‹ Œuvres de l'abbé Fleury (volume 2)Chapitre 123 sur 131 · I. Relâchement des chrétiens · texte numérisé non relu

I. Relâchement des chrétiens

C'est cette décadence qui me reste à expliquer ; et, après avoir représenté les mœurs des anciens chrétiens, je crois y devoir ajouter les principales causes de la prodigieuse différence qu'il y a de ces mœurs aux nôtres. Elle est telle que plusieurs, sans doute, trouveront ce récit semblable aux relations que nous font les voyageurs de la manière de vivre des Indiens ou des Chinois, et que les plus ignorants auront peine à croire ce dont ils n'entendront pas les preuves, qui seront évidentes aux gens de lettres. Voici donc en général quel a été le progrès du relâchement.

Depuis que Constantin se fut déclaré pour le christianisme, les peuples se convertirent en foule*, et Von vit accomplir à la lettre ce que les prophètes avaient prédit de l'Église : « Qu'elle serait élevée comme la plus haute montagne de l'univers ; que les nations y accourraient de toutes parts , et y viendraient apprendre la loi de Dieu et les règles de leur cx)nduite*. » D'un côté l'on voyait les miracles éclatants qui se faisaient tous les jours aux tombeaux des martyrs, la sainteté des mœurs de la plupart des chrétiens, et la force invincible de celte religion, que trois cents ans de si cruelles persécutions n'avaient fait

» Hesych. Bp, ad Avgusl. 193. al. Tè. n. 6. — a Isai. II, 8.

DES CHRÉTIENS. 6©l

qu'aflfermir de plus en plus. D*ailleur3 , l'idolâtrie et la théologie fabuleuse des poètes étaient tellement décriées depuis longtemps par les philosophes , que lu plupart des gens d'esprit n'y croyaient plus, et ne soutenaient la religion du peuple que par politique. Ils l'abandonnèrent donc aisément dès qu'elle ne fut plus appuyée par la puissance publique. Plusieurs se firent chrétiens, d'autres demeurèrent sans religion, par libertinage d'esprit ou de mœurs, soit pour ne pas soumettre leur entendement à la simplicité de la foi ,. soit pour ne pas quitter la débauche , les biens mal acquis , ou l'espérance de faire fortune par de mauvaises voies.

Il ne resta plus guère que deux sortes de vrais païens: le bas peuple grossier et ignorant, qui ne se gouverne que par coutume et n'est frappé que des objets sensibles , et certains esprits singuliers qui, par un mauvais raffinement, voulaient soutenir le paganisme sur un respect aveugle pour l'antiquité, et sur les explications allégoriques que quelques philosophes donnaient aux fables. CJétaient les platoniciens de ce temps-là , fort éloignés du bon . sens et de la solidité de Platon et des anciens académiciens ses disciples. Ceux-ci, prenant ce qu'il y a de plus faible dans sa doctrine, et le mêlant avec celle de Pythagore et avec les mystères des Égyptiens, avaient composé de tout cela une espèce de religion dont le fond était la magie, et qui, sous prétexte du culte des esprits bons ou mauvais, autorisaient toutes sortes de superstitions ^ Telle fut la religion de Julien l'Apostat ; et l'on en voit les dogmes dans l'es écrits d'Apulée, de Plotin, de Porphyre et d'Iamblique; mais peu de gens entraient dans ces subtilités, et le paganisme se décriait de plus en plus.

Dans une si grande foule de nouveaux chrétiens il était difficile qu'il ne s'en glissât quelques-uns qui fussent atti-

« AUGUST. VIII. Civil. Il, 12, 18, etc.

«d2 MŒIltS

rés par divers motifs temporels, comme le dnir de s*ava«^ œr soos des princes chrétiens , !a conplaisance pour les psrents ou les amis, la crainte des maîtres; enfin toos icB «Mtife qui font aujourd'hui les faux dévots * : mm ceux-4i se coatenlaient ta plupart de se faire catéchmanènes, et, ne pouvant se soumettre à ta sévérité de ta morale cfaiér tieime, ils différaient leur baptême le plus qu'ils poiivaièi^ et souvent jusqu'à l'article de la mort, afin de se msàotliirdans la malheureuse l^iKTté de pécher, sans être sujelB à!la pénitence; d'autres se faisaient môme baptiser sais être véritablement convertis *. La curiosité de connailte les mystères que Ton ne découvrait qu'aux fidèles y atiir nittquelques esprits légers. La superstition faisait <^rer d'élre ioilié à toutes sortes de oérémonies et participer é ,{aai ce qui portait le nom de saoré, sans discepner;te urai Dieu ni la vraie religion d'avec les autres* Queiqoe soin qu'apportassent les prélats à Texamén des compétents, il était impossible, étant hommes, qa'ils n'y fussent quelquefois trompés.

