‹ Œuvres de l'abbé Fleury (volume 2)Chapitre 23 sur 131 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Études des ch relions.

Cependant s'établissait une philosoph-e bien plus sublime, je veux dire la religion chrétienne, qui fit bientôt évanouir cette philosophie purement humaine, et décria encore plus les autres études moins sérieuses. La principale étude des chrétiens était la méditation de la loi de Dieu et de toutes les saintes Écritures, suivant la tradition des pasteurs, qui avaient fidèlement conwrvé la doctrine des apôtres. Us appelaient tout le reste études étrangères ou

extérieures, ©Iles rejetaient, comme faisant partie des mœurs des païens. En effet, la plupart de leurs livres étaient inutiles ou dangereux. Les poètes étaient les prophè«es du diable, qui ne respiraient que Tidolâtrie et la débauche, et faisaient des peintures agréables de toutes sortes de passions et de crimes. Plusieurs philosophes méprisaient toute religion en général , et niaient qu*il pût y avoir des miracles et des prophéties; d'autres s'efforçaient d'appuyer l'idolâtrie par des allégories sur des choses naturelles, et par les secrets de la magie. De plus, leur morale était remplie d'frreurs , et roulait toute sur ce principe d'orgueil , que l'homme peut se rendre bon luimême. Les orateurs étaient pleins d'artifices, de mensonges, d'injures ou de flatteries; et les sujets les plus solides de leurs discours étaient les affaires dont les chrétiens ne 'Cherchaient qu'à se retirer : ils auraient cru perdre le temps qui leur était donné pour acquérir l'éternité , s'ils l'eussent employé à la lecture des histoires étrangères , à des spéculations de mathématique, ou à d'autres curiosités . et toujours ils y voyaient le péril de la vanité, inséparable des études les plus innocentes. Ainsi la plupart des chrétiens s'appliquaient au travail des mains , et aux œuvres <ie charité envers leurs frères. Leurs écoles étaient les églises, où les évèques expliquaient assidûment les saintes Écritures. Il y avait aussi des prêtres et des diacres occupés particulièrement à l'inslruction des catéchumènes, et aux disputes contre les païens; et chaque évêque prenait un -soin particulier de l'instruction de son clergé, principaleimeut des jeunes clercs qui étaient continuellement attachés à sa personne pour lui servir de lecteurs et de secrétaires, le suivre et porter ses lettres et ses ordres. Ils apprenaient ainsi la doctrine et la discipline de l'Église, plutôt par une instruction domestique et un long usage, que par des leçons réglées.

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Oq ne peut nier toutefois qu'il n'y eût plusieurs chrétiens très savants dans les livres des païens et dans les sciences profanes : mais si l'on veut bien Tcxaminer, on trouvera que la plupart avaient fait ces études avant d*étre chrétiens. Ils savaient les employer utilement pour la religion. Tout ce qu'ils y trouvaient de bon , ils le revendiquaient comme leur propre bien , parceque toute vérité vient de Dieu. Ils se servaient des bonnes maximes de morale qui se trouvent répandues dans les poètes et dans les philosophes ; et des beaux exemples de l'histoire, pour préparer la voie à la morale chrétienne. Au contraire, ils prenaient avantage de l'absurdité des fables et de Timpiété de la théologie païenne , pour la combattre par ses propres armes ; et employaient aussi la connaissance de l'histoire pour les controverses contre les païens. C'était dans cette vue que Jules Africain avait composé cette célèbre Chronologie dont Eusèbc a pris la sienne : c'est dans ce dessein que le même Eusèbe a fait sa PréjMiration évangélique; et saiht Clément Alexandrin, son Avis aux Gentils et ses Stromates. Depuis, les ariens et les autres hérétiques, qui se servirent de la philosophie pour combattre la foi, obligèrent aussi les saints Pères de l'employer pour renverser leurs sophismes. Ainsi ils usaient des livres profanes avec une grande discrétion, mais avec une sainte liberté ; d*où vient qu'ils regardèrent comme une nouvelle espèce de persécution, la défense que Julien l'Apostat fit aux chrétiens d'enseigner et d'étudier les livres des Grecs, c'est-à-dire des païens. On voit qu'il y avait dès lors des chrétiens qui faisaient profession d'enseigner les lettres humaines, Ce qui n'était pas permis dans les premiers temps, si nous en croyons Tertullien. Mais les raisons qu'il all^e avaient cessé depuis la conversion des empereurs et la liberté entière du christianisme. Cet heureux changement fît tomber dans le mépris les. philosophes mêmes.

