avait jusque dans la province de l'Euphrate, et une partie de ces terres étaient obligées à fournir certaine quantité d'huile
de nard , de baume, de storax , de cannelle, de safran et *d'autres drogues précieuses , pour les encensoirs jît pour les lampes.
Ajoutez à cela les églises que Constantin * et sainte Hélène sa mère 6rent bâtir à Jérusalem , à Bethléem et pap toute la terre sainte ; celle des douze Apôtres, et les autres qu'il fonda à Constantinople , car il en bâtit toutes les églises; celle de Nicomédie, celle d'Antioche, digne de la grandeur de la ville. Ajoutez les libéralités qu'il fit auxjèglises par tout Tempire*; ajoutez encore ce que donnèrent les empereurs suivants, ce que donnèrent les gouverneurs et tous les autres grands seigneurs qui se firent chrétiens; les libéralités de ces saintes dames, qui quittèrent de si grands biens pour embrasser la pauvreté chrétienne , comme à Rome sainte Pàule , sainte Mélanie ; à Constantinople sainte Olympiade, et tant d'autres. Ajoutez enfin les dons des évêques, dont chacun à Tenvi prenait soin d'orner et d'enrichir son église ; et jugez après cela quelle devait être la richesse des églises des grandes villes capitales de ces provinces , que nous compterions aujourd'hui pour des royaumes.
Aussi nous voyons que l'église d'Alexandrie était merveilleusement riche, du temps de saint Jean-l'Aumônier , qui en dispensait si saintement les grands revenus. Nous voyons par les lettres de saint Grégoire ' la multitude d'affaires que lui donnaient les patrimoines de l'Église romaine répandus en tant de pays, en Sicile, en Espagne, en Gaule ; le soin qu'il avait que les esclaves qui les cultivaient fussent bien traités, et que les revenus fussent appliqués à soulager les pauvres du pays même. Rien de tout cela n'est difficile à croire à quiconque est tant soit peu instruit de la grandeur et de la richesse de l'empire
» Eus. de Viln Const. III, 34, 35, etc. 50. V, 58, 59. — « Eus. IV. 2. — 3 Vila Greg. per Jo. DiVrc, 55, etc.