Plusieurs même de ceux qui étaient chrétiens de foonn0 tfoî se relâchaient de jour en jour. La crainte du martyre ayant cessé , ta mort ne paraissait plus si proche , et le Tepos produisait une autre espèce de péril en faisant perdre ia vigilance. Dès le temps des persécutions on voyait dans les intervalles une diminution notable de ta fervonr des chrétiens; les Pères s'en plaignaient iiautement, et attribuaient à ces relâchements les persécutions les ^tis cruelles s. Il y avait toujours de l'ivraie mêlée avec le fronwnt, c'est-à-dire des chrétiens qui, eomme dit Origène, venaient à l'église, s'inclinaient devant les prètre6L,.défr-

«^ Auo. in Joan. V. 26. tractât. 2. «^ ' Adg. de Caleckia, 17. — Cyr. JHlER. pro CaUck. — 3 l^o. Serm, 6. in Epiphan. 3. — CyPR. dt Làpsis. — DioNYs. Alex, apud Ei'seb. VI. Hisl. 34. — Eus. VIII. ffisL 2.

DES CHRÉtlElN'S. m^

mient pour Fomament de-Fautel, mai» sans corriger \^rs mmut^ ni q^iitfôr' le- rkîe'*.

Que f^l^eedcms lapais as(su!»ée\ lorsque Tew ét»it' dM-é^ tren norvsmjlmoentâstns péril, «Kiis a«vec honnetir? Coimfre* h» frimes et les magistrats qiii s'éUiient 6o»verti» iwer Ifikdaiiénti pas d» iri-vre ehréi;i«nnemeflt ew gardisi^itt ïtàor» ton» et en eiserça^ii leurs cierges, le eeflr»m(iii des M%kg^ eommeiK^a à ne pliù» fimii craindire le» honneur», leâ i^r^ eheseeâ et le» commodités de la; vie. Ainst i amouF d^s plaisirs seasièies , Uavariec et TamMlion^ se FdveilléT«ii1f. Le monde détenu, efar'éticn ne laissait pas d'être men^. On coimmença » distingua les chréiii'ns d'avec I^sstiiiit& et les dévots. Saint Jeft& Cbrysostome^ se plaint sOAtie«»li que ses auditeurs lui disaient, pour excuser leur condoiHg' intéressée et leur attachement aus choses de la tHKnfe : « 'iàom ne sommes: pas des moinesv nous avons des^fem^ Bieâ, 'deS' enfeinis et des Êiniiiies à soutenir. » Cemine' ss €68' chrétiens de Rome ou de Corinlhe, que saint Paul eshertaii à une si haute perfection , et qu'il nommai» flÉMs, n'eussenl pas été des* gens mariés , et inenanc i^ l'fl&térieiir une vie eoinmaoe«.

La corruptionde la nature eoapofseitiie tout. 0nabu8ft>de éeque l'office piibrie et le ministère eeClésiastique avaient ^ dagBéa[ble aua sens ; les réjeuissanees des dimainehesf el^ des grandes solennités excédaient quelquefois les boenfiflt de la- sobriété et de la modestie dirétienne». On firt obligé dès le quatrième siècle, comme j'ai dit, d'aboMr les festin» fiti se disaient aux fêtes des martyrs, et an ééfeiidit'allix dercs d'assislep à ceia des noces. (M^èae^ avèit bim fetœH-qné la dMficulté qu'il y a d'accorder le plaisir se»-

*- Orig. Hem. 26. in Num, 21. in Jos. — CHErt'SCWf . Som. 24i. i»

qcla Mart, — * Chrys. ad fidel. jjnir. Idem. hom. 7. in Ma/ th. mot. in fine. — 3 GrEO. Naz. Orai. 6, 140. — Basil. Orat. de ebriet. -^ AuG. Ep. 29 nov. — ♦ Or:g. contra Cela.

sible avec la joie spirituelle. Le corps est un esclave qui devient insolent sitôt que Ton cherche à le contenter par la Dourritore, jjg, sommeil et les autres commodités. Il ne laisse plus à Tesprit la liberté de s'appliquer aux choses célestes, et la force de résister aux tentations ; et Tesprit ne peut en demeurer 4e maître que par une conduite sévère et une application continuelle. Je parle ici des mêmes temps, que je viens de décrire dans la troisième partie, et j'en relève jusqu'aux moindres défauts , pour montrer les premiers commencements du relâchement, sans prétendre aucunement affaiblir ce que j'ai dit des mœurs générales de l'Église et de sa discipliné, qui était encore en sa plus grande vigueur ; surlout la sainteté était grande dans le clergé.