Saint Augustin témoigne que de. son temps on ne les en'tendait plus discourir dans les gymnases, qui étaient leurs écoles propres; que dans celles des rhéteurs on racontait encore quelles avaient été leurs opinions , mais sans les enseigner et sans expliquer leurs livres, dont même les exemplaires étaient rares : que personne n'osait plus com^ battre la vérité sous le nom de stoïcien ou d*épicur%en; et que pour être écouté , il fallait se couvrir du nom de chrétien^ ou se ranger sous quelque secle d'hérétiques. Ce n'est pas que saint Augustin même n'eC^t très bien étudié tous les philosophes dans sa jeunesse ; et on peut dire qu'il était un philosophe parfait , puisque jamais il n'y a eu un homme d'un esprit plus pénétrant, d'une méditation plus profonde, d'un raisonnement plus suivi. La plupart aussi des Pères grecs étaient grands philosophes. Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'entre les philosophes fameux de l'antiquité , celui dont ils se servaient le moins était Aristote. Ils trouvaient qu'il ne pariait pas dignement de la Providence divine, ni de la nature de l'amc; que sa logique était trop embarrassée, et sa morale trop humaine : car c'est le jugement qu'en fait saint Grégoire de Nazianze. Quoique Platon ait aussi ses défauts, les Pères s'en accommodaient mieux, parcequ'ils y trouvaient plus de traces de ta vérité, et de meilleurs moyens pour la persuader. Au reste, il est évident que s'ils méprisaient Aristote, ce n'était pas qu'ils ne pussent le bien entendre ,^ et mieux sans doute que ceux qui l'ont tant élevé depuis.

Ce qui avaft le plus décrié la philosophie profane , c'est que l'on voyait partout de vrais philosophes ; c'était les bons chrétiens, i)articulièrement les moines. Ce mépris des honneurs, de l'opinion des hommes, des richesses et des plaisirs; cette patience dans la pauvreté et dans le travail,, que Socrate et Zenon avaient tant recherchée et dont ils avaient tant discouru, les solitaires la pratiquaient, et

beaucoup plus exoellemment, sans disputer et sans disocNirir. Ils vivaient daus une tranquillité parfaite, vainqueurs de leurs passions, et continuellement unis à Dieu. Us n'étaient à charge à personne; et sans écrire, sans presque parler, sans se montrer que rarement, ils instruisaient tout le monde par leur exemple et par Todeur de leurs vertus. II ne faut donc pas s*étonner de la grando vénération qu'ils s'attirèrent, ni juger de ces anciens moines par ceux que l'on voyait avant les dernières réformes, dont le relâchement avait rendu méprisable ce nom si honoré des anciens. Il faut songer que c'étaient de vrais disciples de saint Antoine, de saint Basile, de saint Martin et des autres saints, dont ils pratiquaient les règles et dont ils imitaient les vertus. Car les monastères étaient de véritables écoles, où l'on apprenait, non pas les lettres hamaines et les sciences curieuses , mais la morale et la perfection chrétienne : et on l'apprenait moins par la lecture que par l'oraison et la pratique effective, par les temples vivants des frères, et par les corrections des supérieurs. Celte perfection des monastères y attirait les hommes les plus sages et les plus raisonnables ; et souvent on était obligé de les y aller chercher pour le service et le gouvernement des églises. Ceux que Ton tirait ainsi des monastères gardaient ordinairement les exercices de la vie monastique dans l'état du sacerdoce, et les enseignaient à leurs disciples; et de là vint l'alliance de la vie monastique avec la cléricature, qui fut si ordinaire depuis le cinquième siècle. Plusieurs évêques vivaient en commun avec leurs prêtres, ce qui leur donnait plus de facilité de les instruire dans la science ecclésiastique : et pour les jeunes clercs, ceux qui n'étaient pas auprès de l'évèque vivaient avec quelque saint prêtre, qui veillait particulièrement à leur éducation. Il y avait encore des écoles profanes où l'on enseignait la grammaire, pour la nécessité d'écrire et de

parler correctement; la rhétorique, qui devenait de jour en jour plus forcée et plus puérile; l'histoire, que l'on commençait à réduire toute en abrégé ; la jurisprudence, qui demeurait toujours^ ne dépendant non plus de la religion que du reste; et les mathématiques, qui sont les fondements de plusieurs arts nécessaires à la vie. • Les études souffrirent une grande diminution par la ruine de Tempire d'Occident et l'établissement des peuples du Nord ; et il n'en resta presque plus que chez le» ecclésiastiques et les moines. En effet, il n était guère demeuré de Romains , hors le clergé , que des paysans et des artisans, serfs pour la plupart: les Francs et les autres barbares n'étudiaient point ; ets'ils avaient quelques usages des lettres pour le commerce de la vie , ce n'était qu'en latin , car ils ne savaient pomt écrire en leur langue. Les études profanes, comme les humanités et l'histoire, furent les plus négligées. Il n'était pas bienséant à des ecclésiastiques de s'y occuper; et l'on sait avec qujelle vigueur saint Grégoire reprit Didier, évêifue de Vienne, de ce qu'il enseignait la grammaire. D'ailleurs ayant moins de livres et moins de commodités pour étudier que dans les siècles précédents, ils s'appliquaient au plus nécessaire, c'est-àdire à ce qui regardait immédiatement la reUgion.

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