VII. Conservation de la religion
Si la religion chrétienne n*eût été Foeuvre de Dieu , elle n*aurait pas résisté à des attaques si violentes; mais il a bien montré qu'il est au milieu de son Église, et que nulle révolution humaine n'est capable de l'ébranler •. Au contraire, la force de l'Évangile a merveilleusement éclaté dans ces temps misérables. Quelque ignorance qui régnât, tout le monde, jusqu'aux moindres femmes, connaissait et adorait un seul Dieu, créateur de l'univers, Père, Fils et Saint-Esprit; et Jésus-Christ, ce même Fils unique de Dieu , sauveur de tous les hommes. Tout le monde croyait un jugement et une autre vie ; tous les grands principes de la morale étaient certains et connus de tous ; au lieu que, dans le meilleur état de l'ancienne Grèce, les philosophes ne cessaient d'en disputer.
Il est vrai que l'on suivait mal ces principes , et qu'encore que personne ne les contestât, peu de gens en tiraient les conséquences nécessaires pour y conformer leur vie. Cependant la morale chrétienne ne laissait pas de faire de grands effets jusque dans les mauvais chrétiens. Elle empêchait beaucoup de maux, elle rendait les peuples les plus barbares moins cruels, plus trajtables et plus doux ^ S'ils n'évitaient pas les crimes , du moins plusieurs s'en repentaient et en faisaient pénitence; du moins ils se condamnaient. Enfin la profession du christianisme a répandu dans \e public une certaine teinture d'humanité, de pudeur et d'honnêteté, qui se trouve rarement ailleurs.
La tradition de la doctrine et des mœurs se conservait
ï Ps, XLV, 6. — 2 Elseb. 1. Pr^p. evang 3, etc. YI, 8. ex Bardes, et Theod. de cur. off, Grœc. IX.
dans CCS temps où la face de rËglisa»paraît en général sr défigurée. Il y eut de grands docteurs et de grands saints de toutes condUioDS, et en toutes les parties de rOccident. En France, la discipline monastique commença à se relever par la fondation du fameux monastère de Cluny, doot les premiers abbés, comme saint Odon et saint Majole, sont célèbres par leur piété et par leur doctrine. En Ualie, saint Romuald fonda le monastère de Camaldoli et grand nombre d'autres, et forma plusieurs disciples illustres. Nous voyons en même temps plusieurs évêques d'un grand zèle , un saint Dunstan en Angleterre , un saint Udalriceo Allemagne, un saint Adalbert en Bohême, apôtre des Slaves et martyr. Nous voyons saint Boniface aussi marlyr en Russie , saint Brunon en Prusse > saint Gérard , noble Vénitien, évèque et martyr en Hongrie, et plusieurs autres qui, par leurs instructions, Leurs vertus et leuis miracles, soutenaient la tradition de la saine doctrine el de la discipline ecclésiastiq^ue. Dans ce même siècle, news voyons entre les laïques plusieurs saints, même entre les plus grands seigneurs; saint Géraud, comte d*Aurïllac; saint Etienne, roi de Hongrie; saint Émeric ^ son fils; l'cûipereur saint Henri, le roi Robert.
Ces saints, particulièrement ceux des nations nouvelle-, ment converties, comme saint Henri et saint Etienne , font voir les dispositions à la vertu des peuples que les Rompus appelaient Barbares. Us étaient portés à la droiture , à la franchise, à la chasteté, au mépris des plaisirs et des commodités du corps ; ils aimaient la justice , Thospitalité et l'aumône. Quand ces hommes sérieux , sincères et courageux , avaient une fois goûté l'Évangile , ils l'embrassaient de toirt leur cœur; ils ne cherchaient aucune finessft pour l'interpréter, aucune difficulté ne les rebutait. Il est vrai que leur conduite n'était pas toujours si constante et si uniforme que celle des anciens Grecs ou Romains; mais
DES CHRÉTfENS. C87
aussi n'étaient-ils pas si capables de dissimulation et dliypocrisie.
Ce fut par les soins et par l'autorité d« ces saints personnages que Ton commença à rétablir la sûreté publique , en faisant jurer à tons les seigneurs la trêve de Dieu^. Ainsi nommait-on une surséance de tons actes d'hostilité, depuis le mercredi au soir jusqu'au lundi matin en chaque semaine; et en tout temps les clercs et les moines, les pèlerins et les laboureurs devaient être en sûreté '. Cette trêve fut établie en jdusîeui's conciles sous peine d'excommunication , tant la religion avait encore de ponvoir sur les esprits, (fuoiqne les fondements de la société civile fussent presque renversés. C'est ansst le temps où il est plus parlé de fexcommtiràcation contre ceux qui frapperaient les clercs. On ne s'en fût pas avisé dans les premlera sîèdes : le respect les défendait assez; mais alors Us étaient tous les jours exposés aux dernières violences.
VllI. Rétablissement de la piété et de la discipline.
