‹ Œuvres de l'abbé Fleury (volume 2)Chapitre 125 sur 131 · VI. Mœurs de V Occident, Désordres du dixième siècle · texte numérisé non relu

VI. Mœurs de V Occident, Désordres du dixième siècle

En Occident la foi était entière, on ne s'avisait pas de douter de la religion; il n'y avait point d'hérésie, mais l'ignorance et la barbarie croissaient. Charlemagne avait travaillé de tout son pouvoir au rétablissement des bonnes lettres et de la discipline ecclésiastique ; les rois suivants ne soutinrent pas ses grands desseins , et l'Église et l'état retombèrent bientôt dans des désordres pires que les piécédents. La foi avait été plantée dans la Saxe, dans la

» TiiEOPii. 336; Cedr. 450, 433. 0. — Cedr, 499. Id, 554. — > Ap> Baron, an. 912.

Bavière et dans tout le reste de la Germanie ; mais pour l'affermir chez ces nations indomptables, CharWmagne avait été obligé de soutenir la prédication par le fer et par les supplices. Il y eut donc plusieurs conversions forcées dans les commencements, qui par le malheur des temps ne purent être suivies de tout le soin qui eût été nécessaire, aBn que la religion prit de solides racines dans ces pays nouvellement défrichés. On peut donc croire qu'il y resta un grand fond d'ignorance et d'insensibilité pour les choses spirituelles; et peut-être est-ce une des causes de la facilité que le schisme et l'hérésie ont trouvée à s'introduire par tout le Nord. Les guerres civiles, qui continuèrent depuis le règne de Louis-le-Débonnaire , ramenèrent l'ignorance et le désordre , même dans les parties les plus saines de l'empire français , et pour comble de misère les Normands, encore païens, le pillèrent et le désolèrent de tous côtés ; les Hongrois, aussi païens, coururent l'Italie ; les Sarrasins, se flrent longtemps craindre sur ses côtes, et océupèrent enfin la Fouille et la Sicile, outre l'Espagne, qu'ils tenaient depuis plus d'un siècle : ainsi ce qui restait des mœurs et de la politesse des Romains acheva de s'effacer.

C'eût été peu que la perle des arts , des bonnes lettres et de la j)oIitesse , si la religion n'y eût été intéressée ; mais elle ne peut naturellement subsister sans l'étude et sans l'instruction , qui conserve et la doctrine et la morale. Il faut que l'Écriture sainte soit lue , enseignée et expliquée au peuple ; il faut que les traditions apostoliques soient conservées soigneusement, et purgées de temps en temps 4e ce que les hommes y auraient ajouté sans autorité légitime. Tout cela était très difficile à faire dans les temps misérables dont nous parlons. Les laïques la plupart n'avaient point de livres et ne savaient pas lire; et si les seigneurs avaient quelques livres anciens entre leurs joyaux..

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ils ne pouvaient tes entendre , puisqu'ils étaient écritâ es latin. Car OQ ne le parlait plus , et on n'écrivait pas eocore le français ni les autres langues vulgaires, qur comioeih çaient à se foriner. C'était en latin que se faisaient l'o&e de rÉglise et les leclBres publiques de TÉcriture, et ofilfô expliquait raren^nt.

Les seigneurs , cantonnés chacun dans son cbâteau, à cause des petites guerres qu'ils avaient continaellement les uns contre les autres , ne pouvaient se rendre souvent à ia ville épiscopale, principalement s'ils étaient en guerre avee l'évéque lui-même. Il fallait donc se contenter des messes privées de leurs cliapelainâ, ou de l'office des monastères voisins. Mais les moines n'étaient pas établis pour ei^etgoer, et n'avaient point d'autorité pour corriger '. Dès le movième siècle les évoques se plaignaient souvent que les églises étaient abandonnées des riches et des grands, et les pressaient d'y venir , du moins aux fètesr soienneUés. Or , on contplait alors quatre jours de l'aiHiée où tous k» chrétiens devaient communier : Noël, le jeudi saint ^ Pâques et la Penteeète *.

