‹ Œuvres de l'abbé Fleury (volume 2)Chapitre 24 sur 131 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Etudes des Francs.

Charlemagne, véritablement grand en toutes choses, travailla de tout son pouvoir au rétablissement des études. Il attirait de tous côtés les plus savants hommes par l'honneur et par les récompenses. Il étudiait lui-même. Il établit des écoles dans les principales villes de son empire, et même dans son palais, qui était comme une ville ambulatoire. On voit , par plusieurs articles des capitu-

iaires, ce que l'on y enseignait : car il est recommandé aux évoques, que l'instruction de la jeunesse regarde par le devoir de leur charge, d'avoir soin que les enfants apprennent la grammaire, le chant et ie calcul, ou V arithmétique. On voit dans les œuvres de Bède, qui vivait soixante ans auparavant, en quoi Ton faisait consister ces études et tous les arts libéraux.

La grammaire était alors nécessaire , parceque le latin était déjà tout à fait corrompu, et la langue romaine, rustique ; c'est ainsi que l'on nommait la langue vulgaire dont est venu notre français; cette langue, dis-je, n'était qu'un jargon informe et incertain, que l'on avait honte d'écrire ou d^employer en quelque affaire sérieuse. Pour la langue tudesque, qui était celle du prince et de tous les Francs, on commençait à l'écrire ; on l'avait employée à quelques versions de l'Écriture sainte, et Charlemagne en faisait luimême une grammaire. Le chant que Ton enseignait était celui de l'office ecclésiastique, qui fut réformé dans ce temps. sur l'usage de Rome, et l'on y joignait quelques règles de musique. Le calcul ou comput servait à trouver en quel jour on devait célébrer la Pâque, et à régler l'année ; et comprenait aussi les règles d'arithmétique les plus nécessaires. Tout cela fait voir que ces études n'étaient que pour ceux que l'on destinait à la cléricaturc : aussi tous les laïques étaient ou des nobles qui ne se mêlaient que de la guerre, ou des serfs occupés à l'agriculture et aux métiers. Charlemagne avait eu soin de répandre par tous ses États le code des Canons, qu'il avait reçu du pape Adrien, la loi romaine, et les autres lois de tous les peuples de son obéissance, dont il avait fait de nouvelles éditions. On avait beaucoup d'histoires antiques; et il avait eu la curiosité de faire écrire et recueillir les vers qui conservaient les belles actions des anciens Germains. Ainsi , avec l'Écriture sainte et les Pères de TÉglise, qui étaient

encore fort connus , il ne manquait rien pour rinstructioo de ses sujets. Si Ton avait continué d'étudier sur ce plan, et si les laïques avaient pris plus de part aux études, les Français auraient pu facilement acquérir et perfectionner les connaissances les plus utiles pour la religion , pour la politique, et pour la conduite particulière de la vie, qui devraient, ce semble, être le but des études.

Mais la curiosité qui les a toujours gâtées s'y inêlait dès lors. Plusieurs étudiaient V astronomie , et plusieurs croyaient aux prédictions des astrologues. Il y en avait qui, pour bien écrire en latin, s'attachaient scrupuleusement aux mots et aux phrases des anciens auteurs. Lo plus grand mal fut que les moines entrèrent dans ces curiosités, et commencèrent à 3e piquer de science, au préjudice du travail des mains et du silence, qui leur avaient été jusquelà si salutaires. La cour de Louis-le-Dèbonnaire en était pleine, et il n'y avait point d'affaires où ils n'eussent part. Ensuite l'État étant tombé dans la plus grande confusion qui fut jamais, par la chute subite de la maison de Charlemagne, les études tombèrent aussi tout d'un coup. Du temps de Gharlea-le-Chauve on voit des actes publics, même des capitulaires, écrits d'un latin tout-à-fait barbare, sans règle et sans construction : et les livres élaieu( si rares, que Loup, abbé de Ferrières, envoyait jusques à Rome pour emprunter du pape et faire copier des ouvrages de Cicéron, qui sont à présent très communs. De sorte que quand les petites guerres particulières, et les ravages des Normands, eurent ôté la liberté des voyages et rompu le commerce, les études devincent très diflBciles : je dis aux moines mêmes et aux clercs ; car les autres n'y songeaient pas. Encore ceux-ci avaient-ils des affaires bien plus pressantes. Il fallait souvent déloger en tumulte, et emporter les reliques, pour les dérober à la fureur de ces barbares, leur abandonnant les maisons et les églises ; ou bien il

fallait que les moines et les clercs prissent eux-mêmes les armes pour défendre leur vie , et empêcher la profanation des lieux saints. En de si grandes extrémités, il était aisé de perdre les livres, et difficile de les étudier et d'en écrire de nouveaux. Il s'en conserva toutefois, et il y eut toujours quelque évéque ou quelque moine qui se distingua par sa doctrine. Mais comme ils manquaient et do livres et de maîtres, ils étudiaient sans choix, et sans autre conduite que Texemple de ceux qui les avaient précédés , ne cherchant au reste qu'à satisfaire leur curiosité ou à s'autoriser dans les affaires. Ainsi l'on remarque de saint Abbon, abbé de Saint-Benoît-sur-Loire, du temps de Hugues Capet, qu'il avait étudié la dialectique, l'arithmétique et lastronomie ; qu'il se mit ensuite à étudier l'Écriture sainte et les canons , à recueillir des passages des Pères , et que cette étude des canons avait pour but de se défendre contre les entreprises de l'évêqne d'Orléans.

D^mis ee temps, à mesure que l'autorité royale se rétablissait et que les hostilités diminuaient, les études se réveillaient aussi : et dès le règne de Philippe F', vers l'an 10$0, on voit des hommes renommés pour le savoir en plusieurs églises de France. On y voit même dès iors quel* ques écoles dans les cathédrales ; on en voit dans les monastères , oà il y avait des écoles intérieures pour les moines , et d'extérieures pour les séculiers. On étudiait comme auparavant la théologie dans les Pères de l'Église, les canons , la dialectique , les mathématiques. Ils continuèrent pendant le siècle suivant, avançant et se perfectionnant toujours, comme nous voyons par les écrits dTves de Oiartres , du Maître des sentences , de Oratien , de saint Bernard, et des autres auteurs du même temps, dont le style et la méthode est si différente des nouveaux sco- Jacques.

Cependant- lés premiers de ces scôlasUques les sniveot

de si près , qu'il faut que le chaageinent soit arrivé dû temps même de ces grands hommes , c'est-à-dire vers la fin du douzième, siècle ; et je n'en puis trouver d'autres causes que la connaissance, des Arabes et Timitalion de leurs "études. Ce furent les juifs qui les imitèrent les premiers. Ils traduisirent leurs livres en hébreu : et comme il y avait alors des juifs en France et par toute la chrétienté, on traduisit en latin ces livres, qu'ils avaient traduits de l'arabe. On en reçut des Arabes même, avec qui la communication était facile par le voisinage de l'Espagne , dont ils tenaient encore plus de la moitié , et par les voyages dies croisades.

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