QUATRIÈME FRAGMENT
M. DE CHEVKErSE.
10 février 1698.
M. le duc de Chevreuse vit madame Guyon en passant en 4689, et fit plus grande connaissance avec elle en 4693. Après avoir eu plusieurs conversations et lu ses ouvrages, il en parla à .V. l'évêque de Meaux, le priant de l'examiner. M. de Meaux eut un peu de peine à T entreprendre , et enfin s'en chargea. M. de Chevreuse lui donna Le moyen court, imprimé, et Les terreur», manuscrit. Ils eurent avec madame Guyon une conversation de sept heures . depuis trois jusqu'à dix , où ils examinèrent toutes les remarques de M. de Meaux sur ces livres. Elle le satisfit, aidée de M. de Chevreuse : ils convinrent de tout , excepté de l'amour pur : M. de Meaux ne voulant point admettre Tamour de Dieu pour lui-même, sans aucun rapport à notre béatitude ; mais seulement qu'une amo pouvait être assez parfaite pour trouver son bonheur dans la considération du bonheur de Dieu.
Il y eut une autre conférence chez M. l'abbé Saumon. Madame Guyon communia à la messe de M. de Meaux ; puis ils conférèrent matin et soir, et dînèrent ensemble, M. de Chevreuse toujours présent ; et dès lors madame Guyon se mit sous la conduite de M. de Meaux, promettant de n'agir que par ses conseils. Madame Guyon était connue et estimée de madame de Maintenon et de plusieurs autres dames do la cour. Elle venait de Versailles et allait souvent à Saint-Cyr. Madame de Maintenon, pendant deux ans, portait toujours dans sa poche Le moyen court. M. de Meaux résolut dès lors d'écrire sur la matière de l'oraison, et se mit à lire saint François de Sales, le bienheureux Jean de la Croix, sainte Thérèse, etc., etc., et à amasser des mémoires. Il avouait avoir peu étudié la matière jusque-là. On sut que M. de Harlay, archevêque de Paris, voulait parler au roi de madame Guyon comme d'une I. 5
personne dangereuse et qui prêchait le quiétisme, et censurer ses* livres. Pour le prévenir, M. de Meaux conseilla à madame Guyon <Je ne point recevoir de visites ; et elle, pour grande sûreté, se retira à la campagne. Madame de Maintenon et son conseil résolurent de faire examiner madame Guyon et ses écrits par quatre personnes d'autorité, pour en répondre au roi et au public en cas de besoin. Ces quatre furent M. de Meaux, M. de Noailles, alors évoque de Châlons, M. Tronçon, M. l'abbé de Fénelon; par là M. de Meaux rentra en commerce avec madame de Maintenon, qui était aliénée de lui depuis plusieurs années.
M. l'abbé de Fénelon connaissait madame Guyon pour l'avoir vue en 4686, à Béne, chez madame la duchesse de Béthune, dont le frère, M. Fouquet de Vaux, était gendre de madame Guyon. M. de Fénelon avait eu depuis ce temps plusieurs conversations dvec elle. Ces quatre examinateurs demandèrent à madame Guyon des éclaircissements, quelle leur donna, en des mémoires fort amples, par ordre alphabétique, contenant l'explication des principaux termes de la vie intérieure, plusieurs citations des Pères. M. de Fénelon écrivait aussi de son côté des extraits de saint Clément Alex. , de saint Denis , etc. M. de Meaux parut dès lors à M. de Chevreuse vouloir s'attirer toute l'autorité de la commission, et réduire les trois autres à son avis. Madame Guyon fut entendue plusieurs fois par les commissaires, conjointement et séparément à Issy et à Paris, chez M. de Morstein, gendre de M. de Chevreuse. Elle les satisfît, et M. de ChÂlons lui dit un jour : « Continuez votre manière d'oraison, et à vous abîmer toute en Dieu. » M. de Meaux lui pariait quelquefois avec beaucoup de chaleur et de hauteur : M. Tronçon aidait à la dame à s'expliquer dans les termes plus connus aux autres.
M. de Paris, craignant d'être prévenu, publia son ordonnance \e 16 octobre 4694, la cour étant à Fontainebleau, sans en parler au roi , contre sa coutume en chose importante.
M. l'évéque de Chartres vint un Jour, fort alarmé, dire à madame de Maintenon qu'il ne fallait pas s'étonner s'il y avait à Saint-Cyr de la division ; qu'il y courait des livres pernicieux, entre autres Le moyen court. Madame de Maintenon le tira de sa poche
en riant y lui demandant si c'était celui-là, et soutenant qu'il était fort bon ; et toutefois, sur cet avis de son évéque, elle entra en soupçon et écrivit à huit personnes : le père Bourdaloue, M. Brisacier, M. Tiberge, etc., qui, la plupart, lui répondirent que le livre était mauvais ou suspect. Dès lors elle entra en défiance de M. l'abbé de Fénelon, qui toutefois fut nommé peu de temps après archevêque de Cambrai.
Cependant les conférences continuaient entre les commissaires, et M. de Meaux dressa trente articles qui devaient comprendre tous les principes de la vie spirituelle. H. de Cambrai trouvait que quelques-uns n'étaient pas assez eicpliqués, et, pour pouvoir signer comme en étant persuadé, il en ajouta quelques uns, en sorte qu'on en mit jusqu'à trente-quatre, qui furent signés des quatre commissaires le ... avril 4695. On les fit aussi signer à madame Guyon.
M. de Meaux avait assuré plusieurs fois à M. de Chevreuse qu'il n'avait jamais de différend sur la doctrine avec M. de Cambrai, et promit qu'il prendrait un jour ou deux, s'il le fallait, pour conférer à fond avec lui et convenir de tout ; mais il a toujours différé : quoique pressé plusieurs fois, il ne Ta pas exécuté.
Peu de temps après , M. de Meaux et M. de Châlons les firent imprimer dans leurs ordonnances du 1 6 et du 26 du même mois. M. de Chartres publia aussi son ordonnance contre les quiétistes le l\ novembre 4 695. Madame Guyon se retira ensuite à Meaux, aux Filles de Sainte-Marie, où M. de Meaux lui parla plusieurs fois, la voulant obliger de reconnaître qu'elle avait tenu les erreurs condamnées par son ordonnance , ce qu'elle refusa toujours de faire. Comme il avait permis à la supérieure de la laisser sortir, elle se retira et revint à Paris. M. de Meaux en fut fort irrité. M. de Paris mourut, et M. de Ch&lons lui succéda.
M. de Meaux acheva son livre en 1696 , et y mit plusieurs faits pi plusieurs pièces injurieuses à madame Guyon. M. de Cambrai vo) nnt CCS faits dans son livre, ne voulut pas l'approuver.