‹ Œuvres de l'abbé Fleury (volume 2)Chapitre 26 sur 131 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Études scolastiques.

Pour revenir au douzième siècle, ceux qui étudiaient alors n'avaient garde d'être curieux de langues étrangères, puisqu'ils ne Tétaient pas même du latin, dont ils se ser~ vaient pour les études et pour toutes les atfaires sérieuses. Mais je ne puis en accuser que le malheur de leur temps : les courses d^s Normands et les guerres particulières qui duraient encore avaient rendu les livres si rares et les études si difficiles . qu'ils travaillaient à ce qui pressait le plus : on n'imprimait point encore, et il n'y avait guère que des moines qui écrivissent. Ils étaient fort occupés à écrire des Bibles, des psautiers, et d'autres livres semblables, pour l'usage des églises. Us écrivaient quelques ouvrages des Pères, selon qu'ils leur tombaient entre les mains; quelque recueil de canons; quelques formules des actes les plus ordinaires dans le commerce des atfaires; car c'était à eux que l'on s'adressait pour les faire écrire, et c'était d'entre eux ou d'entre les clercs que les princes tiraient leurs notaires et leurs chanceliers. 11 ne leur restait guère de temps pour transcrire des historiens profanes et

TBAITÉ DES ÉTVDES. 103

des poètes; joint à ce qu'ils a^'aienC «encore qœiqoe tradition du mépris des anciens chr^ens, et particolièrement des nioines, pour tous les liYres des pa'feos. II est vrai que la eonnaissance des langues et de Thistolre est nécessaire poar entendre bien les Pères el rÉcritnre jnéme ; mais ils ne s'en apercevaient pas , on bien la difficulté incroyable d'aoqnérir ces connaissances, par le manque de dictionnaires, de glossaires, de commentaires, et par la rareté des textes mêmes, leur en faisait perdre l'espérance.

De là vient qne ceux qui voulareni ajouter quelque chose à la simple lecture de TËcriture et des Pères donoèrent^ans le raisonnement et la dialectique, comme Jean le Sophiste , premier auteur des nominaux , qui vivait dès le temps du roi Henri I«<^ ; et ses sectateurs, Amoul de Laon etRosceiin de Compiègne, maître d'Â bai lard. Celte manière de philosopher sur les mots et sur les pensées, sans examiner les choses en elles-mêmes, était assurément commode pour se passer de la connaissance des faits , qui ne s'acquiert que par !a lecture ; et c'était un moyen facile d'éblouir les laïques ignorants, par un langage singulier et par de vaines subtilités. Mais ces subtilités étaient dangereuses , comme il parut par les erreurs de Bérenger, d'Abailard et de Gilbert de La Poirée. C'est pourquoi les plus sages , comme saint Anselme, Pierre de Blois et saint Bernard, se tinrent fermes à suivre l'exemple des Pères, rejetant ces nouvelles curiosités ; et le Maître des sentences, qui se donna plus de liberté, 6t quelques fausses démarches.

Cependant les livres d'Aristote vinrent à être connus , comme j'ai dit; et soit pour les disputes contre les juife et contre les Arabes, soit parquelque autre raison que j'ignore, les théologiens crurent en avoir besoin, et l'accommodé-* rent à notre religion, dont ils expliquèrent et les dogmes et la morale^ suivant les principes de ce philosophe. C'est ce

qu'ont fait Albert le Grand, Alexandre de Aies, saint Tho* mas, et tant d'antres après eux. Il faut avouer que la force de l'autorité était grande en ce temps-là ; ils sentaient l'ignorance de leur siècle et avaient une grande opinion des siècles passés, quoiqu'ils n'en eussent qu'une connaissance confuse ; de sorte que c'était assez qu'un auteur antique eût dit quelque chose pour le croire, ou du moins pour chercher à l'expliquer. Le Maître des sentences et Gratien, chacun suivant son dessein , ne travaillant qu'à concilier les passages des Pères qui semblaient se contredire, ceux qui commencèrent dans le même temps à étudier le Droit romain avaient grand soin d'accorder les lois qui paraissent opposées: ainsi saintThomass'appUqas nonseulement à concilier les autorités de l'Écriture et des Pères, mais encore d'Aristote , de Cicéron, de Sénèque, et de tous les anciens qu'il avait lus. Ce fut donc alors que commença cette espèce de théologie que nous appelons scolastique , et que Ton peut compter pour la troisième ; car il y en a deux plus anciennes. La première, celle deê Pères de l'Église, qui étudiaient l'Écriture sainte immédiatement, y puisant principalement les connaissances nécessaires pour instruire les fidèles et pour réfuter les hérétiques : cette théologie dura jusque vers le huitième siècle. La seconde fut celle de Bède, de Raban et des autres du même temps, qui, ne pouvant rien ajouter aux lumières des Pères, se contentèrent de les copier, d'en faire des recueils et des extraits, et d'en tirer des gloses et des commentaires sur l'Écriture : cette théologie dura jusques au douzième siècle, et c'était encore celle du Maître des sentences ; les Grecs y sont demeurés, et n'en ont point connu d'autre. La troisième fut celle des scolastiques, qui traitèrent la doctrine de l'Écriture et des Pères par la forme et les organes de la dialectique et de la métaphysique, tirées des écrits d'Aristote, non pour la réfuter comme les anciens

Pères, mais pour en tirer des preuves, et mirent son autorité comme le principe le plus solide après TÉcriture et les Pères; c'est ainsi que la déOnit le cardinal du Perron.

