‹ Œuvres de l'abbé Fleury (volume 2)Chapitre 22 sur 131 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Études des Bomaiss.

Les Romains furent instruits par les Grecs, et les imitèrent le plus qu'ils purent, jusques à apprendre communément leur langue, ce que nous ne voyons pas qui eût été encore pratiqué dans le monde. Ni les Hébreux , ni les Égyptiens, ni les Grecs, n'apprenaient point la langue étrangère pour être comme Tinstrument de leurs éludes. Il est vrai que le grec était une langue vivante, et ia langue de commerce de la mer Méditerranée et de tout l'Orient, ce qui la rendait nécessaire pour les voyages, pour le trafic, et pour toutes les affaires du dehors. Il était même facile aux Romains de l'apprendre par la. quantité de Grecs libres ou esclaves qui étaient répandus partotrt, et par le voiai- • inage des colonies greccpies d'Italie. Les Romains eurent donc cette étude de plus que âes Grecs; et d'afbord fls y joignirent la grammaire, qu^rls n'apprenaient que «omnae les Grecs Taraient faite, c'est-à-dire par rapport à la langue grecqne. Depuis ils s'appliquèrent au latin, qui alors se purifia, se fixa, et vint à sa perfection. Mais quand les Romains commencèrent à étudier, les études desOrecs

avaient déjà fort changé. L'autorité des poètes était fort déchue , parceque les physiciens avaient détrompé le monde des fables, et décrédité parmi les gens d'esprit leur fausse religion, qui n'avait point d'autre fondement que des traditions incertaines et des impostures grossières. Les Grecs avaient commencé d'écrire des histoires véritables depuis les guerres des Perses, et ils avaient acquis une grande connaissance de la géographie depuis les conquêtes d'Alexandre. Enfin, les philosophes socratiques enfreignaient une morale bien plus pure que les poètes. On ne laissait pas de les estimer encore*beaucoup, et de les regarder sinon comme des hommes divins, au moins comme de grands hommes et comme les premiers philosophes. On y voyait toujours des sentiments fort utiles et de fort belles images de la nature. Ils étaient toujours agréables à lire, à réciter, à chanter : les cérémonies de la religion en conservaient l'usage ; leur antiquité et la coutume de les vanter ne servaient pas peu à les soutenir.

La rhétorique même et la philosophie, qui étaient alors les études les plus solides, avaient bien dégénéré sous la domination des Macédoniens. Les villes grecques, même celles qui étaient demeurées libres, n'avaient plus de grandes affaires à mettre en délibération comme auparavant. Les orateurs employaient souvent leur éloquence à flatter les princes ou à se faire admirer eux-mêmes. D'ailleurs, comme on avait vu la grande utilité de cet art, on avait voulu le faire apprendre aux jeunes gens : et il s'était formé pour l'enseigner un genre de maîtres que Ion appela proprement rhéteurs, qui, n'ayant pas assez de génie pour la véritable éloquence, se réduisaient à ce métier, dont ils subsistaient. Ce sont eux qui ont formé cet art que l'on appelle encore rhétorique , ou du moins qui l'ont chargé de ce détail infini de petits préceptes que nous voyons dans leurs livres; ce sont eux qui ont introduit Ivs

déclamations sur des sujets inventés à plaisir et souvent peu vraisemblables, exerçant les jeunes gens à parler sans rien savoir, seulement pour faire paraître de Tesprit : ce qui a produit enfin la fausse éloquence des siècles suivants, et ces discours généraux si pleins de paroles et si vides de choses. Ce mal s'étendit principalement en Asie, où les Grecs étaient moins libres et plus éloignés de leur origine : et ce fut à Athènes que le bon goût de l'éloquence et des beaux-arts se conserva le plus longtemps,

La philosophie était devenue un prétexte de fainéantise et une guerre continuelle de dispotes inutiles. Aristote ne s'était pas contenté de ce qui était d'usage dans la dialectique, il en avait poussé la spéculation jusques à la dernière exactitude. Il s'était aussi fort appliqué à la métaphysique et aux raisonnements les plus généraux. Tant de gens parlaient de morale, que, comme il y en avait peu qui la pratiquassent, ils l'avaient rendue ridicule ; car plusieurs faisaient servir \A profession de philosophe à de petits intérêts, comme de faire leur cour aux princes curieux, ou de gagner de l'argent ; et ceux qui cherchaient la sagesse le plus sérieusement se décriaient fort par la multitude de leurs sectes; car ils se traitaient tous d'insensés les uns les autres. Les Romains, voyant les Grecs en cet état, méprisèrent longtemps les études comme des jeux d'enfants^ et des amusements de gens oisifs ; car pour eux ils s'appliquaient uniquement aux affaireâ. Chacun travaillait à augmenter son patrimoine par Fagriculture, le trafic et l'épargne : et touç ensemble procuraient l'accroissement de l'État en s'appliquant à la guerre et à la politique.