Les Normands avaient ruiné grand nombre d'églises , et on laissait tomber les autres par la fausse opinion de la fin du monde, que l'on a ttendgit* précisément l'an mil de Notre Seigneur'. Quand on vit que le monde durait encore après cette année fatale, on re^commença partout à bâtir des églises les plus magnifiques que l'on put, selon les temps, et toujours bien au-dessus des maisons nonseulement des particuliers, mais des plus grands seigneurs. On fit de grandes fondations , dont plusieurs n'étaient que des restitutions de dîmes et d'autres biens d'église usurpés pendant les désordres. On chercha partout des reliques avec grand soin, et on employa pour les orner les joyaux les plus précieux, comme nous voyons encore dans les trésors des anciennes églises. On s'appliqua en même temps
^ Glab. IV, 5. V, 1. an. 104L — » Cap. 1. Extra de Irev, et pa. — 3 Glab. III, 4.
à rétablir le chant et la solennité des offices divins. Ce fut dans le onzième siècle que Guy, moine d^Ârezzo en Toscane j inventa les notes et la méthode qui est le fondement de toute la musique moderne. Les princes pieux que j'ai marqués favorisaient tous ces biens et par leurs libéralités et par leur exemple. Nous chantons encore des répons composés par le roi Robert * ; et il tenait à honneur de faire Tofiicede chantre publiquement dans l'église^.
Je ne vois point de siècle où la longue psalmodie ait été plus en règne. On le voit par l'usage des chartreux et des autres ordres de ces temps-là. Les moines de Cluny rendirent fréquent l'office des morts, et le petit office de la Vierge commença peu de temps après \ Plusieurs avaient la dévotion de réciter tout le psautier chaque jour *. Â proportion des offices on multiplia aussi les messes et les autels. Les chapelles domestiques étaiçnt sans nombre. Chaque seigneur voulait avoir la sienne dans l'enclos de son château, pour n'être pas privé des offices et de la messe quand la guerre ne lui permettait pas de sortir. La vanité s*y mêla. Ils trouvaient beau de compter des chapelains entre leurs domestiques, et dédaignaient les églises publiques, où ils se trouvaient confondus avec le menu peuple. Cependant il était inipossible que cette multitude d'offices célébrés en tant de lieux différents eussent la même dignité que l'office unique d'un évêque assisté de tout son clergé, comme il se pratiquait dans les siècles précédents. D'ailleurs on avait oublié les raisons de plusieurs cérémonies qu'on ne laissait pas d'observer par tradition, et on avait perdu les idées de l'ancienne politesse. Aussi ne voyons-
* Helgaud. vu. Rob.
* On les chantait encore au temps où M. Flcury écrivait, avant toutes les réformes qu'on a faites depuis dans la plupart des livres de nos églises. [Note des premiers éditeurs. ]
3 Baron, ad Martyr. 1 nov. — * Petr. Dam. VI, ep. 32.
DES CHUKTlliNS. 689
nous plus depuis ce temps que l'on ait eu les mêmes soins que l'on avait auparavant pour éloigner les églises de tous les bâtiments profanes ou du bruit des lieux fréquentés. On eût cru perdre trop de place dans les villes. Nous ne voyons plus de portiers ni d'autres moindres clercs dans les églises, pour y procurer la propreté, l'ordre, la tranquillité. Ces fonctions ont été laissées à des bedeaux et à des valets purs laïques, ou elles ont été tout à fait abandonnées , en sorte que les assemblées ecclésiastiques sont devenues confuses et tumultueuses. Les seigneurs , puis les magistrats et les autres laïques les plu^ notables , se sont placés dans le chœur avec le clergé ; et le respect étant une fois perdu , toute la foule du peuple et même des femmes s'est avancée jusque dans le sanctuaire.
Mais il y avait dans le onzième siècle des abus bien plus importants à corriger : la simonie et l'incontinence. L'ignorance et la pauvreté rendaient les clercs intéressés et insensibles aux mfiux de l'Église, étant tout occupés de leur subsistance '. On vendait communément les bénéfices et jusqu'aux prélatures. Une grande partie des clercs entretenaient publiquement des concubines; quelques uns même attaquaient impudemment la loi du célibat comme un abus, particulièrement eu Allemagne, où la religion avait toujours été plus faible. Ces, clercs ignorants et grossiers i\e regardaient leur ministère que comme un métier, et vivaient chacun en leur particulier, ne s'appliquant ni à l'étude ni à Toraison , mais au ménage. Ainsi ils ne comprenaient point Içs raisons sublimes du céHbat, et en regardaient la loi comme une tyrannie insupportable. Ce fut la cause de leur fureur contre le pape Grégoire VIL Saint Pierre Damien, soutenu de l'autorité de Léon IX et des autres papes de son temps, s'opposa vigoureusement à ces abus. Pour les mieux déraciner, ils établirent des
J Glab. II, 6. 7. c. vît. - Petr. Dam Opus. VI, XVÏT, XVIll. I. «ik
chanoines régnliers qiri montraient ati clergé l'exemple de vivre en commun et d'observer la discîpîîne canonique; et c'était de ce corps (jne Von tirait ia plupart des prélals ^ des pasteurs ' .