Dans le même temps, se renouvelèrent les études de jurisprudence et de médecine; mais il était impossible alors de bien étudier la jurisprudence, puisque l*on manquait de lois. La loi romaine et les lois barbares, qui avaient été observées sous les deux premières races de nos rois, étaient abolies par des usages contraires, ou par Toubli et Tignorance. On n'était pas en état de faire de nouvelles lois, puisque Ton n'avait pas encore rétabli les fondements de la société civile, la liberté des chemins, la sûreté du commerce et du labourage, l'union des citoyens. Les roturiers étaient ou serfs, ou confondus avec les serfs. Les nobles vivaient dispersés et cantonnés chacun dans son châieau, toujours les armes à la main. Il nV avait autre droit en France que des coutumes non écrites , très incertaines et très différentes par la prodigieuse quantité des seigneurs qui étaient en possession de rendre justice. Il est vrai que l'on venait de retrouver en Italie les livres du droit de Justinien, et que Ton commençait à l'enseigner publiquement à Montpellier et à Toulouse; mais ces, lois n'étaient point (les lois pour nous, puisque les Gaules étaient affranchies du joug des Romains avant que Justinien fût au monde. De plus, on ne pouvait les bien entendre, dans l'ignorance où l'on était des langues et de l'histoire; ne s'en étant conservé chez nous aucune tradition, par la pratique des affaires, depuis six cents ans qu'elles étaient écrites. On ne laissa pas de les étudier et de les appliquer comme l'on put abx affaires présentes , et elles acquirent beaucoup d'autorité par ce grand nom de droit romain, et par le besoin extrême que l'on avait do règles dans les jugements. Le droit ecclésiastique n'était pas en si mauvais état: ia pratique des canons s'était conservée, quoique la disci-

tOO TBAITÉ DES ÉTUDES.

piine commençât à se relâcher. On avait plusieurs recueils des anciens canons» entre autres celui de Gratien, qui vivait au milieu du douzième siècle. 11 est vrai qu'ils étaient peu corrects, et qu'ils étaient mêlés avec quantité de passages des Pérès, qui ne devaient point avoir force de lois, et avec ces décrétales, attribuées aux premiers papes, que Ton a enfin reconnues être supposées, et qui passaient alors pour authentiques, quoiqu'il n'y eût guère que trois cents ans qu'elles étaient fabriquées. Cette erreur, qui a duré jusqu'à notre siècle, fait bien voir de quelle importance il est, pour conserver la tradition dans sa pureté, qu'il y ait toujours dans l'Église des personnes qui sachent les langues et rhistoire, et qui soient exercées dans la critique des auteurs. L'avantage qu'on a retiré de cette étude et de la théologie est que la tradition s'est toujours conservée , et qu'il y a toujours eu quelque pratique des canons, quoiqu'elle commençât à s'affaiblir, et la discipline à se relâcher. Depuis ce temps on n'a plus consulté de source , ni connu d'autre corps de droit canonique que le décret de Gratien.

La médecine fut encore plus maltraitée que la jurisprudence. Jusque-là elle avait été entre les mains des juifs, hors quelques secrets de vieilles femmes et quelques traditions de remèdes, qui se conservaient dans les familles. Les premiers livres que l'on étudia fbrent ceux des Arabes , entre autres ceux de Mesué et d'Àvicenne : on emprunta leur galimatias et leurs superstitions; on négligea commç eux l'anatomie, et on s'en rapporta à eux pour la connaissance des plantes. Comme il n'y avait que des clercs et des moines qui étudiassent, il n'y avait qu'eux' aussi qui fussent physiciens, c'est-à-dire médecins. Fulbert^ évêque de Chartres, et le Maître des sentences, évéque de Paris, étaient médecins ; Obizo, religieux de Saint-Victor, était médecin de Louis-le-Gros : Rigord , moine de

Sdint-Denis, qui a écrit la vie de Philippe-Auguste, l'était aussi. Ud concile de Latrau, tenu sous Innocent II en 1439, marque comme un abus déjà invétéré, que des moines et des chanoines réguliers, pour gagner de Targent, faisaient profession d'avocats et de médecins. Ce concile ne parle que des religieux profès, et la médecine n'a pas laissé de demeurer entre les mains des clercs encore trois cents ans ; en sorte que Ton ne permettait pas à des gens mariés d'être docteurs régents : H esï vrai que l'on ne voulait pas aussi qu*ils fussent prêtre» ; ce ne fut qu'en 1 452 que cette ex— dusion de gens mariés fut abolie en l'Université de Paris, par la réformation du cardinal d'Estouteville. Mais comme on n'a jamais permis aux dercs de répandre le sang, ni de tenir boutique de marchandise, ce pourrait bien être la cause delà distinction des médecins d'avec les chirurgiens et les apothicaires. Cette distinction a longtemps entrefenu les médecins dans leur ignorance, leur étant les moyens de faire des expériences, et les réduisant à la lecture et à la spéculation.

Page 1