CHAPITRE IX
Faculté des arts.
Sous le nom des arts , on comprenait la grammaire et ies humanités , les mathématiques et la philosophie. Mais, à proprement parler, ce nom devait comprendre seulement les sept arts libéraux, dont nous voyons des traités dans Cassiodore et dans Bède ; savoir : la grammaire, la rhétorique, la dialectique, Tarithmétique, la musique, la géométrie et Tastronomic. Un maître es arts devait être un homme capable de les enseigner tous. Pour la grammaire 00 lisait Priscien, Donat, ou quelque autre de ces anciens qui ont écrit sur la langue latine, plutôt pour en faire connaître les dernières finesses aux Romains de leur temps, à qui elle était naturelle, que pour en apprendre les éléments à des étrangers.
Dans le treizième siècle, le latin n'était plus dans Tusage commun du peuple en aucun lieu du moudc ; et en France la langue vulgaire était celle que nous voyons dans Ville-Hardouin, dans Joinville, et dans les romanciers du même temps. C'était, ce semble, à cette langue qu'il fallait appliquer l'art de la grammaire, choisir les mots les plus propres et les phrases les plus naturelles , fixer les inflexions, et donner des règles de construction et d'orthographe. Les Italiens le firent; et dès la fin du même siècle il y eut des Florentins qui s'appliquèrent à bien écrire en leur langue vulgaire, comme Brunetto Latini, Jean Villani, et le poëte Dante. Pour notre langue, elle ne s'est épurée que par le temps, et ce n'a été que plus de quatre cents ans après l'institution des universités, que l'on a commencé à y travailler par ordre public dans l'Académie française. Il est vrai que le latin était encore très nécessaire pour la lecture des bons livres et pour l'exercice de la religion ; et
ceux qui étudiaient alors étaient tous ecclésiastiques. Le Intin était nécessaire pour les affaires et pour les actes publics; il l'était pour les voyages, et on afppelait les interprètes laiiniers. Il était donc impossible de se passer du latin ; mais il était impossible aussi d'en rétablir l ancienne pureté, par la rareté des livres, et par les autres raisons que j'ai marquées. Il fallut se contenter de le parler et de récrire grossièrement. On ne fit point de difficulté d'y mêler plusieurs mots barbares, et de suivre la phrase des langues vulgaires : on se contenta d'observer les cas, les nombres, les genres, les conjugaisons, et les principales règles de la syntaxe. C'est à quoi l'on réduisit l'étude de la grammaire , considérant le reste comme une curiosité inutile, puisqu'on ne parle que pour se faire entendre, et qu'un latin plus élégant eût été plus difficilement entendu. Ainsi se forma ce latin barbare^ que Ton a encore en Allemagne et en Pologne pour le commerce des voyages, qui a été si longtemps en usage dans le palais, dont on a peine à se défaire dans les écoles de théologie et de philosophie, et qui, pour ceux qui ont étudié le latin dans sa pureté, est souvent plus difficile à entendre, principalement dans les auteurs du onzième et du douzième siècle, qui , écrivant en une langue qu'ils savaient mal , font quelquefois entendre autre chose qife ce qu'ils ont voulu dire. De là vint la nécessité des gloses et des commentaires, pour expliquer les livres anciens.
La poétique se réduisait à savoir la mesure des vers latins, et à la quantité des syllabes; car ils n'allaient pas jusques à distinguer les caractères des ouvrages et la différence des styles. On le voit par les poèmes de Guntherus et de Guillaume le Breton, qui ne sont que de simples histoires, d*un style aussi plat et d'un latin aussi grossier que celui dont on écrivait en prose. A la contrainte de la quantité et des césures ils ajoutaient celle des rimes, qui firent
les vei^ léoninâ ; souvent même, négligeant la quanltU!^, ils se contentaient de faire en latin de simples rimes comme en français, et c'est ce qu'on appela des proses. Voilà toute la poésie des hommes sérieux. Pour la poésie vulgaire, qui commençait à régner dès ie douzième siècle , comme on voit par tant de romans et tant de chansons, elle devint bientôt le partage des débauchés et des libertins, tels qu'é^ taient pour la plupart les troubadours provençaux eC les autres poètes de ce temps-là, qui couraient par les cours des princes. Cependant il faut avouer qu*il se trouvait entre eux des gens d'esprit, et qui, pour le temps, avaient de la politesse : mais leurs ouvrages sont pleins de sales amours et de fictions extravagantes. Depuis ce temps, on alla toujours séparant de plus en plus l'agrément du discours d'avec le raisonnement et les études solides; et c'est ce qui fit négliger la rhétorique dans les écoles: car on n'y cherchait ni à plaire , ni à émouvoir les passions.