Le menu peuple n'était pas mieux instruit que les nobleâ, si ce n'étaient les bourgeois de quelques villes qui av^eul de bonsévêqucs. Mais ils prêchaient si peu pour la ph*parl, que l'on voit des canons qui leur recommandent d'enseigner au inc»ns en langiKs vulgaire le Symbole et l'Oraiaoi dominicale, c'est-à-dire les éléments de la religion, M, comme nous dirions aujourd'hui, le ecUéckisme ^. Dansce» ténèbres si épaisses, qui pourrait croire jusqu'où allaient l'ignorance et la crédulité^ si l'on n'en voyait encore des marques dans les plus vieiUes légendes? Car ceat à ce temps, c'est-à-dire d^Miis le nouvième siècle, queToi rapporte la p4vpart des faux actes des martyrs et des

* Conc. TicÎH. an. 855, 4. — * Agob. de Pria, sacerd. — TlTEODCLPH. 4a. 46. - H(ym^ Lxogr. PP. IV. — 3 C(mc. Trojlêi. 15.

autres sainte , inveMés par i^ne piété msA entCRdue pour eotretenii* le peuple à leurs fêtes ; d'où vierrt que les saints les i^us fameux so&t d'ordinaire ceux dont les histoires sont les pbis altérées. Cest vers ce temps qu'ont été fal)nk|uées les fausses Décrétaies dlsidore, qui ont tant coobribué as changement de Taneienne discipline.

Les prêtres et les clercs n'étaient eux-mêmes guère en étal de s'instruire. Ils étaient contraints de se défendre à nain armée des hostilités universeiles , pour consers^er ^es biens de l'Église deot ils sn^bsistaîent. Plusieurs , pressés iie la pauvreté, étaient réduits à foire des métiers sordides, -ou à. passer 4ic province en province pour trouver à vivre Jiuprès de quelque évêque ou de quelque seigneur. Quelles études pouvaient-ils faire et quelle régularité pouvaient* ils garder dans leurs RKBurs? Il B*y eut que quelques chapitres de cathédrales et quelques monastères où «e conserva la traditioa des études et des pratiques plus exactes de la vie chrétienne ; encore les moines et les chanoines étaient-44s tombés dans un grand relâchement depuis leur première institntion; on fe voit par les exeelients règlements que fitLouifi-le-Débonnairepour rétablir 4eyr discipline ^. Mais les désordres smvafits les firent tomber dans un état plus déplorable ; la plupart des monastèpes furent piltés , brèlés et ruinés par les Normands ; les moines et les chanoines massacrés ou dissipés, et réduite .à vivre au milieu des sécutiers.

On peut jrUger combien les pauvres étaient abandonnés •dans ces misères publiques. ComnKînt auraient-ils été «ecottrus par les clercs , qui avaient eux-mêmes tant de fwiiie à stfbsi««ter? et où aurait-on pris des tuméfies dans ^es lemfis où l'on voyait des famines si horribles que Ton mangeait la chair humaiike? car le coHunerce n'était pas iibre, pour suppléer à la disette d'un pays par l'abonianc

* Conc. Aquisgran. an. 817 Cohc^ Trojiei preefat.^eic. 8.

de Fautre '. A peine les églises avaient-elles des vases sacrés; et c'est dans ces temps ou nous voyons les défenses de se servir de calices de verre, de corne, de bois ou de cuivre , et la permission d'en avoir d'étain. Ce n'est pas qu'il ne restât de grands patrimoines aux églises , mais ces biens étaient une tentation continuelle aux princes et aux seigneurs, qui avaient toujours les armes à la main. Souvent les évêchés étaient usurpés par des hommes tout à fait indignes, qui s*en emparaient par force ; souvent uo seigneur voisin y établissait à main armée son fils en bas âge, pour pilier l'Ëglisesous son nom. C'est ainsi que Hugues, fils de Hébert, comte de Vermaadois, fut ijaim dans le siège de Reims dès l'âge de cinq ans. Rome même fut exposée à ces désordres : les petits tyrans d'alentour y furent les plus forts , et pendant ce dixième siècle ce ne fut qu'intrusions et expulsions violentes dans ce premier siège, où jusque-là la discipline s'était conservée très pure.

Les conciles devinrent très rares , par la difficulté de s'assembler au milieu des hostilités universelles ; car elles étaient telles, qu'il n'y avait pas de sûreté d'aller d'une ville à l'autre. Ainsi non-seulement les maux de TËglise étaient grands, mais les remèdes étaient difficiles. La mémoire des anciens exemples et des anciennes règles s'effaçait et se perdait peu à peu. A force de voir des crimes impunis, on s'y accoutumait, on s'y endurcissait; ce n'était plu» une maladie ordinaire, c'était une insensibilité et une léthargie spirituelle. Tout le monde était chrétien , en sorte qu'il semblait qu'on le fût naturellement, et que chrétien et homme fût la môme chose : ce n'était plus une distinction ; le christianisme était devenu une partie des mœurs, et ne consistait presque plus qu'en des formalités exlé-

« Glaber. II , 9. IV, 5. — Conc. CalchuL in Axig, 787. — TribdR- LXXXIX, 18. dt Consec. dût, 1, 45.

rienres. Les chrétierfs ne différaient guère des Juifs et des infidèles quant aux vices et aux vertus, mais seulement quant aux cérémonies, qui ne rendent point les hommes meilleurs.

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