Toutefois il faut avouer qu'il y avait des prélats trop sensibles aux grands honneurs qu'on leur rendait, et qoe quelques uns étaient accusés d'abuser des grands biens dont ils avaient la disposition. On peut voir les plaintes qui furent portées au concile de Chalcédoine^ contre Dioscore et Contre Ibas. On sait quels étaient dans le siède précédent Eusèbe de Nicomédie et les autres chefs des ariens , principalement George , usurpateur du siège d'Alexandrie. Il ne se trouvera guère d'évêques orthodoxes à qui l'on ait fait de tels reproches avec quelque fondement Mais comme les hérétiques avaient aussi leurs évéques et leurs prêtres , leur conduite passionnée diminuait te respect du sacerdoce.

C'était un grand scandale pour les païens et pour les chrétiens mal instruits, de voir des hommes qui portaient des titres si vénérables, animés contre d'autres évéques et d'autres prêtres, se déchirer d'injures et de calomnies dans leurs discours et dans leurs écrits, venir àxla cour et briguer la faveur des princes pour soutenir leur parti ;

» CoHC. Ckalc. acl. III et X.

car les hérétiques n'omettaient rien de tout cela. On voyait des moines qui, transportés d*un faux zèle, quittaient leurs solitudes, venaient dans les villes, excitaient des séditions et faisaient des violences inouïes. Ces Qésordres régnaient principalement en Orient , où les esprits étant plus chauds et plus fermes, les passions une fois allumées vont aux dernières extrémités. Cependant le respect pour les personnes consacrées à la religion diminuait, et par conséquent celui dç la religion même.

Les vertus apparentes des païens étaient un autre piège pour les faibles ; car il y en avait qui vivaient moralement bien, qui gardaient leur parole, qui faisaient justice; , qui détestaient la fraude et l'avarice ; en un mot, qui observaient les lois et les règles de la société civile, prétendant qu'il suffisait de vivre suivant la raison, sans s'cmbarras- *ser de toutes les questions qui divisaient les chrétiens ' ; comme si les chrétiens n'eussent pas fait profession de suivre la raison souveraine, qui est le Verbe incarné. Ces sages mondains , ne considérant ni les prophéties , ni les miracles, ni les autres preuves sensibles de la mission de Jésus-Christ, prenaient la foi pour une faiblesse et pour une préoccupation d'esprit, et traitaient de superstition la mortification du corps, la chasteté exacte, Téloignemefit des spectacles et les divertissements profanes.

Or, quoique le christianisme fût la religion du prince, le nombre des païens était encore si grand, que Ton ne pouvait les empêcher de parler et même d'écrire et de dogmatiser publiquement. C'était un reste de l'ancienne liberté des philosophes, dont les hérétiques savaient bien aussi se prévaloir^. Tout ce que purent faire les empereurs dans ces premiers temps fut de ferooer les temples et empêcher les sacrifices et les autres cérémonies publiques du culte

' AuG. t» Joan. tract. 45. — * AuG. Cont, advers. leg. et proph. Cod. de pagan. — Euseb. III. Vil. 54, 55, etc.

des idoles; encore les ptfïenâ en Hiunniiniient-U& aou-^ vent ' . On sait les eftorls qiue 6i \e séani soud^Vskieikliiiieftle- Jeune, pour le rétablisseineiit de ^dMiel de Ift YictotKfr^ Quelquefois ils en venaient jasqu'am vielencea Oimire' h» ehrétieus ({ui s'opposaieal publiquement à leurs sitpersl^ lions; et de là vient q\à"û se tronve encore des marlyfs sous les empereurs les plus chrétiens ^ .. Les emptrenps eiO' mêmes gardèrent certaines formoles tirëes du pf^anéeme, qui dans le fond n'étaient qne de» titt^es vaiii»;r goumk le nom de divinité que l'on conttnaa de leur doonef, et répUbète de divin et de sacré à tout en qui las regardait; leur maison, leur trésor^ leur domaine , leorsr lettres , leur pourpre^. Ce laiigage était si établi, <|u« les plua sairits évéques ne faidaienl point de dtâieiilté de &'en servir. IL C^rupHom dei Momutii»*.

