CHAPITRE VI
études des Arabes.
Il faut se désabuser de cette opinion vulgaire, que tous les mahomélans , sans distinction , aient toujours fait profession d'ignorance. Ils ont eu un nombre incroyable de gens renommés pour leur savoir, particulièrement des Arabes et des Persans «^fet ils ont écrit de quoi remplir de grandes bibliothèques. Dès le douzième siècle dont je parle, il y ^vait plus de quatre cents ans qu'ils étudiaient avec application, et jamais les études n'ont été si fortes chez eux que lorsqu'elles étaient les plus faibles chez nous, c'est-à-dire dans le dixième et le onzième siècle. Ces Arabes, je veux dire tous ceux qui se nommaient musulmans, de quelque nation et en quelque pays qu'ils fussent, avaient deux sortes d'études : les unes qui leur étaient propres , les autres qu'ils avaient empruntées des Grecs sujets des empereurs de Constantinople.
Leurs études particulières étaient premièrement leur religion, c'est-à-dire l'Alcoran : les traditions qu'ils attribuaient à Mahomet et à ses premiers disciples : les vies
de leurs prétendus saints et les fables qu'ils en racontaienl : les cas de conscience sur leurs pratiques' de religion ; comme la prière, les purifications, le jeûne, le pèlerinage : et leur théologie scolastique, qui contient tant de questions sur les attributs de Dieu, sur la prédestination , le jugement, la succession du prophète : d'où viennent entre eux tant de sectes qui se traitent mutuellement d'hérétiques. D'autres étudiaient TAlcorPU et ses commentaires plutôt en jurisconsultes qu'en théologiens, pour y (rouver les règles des affaires et la décision des différends ; car ce livre est leur unique loi, même pour le temporel. D'autres s'appliquaient encore à leur histoire, qui avait été écrite avec grand soin dès le commencement de leur religion et de leur empire, et qui a toujours été continuée depuis. Mais ils étaient fort ignorants des histoires plus anciennes, méprisant tous les hommes qui avaient été avant Mahomet, et appelant tout ce temps le temps d'ignorance, parcequo l'on avait ignoré leur religion. Ifs se contentaient des antiquités des Arabes, contenues dans les ouvrages de leurs anciens poètes, qui leur tenaient lieu d'histoire pour toui ces temps~là. En quoi on ne peut désavouer qu'ils n'aient suivi le même principe que les anciens Grecs, de cultiver leurs propres traditions, toutes fabuleuses qu'elles étaient. Mais il faut reconnaître aussi que leur poésie n'a jamais eu que des beautés fort superficielles, comme le brillant des pensées et la hardiesse des expressions. Us ne se sont point appliqués à ce genre de poésie qui consiste en imitation, et qui est le plus propre à émouvoir les passions; et ce qui les en a éloignés a peut-être été le mépris des arts qui y ont du rapport, comme la peinture et la sculpture, que la haine de l'idolâtrie leur faisait abhorrer. Leurs poêles étaient encore utiles pour l'étude de la langue arabique ; c'était alors la langue des maîtres et de la plupart des peuples dans tout ce grand empire ; et encore aujour- I. 7
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(Hiui c'est la langue vulgaire de la plus grande partie, et partout la langue de la religion. Ils Tétudiaient principalement dans l'Âlcoran; et pour l'apprendre par F usage vivant, les plus curieux allaient de toutes parts à la province d'Irac, et particulièrement à la ville de Bassora, qui était pour eux ce qu'était Athènes pour les anciens Grecs. Comme il y avait dès lors des princes puissants en Perse, on écrivait aussi en leur langue, et elle a été beaucoup plus cultivée depuis. Voilà les études qui étaient propres aux musulmans , et qui étaient aussi anciennes que leur religion.