On s'attacha principalement à la philosophie, et on crut qu'elle n'avait besoin d'aucun ornement de langage, ni d'aucune figure de discours. Ainsi, à force de vouloir la rendre solide et méthodique, on la rendit extrêmement sèche et ennuyeuse , ne considérant pas que le discours naturel et figuré épargne beaucoup de paroles et soulage fort la mémoire, par les images vives qu'il imprime dans l'esprit. On traita de même toutes les sciences, et c'est ce qu'on appelle encore style de l'école. Cependant, comme il faut que l'esprit se repaisse de quelque diose, et qu'il n'y a point d'étude sans curiosité et sans émulation , nos savants firent la même chose que les Arabes , soit a leur imitation,, soit par le- même principe, et chargèrent leur -philosophie d'une infinité de questions inutiles et de subtilités vaines, qui ont presque étouffé la vraie science; en sorte que c'est une espèce d'équivoque jje donner à cette
étude !e même nom que les anciens Grecs donnaient à leur
philosophie.
La logique de Socrate, que nous voyons dans Platon et dans Xénophon , était Fart de chercher sérieusement la vérité, et il le nommait dialectique, parceque cette recherche ne se peut bien faire qo'en conversation particulière entre deux hommes attentifs à bien raisonner. Cet art consistait donc à répondre juste sur chaque question , à faire des divisions exactes, à bien définir les mots et le«^ choses, et à peser attentivement chaque conséquence avant de l'accorder, sans se presser, sans craindre de revenir sur ses pas et d'avouer ses erreurs , sans vouloir qu'une proposition fût vraie plutôt que l'autre. Ainsi dans cette logique il entrait de la morale. 11 y entrait aussi de l'éloquence; car, comme les hommes sont d'ordinaire passionnés ou prévenus de quelque erreur, il faut commencer par calmer leurs passions et lever leurs préjugés avant de leur proposer la vérité, qui sans cette préparation ne ferait que les choquer. Or cette méthode demande une discrétion et une adresse merveilleuse pour s'accommoder à la variété infinie des esprits et de leurs maladies ; et c'est ce que nous admirons dans Platon. C'est sur ce fondement qu'Aristote ' met la dialectique en parallèle avec la rhétorique, et dit que l'une et l'autre a le même but, qui est de persuader par le discours. La dialectique emploie des raisons plus solides et plus convaincantes, parcequ'en conversation particulière on connaît mieux la disposition de celui à qui l'on parle, et l'on a le loisir de lui faire faire tout le chemin qui est nécessaire pour le conduire jusqu'à la connaissance de la vérité. Au lieu que la rhétorique, qui est l'art des discours publics, est obligée de se servir des préjugés de ses auditeurs , et d'appuyer ses raisonnements sur les principes dont ils conviennent,
« Arist., Rhctor., I.
p»rcequ*il est impossible de leur en faire changer en par> lant peu de temps et à une grande assemblée; c'est ce qui a fait dire à Âristote > que la rhétorique n*use que d'enthymèmes , c'est-à-dire de raisonnements dont Tauditetur a déjà une partie dans son esprit, et qu'il n'est pas nécessaire de développer. Telle était la dialectique chez les Grecs : Fart de trouver la vérité autant qu'il est possible naturellement.