Cependant le conuwin des païend a» corrampoit tonjiMiB de plus en plus. Tant ce que j'ai nancpié des vicea qui Fanaient qaand l'Évangile parut dnfaèt encore; et, heis le peu d'esprits forts* et da philosophes dattt jf» viens da parler, il ne restaii plus rien de bon ebez lea Gf ecs wà cbei les Romains qui pÀt servir de eaotceHpoida. hémi ^lè^ct alors que Tenpire tOMba en Ocetdaafi, et il na se soutint en Orient que jusqu'au temps où il fat violennient att»* que. H n'y avait phis ni diseiplioe dansr les troupes,^ » autorité dans les cheiis, ni eonsetls survis , ni science des affaires, ni vigueur dans la jennesse,^ ni prordence dans Iss vieillards, ni amour de la patrie et du public. Chadittoe eberchait que son plaisir et a$a, 'mléïéi parUeidier v €B n'était qu'ioâdélité», qne trahfsotta. Les RcMtiaiaa» amolh bâ par le luxe et l'oisiveté, ne se défeadaiett canire tes Barbares que par d'antre^^Barbore» qir'iia soudoyaient;

» Soca. I, 18. — SozoM. II, 3. — > Ambros. ad Valent^, de relal. — 9¥M. Episl. 31, — 3 MartyroL 1 Jan. 17 marC, 14 amy^ — 4 Nimeu, domiis diuina, sacrum tenr,, ëacf. patrim»

DES CHBÉTIENS. 66Î

ils iélaieat abîmés dans les dâlices, et te piquaient d'une mauvaise délicatesse que rien de «olide ae souteflait^ finfin la tnesure de éeure crimes et 4e leurs abominations étant coinblée, Dieu en êi la jnslice exemplaire qu'il avait prédite par saint Jean ^ Bome fut prise et saccagée plusieurs fois par les Barbares; le sang de tant de martyrs dont elle s'était enivrée ait vengé, et Tempire dt)ccideflt demenra «n proie aex peuples du Nord^ qui y fondèrent de nouveaux reyaumes. Voilà les vraies causes de la chute de 'l'empira romain, "non pas l'étabiissenient de la religion chrétienne, eomme les païens disaient alors, et comme Machra^ et les autres politiques impies et ignorants oi«t osé «dire dans les derniers ieHip&

lies «hnétteos vmnt fam màiem d'«ne aation si perverse et Éî proffondjément Gorrompve, je veux dire de ces der<niers Romains, il était difficile que leur vertu n'en souifrlt qoe^ue dédhet, prineipal^Boent «'étant plus divisés d'avec lesinfiâètes, coimnedu temps des persécuttons, et n'ayant à «e défendre que de leur amitié et de leurs caresses'. Il ne faut donc pa^ «^élonner des vioes que les Pères repivchent aux cHrétiens ^ès ie quatriènae siècle. Saint Au^ gu6tin« ne fe^nait peint d'en aveiifir les pa'ûens qui voulaient se contk'ertir, afin «[u-ils«n tosenrt moins surpris, et par eouséqnont moins scandalisés. « Vous verrez, dit-ii, dans la foule de cenx qui remplissent les églises matérielles, des ivro.;;n€s, des avares, des trompeurs, des joueurs, des débauchés, des gens adonnés aux spectacles ; d'autres qui appliquent des remèdes sacrilèges , des enchanteurs, des astrologues, des devins de diverses sortes; et tous ces gens ne laissent pas de passer pour chrétiens. » Il avoue de bonne foi aux manichéens qu'il y en avait qui étaient

» Amm. Marcel. XÏV et XKVTIF. — » Apoc. XVII et XVin. -* 3 Sa BRIAN, de Gubern. Dei, VI et TH. — ♦ Auo. de Calechie, 5,7, 17, '/b.