Or, quoiqu'ils aient voulu faire croire qu'ils avaient tiré (le leur fond cette frugalité, cette discipline militaire et cette fermeté dans leur conduite qui les ont rendus si puissants, leur propre histoire fait voir qu'ils vivaient déjà beaucoup appris des Grecs avant qu'il y eût en Grèce

TRAITÉ DES ÉTUDES. f ^

ni orateurs ni philosophes de profession. Le pretairr Tàiquin était Corinthien d'origine , et il avait instruit Seiviii> Tullus. Pythagore vivait du temps de ce dernier, et il est bien vraisemblable que quelqu'un de ses disciples eul commerce avec les Romains , tant leur vie sévère et frugale avait de rapport avec cette philosophie italique. Enfin il est certain qu'ils apportèrent de Grèce les lois des douze Tables, que Gcéron estimait plus que tous les livres des philosophes. Gomme ils s'appliquaient fort à ces lois et à leurs affaires domestiques, il se forma chez eux une étude qui leur fut parliculière , et qui dura autant que leur empire : c^est la jurisprudence, que nous ne voyons point qu'aucune nation eût encore cultivée. Ce n'est pas que les Grecs ne se fussent fort appliques à l'étude des lois: mais c'était phitôt en orateurs qu'en jurisconsultes. Je vois qu'ils en savaient fort bien la disposition, qu'ils en pénétraient même les raisons, et qu'ils les appliquaient fwt à propos aux affaires publiques et particulières : mais je ne vois point qu'ils aient eu des gens qui fissent profession de les expliquer aux autres, et de donner des conseils, ni qu'ils aient écrit des commentaires sur leurs lois; car pour les formules, il est certain que les orateurs grecs en laissaient le soin à de petites gens qu'ils appelaient pragmatiques ou praticiens. II est vrai qu'il y avait eu en Grèce des législateurs et des philosophes qui avaient étudié les lois d'une manière bien plus Loble et plus étendue , puisqu'il est bien d'un plus grand génie de faire tout un corps de lois que de les appliquer au détail des moindres affaires; et ils avouaient que cette science si utile leur était venue d'Egypte et d'Orient, aussi bien que toutes les autres. Pour revenir à Rome, jusques à la fin du sixième siècle de sa fondation, on n'y enseignait aux enfants qu'à lire» à. écrire et à calculer. Les hommes étudiaient les lois et les formules, ou médiocrement pour leur usage particulier, ou plus cy-

rieusement pour donner des conseils aux autres, et acquérir de la réputation et du crédit. Ce ne fut qu'après la seconde guerre punique qu'ils commencèrent à entrer dans les curiosités des Grecs, à apprendre communément leur langue et à lire leurs ouvrages : encore y eut-il d'abord quelques ordonnances du sénat contre les rhéteurs et les philosophes de profession, comme contre des gens qui introduisaient des nouveautés dangereuses.

Les Romains s'appliquèrent aux études des Grecs suivant leur génie, c'est-à-dire qu'ils y cherchèrent ce qu'il y avait de meilleur, de plus solide et de plus utile pour la conduite de la vie. Le vieux Caton , Scipion et Lélius n'étaient pas des gens à se charger de bagatelles. Ils étudiaient les historiens et les orateurs pour profiter des beaux exemples et des bonnes maximes des anciens Grecs , et apprendre à parler aussi fortement sur le& affaires de Rome que Périclès et Démosthène avaient parlé sar celles d'Athènes , se gardant bien d'imiter les Grecs de leur temps, ni de s'arrêter aux vétilles des grammairiens et des rhéteurs. Ils craignaient même (Cicéron le dit des plus grands orateurs de son temps)^ ils craignaient, dis-je, que l'on ne s'aperçût qu'ils avaient étudié les livres des Grecs, de peur que l'on ne crût qu'ils les estimaient trop, et que la réputation de savants ne rendît leurs discours suspects d'artifice.

Les sages Romains vinrent ensuite à la philosophie, et y prirent les principes et les raisons de la morale et de la politique , dont ils avaient déjà beaucoup d'expérience et d'exemples domestiques : .enfin ils surent aussi prendre ce qu'il y avait de meilleur dans les poètes. De là vinrent tant de grands orateurs dans le dernier siècle de la république, depuis les Gracques jusqu'à Cicéron ; et ceux que l'on peut appeler les philosophes romains, comme Atticus, Caton d'Utique et Brutus.

Mais rétablissement de la monarchie avant ôté à Rome

la matière de la grande éloquence et les motifs qui Vexcitaient, puisque ce n'était plus ie peuple qui décidait les affaires publiques ei qui donnait les grands emplois, la poésie prit le dessus, et fleurit sous le règne d*Âugus(e. II est vrai qu'elle tomba bientôt après, n'ayant plus rien de solide qui la soutînt, et n'étant considérée que comme un jeu et un exercice d'esprit. Ainsi , au bout d'envirotf deux cents ans les éludes des Romains revinrent au même état où ils les avaient trouvées chez les Grecs. Tout était plein de petits grammairiens , de rhéteurs et de déclamateurs fades , de philosophes bâb^urs , d'historiens et de poètes qui fatiguaient le monde en récitant leurs ouvrages. Il ny eut que la jurisprudence qui se conserva loujouis^ parcequ'elle était toujours nécessaire, et qu'elle dépendait moins de la forme du gouvernement que des mœurs des particuliers. Il y eut aussi quelques véritables philosophes, quand on ne compterait que l'empereur Marc-Aurèle , ei plusieurs particuliers dont il est parlé dans les éptlrcs de Pline. Mais ces philosophes piissaient plus pour Grecs que pour Romains : la plupart même portaient Thabît grec« en quelque pays qu'ils demeurassent , et de quelque natioB qu'ils fussent.

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