Nos philosophes semblent n'avoir considéré que les vérités en elles-mêmes et l'ordre qu'elles ont entre elles, indépendamment de nous; comme si ceux à qui ils devaient les faire connaître eussent été des anges, sans corps et sans passions , ou qu'il n'eût fallu avoir aucun égard à la disposition de leurs disciples. Il est vrai qu'on en a toujours usé ainsi dans les mathématiques, parceque leur objet n'émeut point en nous de passions. Personne ne s'intéresse à faire passer pour droite une ligne courbe, ni à élai^ir uu angle aigu. Mais comme la logique est l'instrument de toutes les sciences, et principalement de la morale , elle doit comprendre ce qui est nécessaire pour faire enirer dans les esprits toutes sortes de vérités, et plus celles 011 nos passions résistent que les autres. Cependant il ne paraît pas que nos philosophes aient eu assez d'égard aux dispositions de leurs disciples. Ils ont appliqué à toutes sortes de sujets la méthode sèche des géomètres ; et comme les premiers avaient affaire à des disciples fort grossiers (car on sait quelle était la politesse en France il y a cinq cents ans) , ils prirent grand soin de séparer toutes leurs propositions, de mettre tous leurs arguments en forme, et de distinguer toujours la conclusion, les preuves et les objections; en sorle qu'il fût impossible, même aux plus stupides, de s'y méprendre. Ils croyaient abréger beaucoup en retranchant tous les ornements du discours et
» Rhctor., c. 2.
toutes les figures de rhétorique ; mais peut-être ne consi- <léra]^nt-ils pas que ces figures, qui rendent le discours vif et animé, ne sont que des suites naturelles de Teffort que nous faisons pour persuader les autres. D'ailleurs ces figures abrègent fort le discours : souvent on écarte une objection d'un seul mot; souvent on prouve mieux par un tour délicat que par un argument en forme , et toujours on évite les répétitions ennuyeuses des termes de l'art. Que l'on en fasse l'expérience , une page de discours scolâstique se réduira au quart, si on le change en un discours ordinaire et naturel ; et toutefois ceux qui y sont accou* tumés croient que les discours figurés ne contiennent que des paroles, et ne reconnaissent plus les raisonnements s'ils ne sont distingués par articles et intitulés. Il faut les avertir que c'est une conclusion, une preuve et une objection, une instance, un corollaire ; et c'est ce qui rend leurs livres inutiles à tous ceux qui ne sont point nourris dans les styles des écoles. Je sais bien qu'il est quelquefois nécessaire d'argumenter en forme ou d'user des termes de l'art, et nonuner la majeure ou la mineure, pour mettre en évidence une raison importante ou pour démêler un sophisme; mais il ne s'ensuit pas qu'il faille en user toujours ainsi. On ne s'exprime pas ordinairement par des formules, sous prétexte qu'elles sont nécessaires dans les contrats et dans les serments; il faut laisser quelque chose à faire au disciple, et ne lui pas faire l'injure de croire qu'il ne puisse reconnaître une raison si on ne la lui montre au doigt. Les scolastiques, qui prenaient tant de soin de soulager leurs écoliers, les accablaient d'un autre côté de questions abstraites et difficiles, et toutefois superflues.
L'étude de la philosophie consistait principalement à étudier Âri^ote, que les professeurs lisaient et interprétaient publiquenient; mais comme la plupart .des corn-
mentateurs se donnent carrière sur les commencements des ouvrages, arec le temps on traita fort au long tous les préliminaires de la logique. Des catégories d'Âristote, qui ne sont qu*une explication succincte de tous les termes simples qui peuvent entrer dans les propositions, ils en ont fait un traité fort étendu , et y ont mêlé beaucoup de métaphysique et même de théologie ; car, à Toccasion de la relation, il y en a qui entrent bien avant dans le mystère de la Trinité. Ils ont encore commenté fort au long l'introduction de Porphyre, d'oii est venu le fameux Traité des universels. On y a ajouté les questions sur le nom et l'essence de la logique même, si c'est un art ou une science; et là-dessus, prenant la morale et la philosophie, ils se sont enfoncés dans la matière des habitudes et de*^ opérations de res|)rit; en6n, on s'est si fort étendu sur ces préfaces inutiles , que , pour ne pas tenir les écoliers en logique toute leur vie, Ton a été contraint de Xraiter suc* cinctement les règles des syllogismes , et tout le reste, qui fait le principal corps de la logique d'Aristote.