superstitieux, même dans la vraie religion, ou tellement adonnés aux passions , qu'ils oubliaient ce qu'ils avaient promis à Dieu *. Il en parle encore souvent dans les ouvrages qu'il a écrits contre les donatistes, où il leur prouve si bien que l'ivraie doit demeurer avec le bon grain dans l'Ëglise jusqu'au temps de la moisson , c'està-dire du jugement. Il condamne' ailleurs l'injustice de ceux qui louaient ou blâmaient en général tous les chrétiens ou tous les moines , selon le bien ou le mal qu'ils ' voyaient dans quelques particuliers. On trouvera des preuves semblables du relâchement des chrétiens dans saint Chrysostome, et dans les autres Pères de ces temps-là '. A quoi donc servaient, dira-t-on, les pénitences publiques et les excommunications? Â purger l'Église de quantité de vices, mais non pas de tous. Pour imposer la pénitence, il fallait que le pécheur la demandât , ou du moins qu'il s'y soumit. Il fallait donc qu'il confessât son péché, soit en se venant dénoncer lui-même, soit en acquiesçant lorsque d'autres l'accusaient * . L'excommunication n'était que pour ceux qui n'acceptaient pas la pénitence , quoiqu'ils fussent convaincus, ou par leur propre confession, ou par des preuves juridiques, ou par la notoriété publique. Encore les évéques prudents et charitables ne ^ hâtaient pas d'en venir à celte dernière extrémité, ils n'excommuniaient point les pécheurs , lorsqu'ils les voyaient si puissants ou en si grand nombre qu'il y avait moins d'espérance de les corriger que de crainte de les aigrir et de les porter au schisme. Ils employaient envers la multitude les instructions et les avertissements, et n'usaient de sévérité qu'envers les particuliers ^ Mais auparavant

' Alg. de Mot. Bccl. 34. — ^ Auo. in Ps. XCII, 12, etc. — 3 ChrysOîïT. in Malt, homil. 61. Idem, de Comjntnct. Jdem^ ad JideL patr. — Auc. Enchirid. 80. — * Orio. Trad. 35. t» Mail. hom. 21, in Jos. — ^ Aïo. III. Cont. Parmen. Epist. 21 et 64.

ils avertissaient souvent le pécheur convaincu et impénitent du péril effroyable où il était ; ils Texhortaient à en sortir, n'épargnant point les menaces pour vaincre sa dureté ; ils gémissaient pour lui devant Dieu , et mettaient •en prières toute l'Église ; ils espéraient et attendaient longtemps , imitant la patience et la longanimité du Père des miséricordes*. Enfin ce n'était qu'après avoir épuisé toutes les inventions de leur charité qu'ils en venaient à ce triste remède, avec la douleur d'un père qui, pour sauver la vie à son fils, se verrait obligé à lui couper un bras de ses propres mains. On peut voir sur ce sujet le discours de saint Chrysostome sur Tanathème'.

Mais pour ceux dont les crimes demeuraient cachés, soit qu'ils ne fussent connus que de Dieu, soit qu'il fût impossible de les en convaincre, il n'y avait point de remède. On ne pouvait leur défendre l'entrée de l'église, ni même la participation des sacrements, s'ils étaient assez impics pour ne pas craindre des sacrilèges. Les persécutions étaient des épreuves sûres pour discerner la paille d'avec le grain ; mais quand elles eurent cessé, l'hypocrisie pouvait durer jusqu'à la mort. Cependant ces chrétiens faibles et corrompus faisaient grand tort à l'Église par ieurs mauvais discours et leurs mauvais exemples, surtout dans leurs familles. Ils instruisaient mal leurs enfants, qu'ils ne laissaient pas de faire baptiser; et le défaut d'instruction domestique était de grande conséquence dans ces premiers siècles, où nous ne voyons point que l'on fît publiquement de catéchisme pour les enfants baptisés.

III. Incursions des Barbares, et leurs mœurs. Les ravages des Barbares, qui ruinèrent l'empire romain, ne nuisirent pas moins aux mœurs de l'Église que la corruption des derniers Romains. L'Évangile , qui est la

» CoHst. aposi. II, 41. — a Edit. ant/l VI, 439.

sfouverainè raison, vejelte également^ tous les défauts qui lui sont contraires. Ni le» siupicte y ixï les feur]»e6^ ni k» brutaux, ni les lâehes, ne peuveat élro cëxétieBS ; k ién^ cièé et la cruauté sont autant incoafipablible» avec l« vitiit religion que le luxe et la mollesse. Les guerres et les* ho»' tilités sont contraires à la piété comme à la justice et à tout» règle. Ainsi TÉgltse souffrit des maus iafiBiis daoft ces désordres effroyables des nations farouches du Nord, qw inondèrent en même temps tout l'empire. Saint Jéfôme, et les autres Pères qui vivaient alors,, nous en ont laissé de tristes peintures *. L'intérêt pressant de eonserver sa \'ie ou son bien, dans une ville prise d'assaut ou dans n pays exposé au pillage , d'éviter l'esclavage , de sauw l'honneur des femmes, ces extrémités sont de violentas tentations de négliger le apiritiuel; et il faut des vertu» bien héroïques pour se soutenir au milieu du carnage et de toutes les horreurs d'une victoire brutale. Nous avons des lettres de saint Basile et de plus anciennes de sunl Grégoire Thaumaturge, pour imposer des pénitences à œw que des incursions de Barbares, dans la Capp^doce, avaient fait^lomber en divers crimes.