Celles qu'ils avaient empruntées des Grecs étaient plus nouvelles de deux cents ans; car ce fut vers Fan 820 que le calife Almamon demanda à l'empereur de Constant!nople les meilleurs livres grecs, et les fit traduire en arabe : on ne voit pas toutefois qu'ils se soient jamais appliqués à la langue grecque. Il suffisait, pour la leur faire m^ priser, que ce fût la langue de leurs ennemis. D'ailleurs, ils avaient en Syrie et en Egypte tant de chrétiens qui savoient l'arabe et le grec , qu'ils ne manquaient pas d'interprètes : et ce furent ces chrétiens qui traduisirent les livres grecs en syriaque et en arabe, pour eux et pour les musulmans. Entre les livres des Grecs il y en eut grand nombre qui ne furent pas à l'usage des Arabes. Ils ne pouvaient connaître la beauté des poètes dans une langue étrangère et d'un génie tout différent. Joint que leur religion les détournait de les lire, ils avaient une telle horreur de ridolàtrie , qu'ils ne se croyaient pas permis de pro- noncer seulement les noms des faux dieux ; et entre tant de milliers de volumes qu'ils ont écrits , à peine en trouvera-t-on quelqu'un qui les nomme : ils étaient donc bien éloignés d'étudier toutes ces fables dont nos poètes modernes ont été si curieux ; et la même superstition les pou- V9it détourner de lire les historiens, outre qu'ils méprisent,
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comme j*ai dit, tout ce qui est plus ancien que Mahomet. Pour réioqueiice et la politique , qui sont nées dans les républiques les plus libres, la forme du gouvernement des musulmans ne leur donnait pas lieu d*en profiter : ils vivaient sous un empire absolument despotique , où il ne fallait ouvrir la bouche que pour flatter son prince et applaudir à toutes ses pensées, et où Ton n'était pas en peine de chercher ce qui était le plus avantageux à TËtat et les manières de persuader, mais les moyens d*Obéir à la volonté du mallre.
Il n'y eut donc point d'autres livres des anciens qui fussent à leur usage que ceux des mathématiciens , des médecins et des philosophes; mais comme ils ne cherchaient ni politique ni éloquence, Platon ne leur convenait pas : joint que, pour l'entendre, la connaissance des poëtes de la religion et de l'histoire des Grecs est nécessaire. Arislote leur fut bien plus pn^re avec sa dialeeflque et sa métaphysique ; aussi Tétudièrent-iis d'une aitleur et d'une assiduité incroyable. Us s'appliquèrent encoc» à sa physique , principalement aux huit livres qui ne contiennent que le général ; car la physique particulière, qui a besoin d'observations et d'expériences , ne les accommodait pas tant. Ils ne laissaient pas d'étudier fort la médecine, mais ils la fondaient principalement sur des raisonnements généraux des quatre qualités et du tempérament des quatre humeurs, et sur les traditions des remèdes, qu'ils n'examinaient point et qu'ils mêlaient d'une infinité de superstitions. Au reste, ils n'ont point cultivé l'anatomie, qu'ils avaient reçue des Grecs fort imparfaite : il est vrai qu'on leur doit la chimie, et ils l'ont poussée fort loin, s'ils ne l'ont même inventée ; mais ils y ont mêlé tous les vices que l'on a tant de peine à en séparer encore à présent, la vanité des promesses, l'extravagance des raisonnements, la superstition des opérations , et tout ce qui a produit les
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charlatans et les imposteurs. De là ils passaient aisément à la magie et à toutes les sortes de divinations , où les hommes donnent naturellement quand ils ignorent la physique, l'histoire et la véritable religion, comme on a vu par l'exemple des anciens Grecs. Ce qui les aida fort dans ces illusions fut l'astrologie , qui était le but principal de leurs études de mathématiques : en effet, on a tant cultivé cette prétendue science sous l'empire des musulmans, que les princes en faisaient leurs délices, et réglaient sur ce fondement leurs plus grandes entreprises. Le calife Almamon calcula lui-même les tables astronomiques qui furent fort célèbres ; et il faut avouer qu'ils ont beaucoup servi pour les observations et pour les autres parties utiles des mathématiques, comme la géométrie et l'arithmétique. On leur doit Falgèbre et le zéro pour multiplier par dix , qui a lendu les opérations d'arithmétique si faciles. Pour l'astronomie ils avaient les mêmes avantages qui avaient exQîté les an<^ns Égyptiens et les Chaldéens à s'y appliquer, puisqu'ils habitaient les mêmes pays; et ils avaient de plus toutes les observations de ces anciens , et toutes celles que les Grecs y avaient ajoutées.
