‹ Œuvres de l'abbé Fleury (volume 2)Chapitre 31 sur 131 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

De la théologie.

De toutes les études, celle qui s'était conservée la plus pure était la théologie : car, quoi que Ton en dise , les premiers scolasliques étaient de grands hommes, et la plupart de grands saints ; ils nous ont conservé fidèlement la tradition des dogmes ecclésiastiques ; ils lisaient assidûment l'Écriture sainte, et suivaient, autant qu'ils pouvaient, les interprétations des Pères. Il est vrai qu'ils ne les connaissaient guère que par la glose ordinaire qui avait été composée dans le neuvième siècle, et par le Décret de Gratien : il était difficile d'avoir les ouvrages entiers, et encore plus de démêler ceux que l'on attribuait à un Père , quoiqu'ils fussent d'un autre , ou qui étaient tout à fait supposés ; il était difficile de les bien entendre, faute de savoir assez finement^ le latin, et de bien connaître l'histoire ecclésiastique. Comme ils voyaient que les Pères avaient souvent donné à l'Écriture des sens spintuels, ils lui en donnaient aussi de nouveaux qu'ils trouvaient aisément, ne manquant ni d'esprit ni de piété; 4'ailleurs, faute de connaissances positives, ils donnaient plus au raisonnement que ceux qui les avaient précédés,

et, suivant la mode de leur siècle , ils se eliargeaient trop de ces vains fatras de métaphysique que les Arabes avaient mis en si grand crédit.

Les théologiens qui suivirent dans le quatorzième et quinzième siècle enchérirent sur les défauts de ces premiers ; il se forma des sectes entre eux sur les questionsqui ne regardaient point la foi, et Téniulation des chefs de^ parti poussa les disputes à des subtilités incroyables : il n'y a qu'à voir les écrits d'Ocam, de Scot, de Durand, de saint Porcien: on crut que les premiers scolastiques avaient recueilli dans leurs Sommes tout ce qu'il y avait d'utile dans la tradition des précédents; qu'il s'en fallait reposer suF eux, et qu'il n'y avait point de théologie à chercher hors saint Thomas et saint Bonaventure : les Pères furent négligés de plus en plus ; leur langage était trop différent du latin grossier de nos écoles, et nos docteurs ne les trouvaient pas assez philosophes, ni assez forts en raisonne* ments, parcequ'ils n'y voyaient ni passages d'Aristote, ni arguments en forme, ni conclusions, ni objections distinguées, suivant leur méthode, hors laquelle ils ne pouvaient rien goûter ni rien entendre : ils ne considéraient pas que les Pères avaient été très savants, que saint Augustin était un philosophe parfait, et que jamais il n'y a eaun homme d'un esprit plus pénétrant, d'une méditation plus profonde, d'un raisonnement plus suivi ; ils no s'apercevaient pas que c'était par mépris que ce saint docteur et les autres plus anciens ne s'étaient pas servis d'Aristote, trouvant qu'il ne parlait pas dignement de la Providence, ni de la nature de l'ame ; que sa logique était trop embarrassée, et sa morale, trop humaine : car c'est le jugement qu'en fait saint Grégoire de Nazianze'. Quoique Platon ait aussi ses défauts, les Pères s'en accommodaient Ken mieux , parcequ'ils y trouvaient bien plus de traces

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de la vérité, et de meilleurs moyens pour la persuader : au reste, il est évident que les Pères des trois ou quatre premiers siècles, et particulièrement les Grecs, pouvaient bien mieux entendre Aristote , puisque la tradition de sa doctrine subsistait encore à Athènes et à Alexandrie, que les Arabes, qui s'y appliquèrent quatre ou cinq cents ans après eux, et nos scolastiques, qui ne le connaissaient que par ces mêmes Arabes. Le style naturel et figuré des Pères •était encore à nos docteurs une grande difficulté ; ces dis» cours suivis et liés leur paraissaient des pièces de rhétorique; ils ne reconnaisisaient pas la doctrine si elle n'était divisée par questions et par articles. Mais le style des apôtres et des prophètes les confondait encore plus. Ne pou« vaut démêler dans l'Écriture la suite des dogmes, et le dessein de chaque livre, ils se contentaient d'en apprea-' • dre des passages séparés, et la citaient plus sur la foi d'autrui que sur leurs propres lumières : leur principale occupation était de s'étudier et de se copier les ups les autres , et de là viennent tous les volumes de théologie scolastique que Ton trouva dans les bibliothèques. Au mi« lieu de cet embarras, la saine doctrine s'est conservée dans les écoles de théologie ; et nous voyons dans tous les temps une protection sensible de Dieu sur son Église, pour l'y conserver.

Mais quoique la doctrine fût la même que dans les siè* clés précédents , la manière d'enseigner était différente Les Pères de l'Église étant la plupart des évoques fort occupés, n'écrivaient guère que par nécessité, pour dé» fendre la religion par des combats sérieux contre les hérétiques et contre les païens, et ne traitaient que les questions qui étaient effectivement proposées. Une bonne partie de leurs ouvrages sont les sermons qu'ils faisaient ^u peuple, en expliquant l'Écriture sainte. Les docteurs des universités, occupés à étudier et à enseigner, sépa«

rèrent même toutes le§ parties des études ecclésiastiques. Les uns s'attachèrent à rexplication de l'Écriture, qu'ils appe\GTeïii théologie positive ; d'autres, aux mystères et aux vérités spéculatives , ce qui a conservé le nom général de scolastique ; d'autres, à la morale et à la décision des cas de conscience. Ayant donc pour but d'enseigner dans^ les écoles, ils s'appliquèrent à traiter le plus de questions qu'il* purent, et à les ranger avec méthode. Ils crurent que pour exercer leurs disciples , et les préparer aux disputes sérieuses contre les ennemis de la foi, il fallait examiner toutes les subtilités que la raison humaine pouvait fournir sur ces matières , et prévenir toutes les objections des esprits curieux et inquiets. Ils en avaient le loisir, et en trouvaient les moyens dans la dialectique et la métaphysique d'Arislote, avec les commentaires des Arabes. Ainsi ils firent à peu près ce que l'on fait dans les salles d'escrime et dans les académies de manège, où, pour donner aux jeunes gens de la force et de l'adresse , on leun apprend bien des choses qui sont rarement d'usage dans les vrais combats. En expliquant le Maître des sentences, dont le livre était regardé comme le corps de la théologie scolastique, on formait tous les jours de nouvelles questions sur celles qu'il avait proposées : et depuis on en a fait de même sur la Somme de saint Thomas. Mais il faut avouer que cette application à former et à résoudre des questions, et en général à exercer le pur raisonnement, a diminué pendant longtemps l'application aux études positives, qui consistent plus en lecture et en critique : comme le sens littéral de l'Écriture, les sentiments des Pères et les faits de l'histoire ecclésiastique. 11 est vrai que ces études étaient très diCTiciles par la rareté des livres, et le peu de connaissance des langues antiques. Il n'y avait que les grandes bibliothèques où l'on pût trouver une Bible avec la glose ordinaire complète. Un particulier était riche^

quand il avaiè le Décret de Gratien, et la plupart ne connaissaient les Pères qne par ce recueil.

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