Quand les Vandales désolèrent TAfrique, ce qui aflH' geait le plus sensiblement saint Augustin ^ au rapport de Possidius, était le péril et la mort des âmes. « Il voyait, ajoute cet auteur, les églises destituées de prêtres. et de ministres, les vierges sacrées et les autres reli^euxdi^ perses partout. Les uns avaient succombé aux tourmentât les autres avaient péri par le glaive; les'autres, en captivité, ayant perdu l'intégrité du corps, de l'esprit et de la foi, servaient des ennemis durs et brutj^ux. Il voyait que les hymnes et les louanges de Dieu avaient cessé dans les églises, dont les bâtiments même en plusieurs lie«s

ï Hier, in Isai. cap. V, in fin. el al. Idem. Epis'l. de /un, Nepoiiani in fin., cl ad Gerunliam et ad Ageruchiam.

étaient tonsumés;.... que les sacrifices et les sacrements Ti'ëtàient point Techerchés, ou qu'ail n'étart pas facile de trouver qui les pût administrer à ceux qiii les chercha ierrt; . . . que les évêques et les clercs, à qui Dieu avait fait la grâce de ne point tomber entre les mains des ennemis , ou d'en Miapper après y être tombés, .... étaient dépouillés de tout et réduits à la dernière mendicité , sans qu'il fût possible de lewr donner à tous les secours qtii leur étaient nécessaires. »0n peut juger par cet exemple de ce qui arriva dans les autres grandes provinces , tîomme l'Espagne, la Gaule et llilyrie. Quel moyen dans ces désordres ^instruire les peuples, de "former des prêtres, des docteurs? Quel moyen aux évoques de visiter leurs troupeaux, ou, de s'assembler en concile pour remplir les sièges vacants et maintenir la discipline '•? Saint Grégoire finit ainsi ses expficalions sur Ézéchid : a -Que personne ne trouve mauvais si je cesse de parler, tîos calamités sont accrues, comme vous voyez tous; les épées nous environnent, la mort nous merrace de toutes parts. Les uns reviennent à nous les mains coupées ; nous apprenons que les autres sont esclaves , les autres tués. -Quand on ne peut vivre , <xwmnent peut-on parier des sens mystiques de TÉcrittire? » L'Église a donc bien raison de- demander à Dieu, "dans toutes ses prières, la paix et la tranquillité publique, comme un rempart nécessaire à tous les exercices de la «îHgion.

ïl est vrai que les Barbares se «convertirent. Les Francs se firent chrétiens; les Gottis e't les Lombards d'ariens devinrent catholiques , mais ils demeurèrent longtemps barbares. J'appelle ici baiharie cette disposition d'esprit qui fait que l'on ne se gouverne point par raison, mais par passion ou par coutume. Kous avons des exemples remarquables d« la force de la coutume toute seule dans les

' fHonc. î. Bracar. en. 411.

GT2 MŒURS

Iroquois et les autres peuples de 1* Amérique que nous appelons sauvages. Nous -ne connaissons guère d'hommes moins passionnés pour les femmes , ni moins sujets à la colère. Ils sont très patients ; ils ont de la justice et de la reconnaissance ; ils donnent volontiers ; ils exercent Tbospitalité. Toutefois, il a été très difficile jusqu'à présent d'en faire des chrétiens, sinon de ceux qui ont été dès Tenfance apprivoisés et élevés parmi les Français. Ce n'est pas qu'ils manquent d'esprit et de raison dans les choses où ils sont nourris, mais ils sont incapables de prendre de nouvelles idées. Ils ne comprennent point un Dieu créateur de tout, également maître de toutes les nations; la nécessité d'une seule religion dans tous les pays ; l'espérance d'une vie future où Ton ne promet que des biens spirituels , et encore moins les mystères plus sublimes de la religion. Ils écoutent paisiblement ce qu'on leur en dit, demeurant d'accord de tout ; mais il se trouve à la fin do discours que Ton ne leur a rien persuadé. Que si quelqu'un demande le baptême , c'est d'ordinaire pour quelque intérêt présent, et souvent pour obtenir la moindre bagatelle qu'il désire : sitôt qu'ils l'ont obtenue^ ils ne se souviennent plus de leurs promesses , ils retournent avec les leurs, et recommencent à manger la chair humaine et h faire mourir leurs ennemis dans les tourments. li y a d'autres Barbares stupides , comme les nègres et les Cafres , en qui l'on ne trouve nul sentiment de religion, et nulle ouverture d'esprit pour tout ce qui n'est pas sen»ble et palpable. De tous ces gens-là^ il faut en Aire des hommes avant que d'en faire des chrétiens.