Telle fut la matière de leurs éludes ; et leurs motifs semblent n'avoir pas été de simplement chercher la vérité, de pousser les sciences à leur perfection et les rendre utiles pour la vie, mais de faire fortune ou d'acquérir de la réputation. Plusieurs cherchaient à s'avancer auprès des princes pour en tirer des pensions et des présents, les uns par des poésies pleines de flatteries , de galanteries amoureuses , de moralités générales ou de prouesses de leurs anciens braves; les autres par l'astrologie, la magie, la chimie et d'autres curiosités; les autres par la médecine; d'autres enfin par la connaissance des affaires, pour travailler dans les divans aux expéditions des lettres et des actes publics, et devenir cadis ou juges, ca-
tebel ou secrétaire , ou quelquefois arriver jusqu'à être vizirs.
Les Arabes qui s'appliquaient à étudier leur religion pour servir les mosquées et en posséder les revenus, car ils ont comme des bénéfices , et ceux-ci aussi bien que les grammairiens et les poètes, non-seulement n'étaient point philosophes , mais étaient leurs ennemis déclarés , • les décriaient, et les faisaient passer pour des impies. En effet , il n'était pas difficile , pour peu que l'on raisonnât , de saper par le fondement une religion qui n'est établie ni sur la raison, ni sur aucune marque de mission divine. Les philosophes étant donc exclus des fonctions de la religion et des autres emplois utiles , dierchaient plus la réputation : ils la tiraient ou du nom des maîtres sous qui ils avaient étudié , ou de leurs grands voyages , ou de la singularité de leurs opinions. Un savant d'Espagne était toujours bien plus savant en Perse ou en Corasan , et il y avait entre eux une émulation merveilleuse ; chacun s'efforçait de se distinguer par quelque nouvelle subtilité de logique ou de métaphysique. Ce même esprit passa à toutes leurs études et à tous leurs ouvrages; ils ne alappliquaient qu'à ce qui était le plus merveilleux, le plus rare, le plus difficile, aux dépens de l'agrément, de la commodité, et de l'utilité même.
Les Français et les autres chrétiens latins n'empruntèrent des Arabes que ce que les Arabes avaient emprunté des Grecs, c'est-à-dire la philosophie d'Aristote, la médecine et les mathématiques; méprisant leur langue, leurs poésies, leurs histoires et leur religion, comme les Arabes avaient méprisé celles des Grecs. Ce qui est le plus étonnant, c'est que nos savants ne négligèrent guère moins que les Arabes la langue grecque , si utile pour l'étude de la religion ; car ce n'a été qu'au commencement du quatorzième siècle que Ton a reconnu que les langues y pou-
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vaient beaucoup servir, principalement pour travailler à la conversion des infidèles et des schismatiques ; et ce fut dans cette vue que le condie de Vienne, tenu en 4315 , ordonna que Ton établirait des professeurs pour le grec , Tarabe et l'hébreu ; ce qui n'a eu son exécution que longtemps après. On n'a commencé à étudier le grec que sur la fin du quinzième siècle, l'hébreu au commencement du seizième, et Tarabe dans notre siècle ; encore n'ya-t-il que quelque peu de curieux qui s'y soient appliqués, et ils n ont guère travaillé sur les livres d'histoire, qui seraient les plus utiles.