Le défaut de la méthode des scolastiques est encore bien plus sensible dans la morale, car de leur propre aveu c'est une science pratique; on ne la doit pas apprendre pour en discourir, mais pour agir. Il faut donc l'ensei* gner d'une manière qui n'éclaire pas seulement Tesprit, mais qui touche le cœur et en montre la pratique eiïective, puisque autrement la connaissance stérile de la fqi ne sert qu'à rendre Thomme plus criminel; il n'y avait donc point d'étude où la méthode sèche des géomètres convint moins. Cependant les scolastiques l'y ont appliquée, comme aux questions de métaphysique les plus abstraites; et ils demandent aussi froidement si le souverain bien consiste dans les richesses ou les plaisirs, qu'ils demanderaient s'il faut distinguer la substance de l'essence. Or c'est aller directement contre la disposition où
l'on doit être eu enseignant la morale . celui qui n'est pas homme de bien ne peut bien l'enseigner, et celui qui est homme de bien ne peut en parler sans mouvement, parcequ'il ne lui est pas indifférent de persuader son disciple. Je ne dis pas que, pour enseigner la morale, on ne doive se servir que de discours figurés sans raisonnements, comme sont les déclamations de l'Alcoran; mais je dis que le raisonnement doit être précédé et suivi d'affections pour lever les obstacles que la vertu rencontre en nous, la rendre aimable et nous encourager à la suivre. C est ainsi qu'en usait Socrate, et c'était principalement aux questions de morale qu'il appliquait cette excellente logique dont j'ai parlé ; il la soutenait par son exemple, et sa vie était conforme à ses maximes. Ses disciples l'imitèrent, et ce qui s'appela depuis un philosophe était effectivement un sage , capable de rendre sages ses disciples. Les Grecs ^t les Romains n'avaient rien de plus solide dans leurs études; car, n'ayant point de religion qui leur enseignât la morale, ils étaient obligés de la chercher, ou par leurs propres lumières, ou en suivant l'autorité des plus grands hommes ; en sorte que les plus jeunes gens de bien, et les mieux intentionnés, n*avaient rien de meilleur que la philosophie pour les conduire à la vertu. Mais il est étrange que des chrétiens , et même des chrétiens illustres par leurs vertus, ayant TÉcriture sainte et les Pères de l'Église, possédant déjà divers ouvrages d'une autorité si certaine, d'une doctrine si pure, d'un style si plein d'onction et de grâce ; il est donc bien étrange que des hommes d'un aussi haut rang et l'exemple de leur siècle aient cru avoir besoin de la morale d'Aristote, dont le nom seul leur devait être suspect, et qui se trouve remplie de doutes et d'erreurs; qu'ils aient enchéri sur la sécheresse de sa méthode, et qu'ils aient enfin cru qu'il fût utile pour la correction des mœurs de traiter si les
actions sont spécifiées par les objets ou par les puissances ; si les habitudes de i'ame sont des qualités ou une autre espèce d'accident; si une même vertu peut résider en plusieurs puissances ; si la justice est dans le milieu comme les autres vertus , et cent autres questions semblables. On ne peut assez déplorer la misère de ce tempsià, quand on voit les travaux immenses sur cette pbilosophie que les anciens avaient connue et méprisée; quand on voit avec quelle exactitude saint Thomas avait étudiétoutes les œuvres d'Aristote, pour le commenter comme il a fait et nous en laisser tant de volumes. Que n*eût-il point fait, s'il eût appliqué son esprit et son loisir à des objets plus dignes de lui !
On a donc fait à peu près de même dans la morale. On s'est étendu sur les questions générales de la fin, du souverain bien, de la liberté ; en sorte que Ton a manqué de temps pour traiter les vertus en détail et donner des règles particulières pour la conduite de la vie, qui semble toutefois être le but de la morale. C'est en quoi Aristote devait être de grand usage, car il a parfaitement bien connu les mœurs des hommes; et s'il n'a pas toujours eu des vues aussi hautes que Platon, il a raisonné d'une manière plus conforme au commerce de la vie et à ce qui peut humainement se pratiquer. .Mais , après tout , c'est peu pour des chréliens, qui doivent avoir appris dès l'enfanceune doctrine infiniment au-dessus de celle d'Aristote et de celle de Platon même.