Je ne veux pas dire que les Francs et les autres peuples vainqueurs des Romains fussent encore en cet état; mais il est certain qu'ils n'avaient aucun usage des lettres; qu'ils ne vivaient que de la chasse , sans s'appliquer aux arts ni à l'agriculture ; qu'ils étaient accoutumés au pil-

lage et au sang, et que leur figure seule faisait horreur aux Romains. Nous voyons dans leur conduite le principal caractère des Barbares , la légèreté et l'inégalité ; car co • n'est pas agir en hommes que de s'abandonner à diverses passions, suivant les objets qui se présentent. Il faut l'avouer, on voit bien de l'irrégularité et même de la contradiction dans la vie de nos premiers rois chrétiens. Clovis et ses enfants font paraître d'un côté beaucoup de respect et de zèle pour la religion , mais d'ailleurs ils tombent dans l'injustice et la cruauté * . Le bon roi Gontrau , que l'Église a mis au nombre des sainis, entre une infinité d'actions de piété, a fait de grandes fautes; et Dagobert, cet illustre fondateur de monastères, a été fort vicieux. Ce n'est pas qu'il n'y eût encore des évoques d'une sainteté et d'une vigueur apostolique , mais ils choisissaient le moindre mal , et ils aimaient encore mieux des princes chrétiens, quoique faibles et imparfaits, que des païens persécuteurs de l'Église. Une marque qu'ils ne se fiaient pas aisément aux Barbares convertis, c'est que pendant deux cents ans on ne voit guère de clercs qui ne fussent Romains , ce que l'on connaît par les noms. Nous voyons dans ce même temps de grandes plaintes du trop de facilité de quelques prêtres à réitérer la pénitence , ce qui semble avoir pu venir de la légèreté des Barbares *. IV. Mélange des Rornains et des Barbares, Les deux nations , je veux dire les Romains et les Barbares , se mêlèrent insensiblement. Mais comme dans le mélange de deux couleurs chacune perd de sa force , qu'il en résulte une troisième qui les efface , ainsi les Barbares s'adoucirent et s'instruisirent par le commerce des Romains; mais les Romains devinrent plus ignorants et plus grossiers ; en sorte que dès le sixième siècle on remarque

« Martyr. Rom, 28 mart. — * Conc, Toi, 3. an. 589, 11. — Gregor. Pastor, 3. aJmon. 31. — Isidor. Sent, 16.

ira grand changement dans les mœurs de l'Occident*. Qoekfnes conciles* avaient défendu aux évoques de lire les ïivres des païens, et saint Grégoire * ^reprit sévèrement Didier, évéque de Vienne , de ce qu^îî enseignait la grammaire. Ainsi on étudiait peu les historiens , les poètes et les autres auteurs profanes, pour ne s'attacher qti^à ce qvi r^rdait directement la religion , à qui toutefois cesétud^ étrangères ne sont pas inutiles, pour conserver la critique et la connaissance de Tantiquîlé. Faute de ces secours, od reçut trop aisément des écrits supposés sons des noms illustres d'auteurs ecclésiastiques , et on devint trop crédule pour les miracles. Il était si constant que lés apôtres et leurs disciples en avaient fait une inimité , et qu'il s'en faisait tous les jours aux tombeaux des martyrs , qu'on ne les examinait plus; les histoires qui en conienaîent un plus grand nombre et des plus extraordinaires étaient les pi os agréables. L'ignorance de la physique faisait regarder toutes sortes de prodiges comme des marques surnaturelles delà colère de Dieu; on croyait à l'astrologie, on craignait les éclipses et les comètes *.

Mais ce qui manquait du côté de la science et de la politesse était avantageusement récompensé par la piété et les-autres vertus solides. Toute la discipline que j'ai marquée dans la troisième partie subsista jusqu'au dixième siècle ^. Jamais les chrétiens , je dis même les princes et les rois , n'ont été plus assidus à la psalmodie el à tous \es exercices de lar religion que dans le temps dont je parle ici ; jamais ils n'ont été plus exacts à observer les jeûnes et à solennîser les fêles. Rien n'est plus célèbre que la chapelle de Charlemagne. Comme il était presque toujours en voyage , il faisait porter à sa suite des reliques , des

» Cone. Cari. IV, 16. — Gjreo. IX.. Episl. 48. -- » Conc. Cari. IV, 16. — 3 Greg. IX. EpisL 9.-4 VitaLud. PU. — ^ Thom.\ss. DUdp. 2. I, 16, 3. 1, 20.

