CHAPITRE X
Physique ou médecine.
De toutes les sciences, la physique était la plus imparfaite dans le temps où les universités se formèrent. 0» l'emprunta tout entière des Arabes; et, au lieu de la-
fonder sur l'expérience , et de commencer par se bien assurer de ce que les choses sont en effet , on la fonda sur l'autorité d'Ânstote et de ses commentateurs , et sur des raisonnements généraux. Et véritablement, il n'était pas facile aux savants de ce temps-Ià de faire des expériences. Ils étaient tous moines ou clercs enfermés dans les monastères et dans des collèges, pauvres la plupart ou par leur profession .ou par leur fortune. Les arts étaient fort déchus; on avait perdu quantité d'inventions, et on en avait peu trouvé; les artisans étaient encore serfs pour la plupart, et dans un grand mépris; il était difficile de croire qu'il y eût rien à apprendre d'eux. Quoi qu'il en soit, les esprits n'étaient point tournés à s'assurer des faits et à consulter l'expérience. On s'en rapportait à l'autorité des livres, et on tenait pour constant tout ce qu'ils disaient des effets de la nature et de leurs causes. Bien loin de se défier de ce qui était extraordinaire , le plus merveilleux semblait toujours le plus beau. De là vint la croyance d'une infinité de fables dont le monde est encore infecté, quoique l'on travaille tous les jours à l'en détromper; tant de vertus occultes, tant de sympathies et d'antipathies , tant de propriétés imaginaires de plantes ou d'animaux. C'est aussi ce qui augmenta le crédit de la magie et de l'astrologie, qui n'était déjà que trop grand. On supposa la doctrine des inftuences des astres, comme une vérité incontestable; et tes gens de bien s'estimèrent iîssez heureux de prouver qu'elles ne pouvaient agir sur les volontés libres, leur abandonnant le reste de la nature, même les organes du corps humain. On crut qu'il pouvait y avoir une magie naturelle, et on attribua à la surnaturelle, c'est-à-dire au pouvoir des esprits malins, tout ce dont on ne connaissait pas la cause. Car étant certain par la religion qu'il y a de tels esprits, et que Dieu leur permet quelquefois de tromper les hommes, rien n'est
plus commode pour couvrir Tignorance que de leur attribuer ce dont on ne peut rendre raison. Ainsi les Bctions des poêles de ce temps-là étaient beaucoup moins absurde» qu'elles ne nous le paraissent. Il était vraisemblable, même aux savants, qu'il y eût eu souvent et qu'il y eût encore en divers endroits du monde des devins ou des enchanteurs, et que la nature produisît des dragons volants et des monstres de diverses sortes. Cette croyance des fables dans Thistoire naturelle apporta quantité de pratiques superstitieuses, particulièrement dans la médecine, où l'on aime toujours mieux faire quelque chose d'inutile que d'omettre ce qui peut être utile. Ce que Ton appelait donc étudier la physique (et Ton y comprenait la médecine), c'était lire des livres et raisonner en l'air : comme s'il ny eût point eu d'animaux pour faire des anatomies, ni de plantes ou de minéraux pour en éprouver les effets; comme si les hommes n'eussent point eu l'usage des sens pour reconnaître la vérité de ce que les autres avaient dit; en un mot, comme si la nature n'eût plus été au monde pour la consulter elle-même.^ Ainsi toute la philosophie fut réduite à une espèce de métaphysique, c'est-à-dire à dc:^ discours généraux et à des considérations abstraites sur les opérations de Tesprit, sur les mœurs et sur les corps naturels; considérations si stériles que, depuis cinq cent soixante ans que Ton s'y occupe, il est difficile de montrer le fruit que l'on en tire. Ce fut à peu près ainsi que lesarts et la médecine furent traités dans les universités.