DES enÉiPIEMS. 675

ornements, et tout ce qui était nécessaire^ pour la» offices divins, avec un clergé nombreux composé de personnes cboi^es. Sa chapelle était sepvie aussi magiiiifiqoement qu'aucune église cathédrale. Son exemple fol suivi par les pvinces ses successeurs, et le& seigneufs qui &'élevèreiil; sur les ruines de cette maisoa imitèrent les princes efi cela coaune en tout le reste. Fendaat tous ces temps on voit des prélats d'une vie très pure, d'une grande application à l'oraison , d'un grand 2èle pour ki coilversioa des âmes ; témoin eeux qui plantèrent la foi dans la Gaule Belgique, dans la'Germanie, et dans les autres pays plus reculés vers le nord. L'autorité des évêques allait toujours croissant. Outre la dignijté du sacerdoce et la sainteté de leur vie, leur habileté dans les affaires et leur affection pour les peuples les rendaient recommandables. Fendant les coq^ quêtes des Barbares ils arrêtaient souvent la fm-enr des victorieux et sauvaient leurs villes du pillage, même a<i péril de leur vie. Attilat fut détourné de Rome par le pape saint Léon , de Troyes par saint Loup, d'Orléans par s^nt Âignan. Mais saint Dizier de Langres et saint Nicaisc de Reims furent égorgés pqxir lear troope&u par les Vandales *. Quand les roi3 barbares furent devenus chrétiens, les évêques entrèrent dans leurs conseils, et furent leurs ministres les plus fitfèles. Us leur inspiraient, autant qu'i;ls pouvaient, la douce'ar et la clémence , intercédant souvent pour le* Griminels, et se servant^e plusieurs moyens pour leur sauver la vie. C'était pour cela qu'ils maintenaient arec tant de soin le droit 'd^ asiles, que le respect des n^arlyrs et des autres saints les plus illustres avait attribué à leurs sépulcres, comme en France' à celui de saint Martin. De là vint apparemment la coutume -de faire perdre la vue à ceux qui étaient dignes de mort. On les mettait hors d'état de mîire , leur laissant toutefois le temps

'• Martyr, 23 maii. 14 dec.

de faire pénitence, et on les enfermait souvent dans des monastères.

Les évèques se servaient encore de leur crédit auprès des princes pour empêcher les injustices et les oppressions, pour procurer le soulagement des pauvres et la commodité publique. Ils y employaient volontiers les richesses des églises ^ Qu'on lise ce qu'Ont fait les papes depuis saint Grégoire jusqu'au temps de Charlemagne, soit pour réparer les ruines de Rome et y rétablir nonseulement les églises et les hôpitaux , mais les rues et les aqueducs, soit pour garantir toute Tltalie de la fureur des Lombards et de Tavarice des Grecs. Qu'on lise les Ties de saint Ârnoul, de saint Ëloi, de saint Ouen , de saint Léger, et des autres prélats qui ont eu pari aux affaires publiques en ce temps-là ; on verra que le christianisme , loin de nuire à la politique , en est le fondement le plus solide , puisque la charité est le meilleur moyen d'unir les hommes, de les faire vivre ensemble dans la paix et dans l'abondance , qui est le but de la véritable politique. Il est vrai que les chrétiens ne sont pas si propres à devenir des conquérants, parceque les. grandes conquêtes ne sont la plupart que d'illustres brigandages.

Ce grand crédit des évêques et des abbés se trouva insensiblement mêlé de puissance temporelle, et ils devinrent seigneurs avec les mêmes droits que les laïques, mais aussi avec les mêmes charges de fournir des gens de guerre pour le service de l'État, et .souvent de les conduire en personne. Les nations étaient dès lors assez mêlées pour faire des clercs indifféremment des Barbares comme des Romains; mais il était difficile de changer tout à fait leurs mœurs, et de les empèclier d'être encore chasseurs et guerriers après, leur ordination , surtout quand les ordres du prince les obligeaient à porter lesarmes. Enfin il faut

' Anastas. . *

avouer que les seigneuries temporelles attachées aux dignités ecclésiastiques ont été une grande source de relâchement dans la discipline.

Page 1