CHAPITRE XIII
Des irœurs des étudiants.
Comme les études avaient commencé par les églises cathédrales et les monastères , on supposa que des clercs dussent étudier : de là vient que toute leur vie fut réglée sur le pied de la modestie cléricale , et que quand on fonda des collèges, on y bâtit des chapelles, on y établit Toffice divin, du moins à certains jours ; le règlement des heures , les repas en commun , la lecture de table , et les autres exercices à peu près conformes aux communautés des moines ou des chanoines r^uliers : de là vient que l'on défendit si longtemps à des gens mariés de faire profession de médecine *. de là viennent les habits de cérémonie des suppôts de toutes les facultés, la robe et le bonnet que les écoliers de philosophie portent encore, et le nom de clercs à ceux qui travailtent sous des procureurs et des notaires : car tous les praticiens sont venus des étudiants en droit, et en ont gardé le titre de maîtres, et le nom d'étude pour les lieux où ils travaillent. Les ijrands privilèges des clercs pour être en sûreté contre les violences publiques, et même à couvert de la justice séculière , et pour s'exempter de toutes sortes d'impositions, rendirent les étudiants fort soigneux d'en conserver le nom et les marques extérieures. A ces privilèges généraux se joignirent les privilèges particuliers des universités, et les degrés que Ton y prenait devinrent' un chacun nécessaires pour les prélatures et pour toutes les charges ecclésiastiques et temporelles. La rétribution de ceux qui enseignaient était grande , et l'honneur qui était attaché à ces sortes de places n'était pas moindre. Tous ces avantages
y attirèrent ensuite les roturiers qui sortaient de servitude par les affranchissennents, qui étaient alors très fréquents. ]1 y avait dans toutes les plus fameuses universités , surtout dans celle de Paris, un grand nombre d'étrangers qui venaient de tous les pays de l'Europe ; tous ces étudiants formèrent ensemble un peuple à part, qui avait une habitation séparée, sa langue et des mœurs particulières.
On ne parlait point encore d'études pour les laïques. Les nobles, qui pour la plupart descendaient des Francs et des. autres peuples conquérants, gardaient les mœurs des anciens Germains, dont ils tiraient leur origine ; ils ne s'occupaient qu'à la guerre et à la chasse ; ils laissaient à leurs serfs, c'est-à-dire aux paysans de leurs villages et aux bourgeois des villes, l'agriculture, les métairies et le trafic; et aux ecclésiastiques, les sciences et les lettres : la plupart ne savaient pas même lire, témoin l'illustre Bertrand du Guesclin ; et nous avons encore un exemple plus récent, de deux cents ans, d'un grand -connétable qui signait à peine son nom. Ce qu'il y a de plus surprenant, est qu'encore qu'ils fissent grand cas de la force et de l'adresse du corps , comme ont toujours fait les peuplesguerriers, ils ne l'apprenaient point, comme les Grecs et les Romains, qui savaient si bien former les corps et dresser les jeunes gens au maniement des armes : notre noblesse n'avait pour cela ni méthode, ni autres exercices publics qui pussent les former ; ce n'est que sur la fin du règne de Louis-le-Grand qu'il y a eu des académies en France pour le manège et pour les autres exercices ; eacore tout cet art nous est-il venu d'Italie. S'il y avait des nobles qui étudiassent, comme il y en avait sans doute, parmi ces nobles on y distingue le roi Robert et le roi saint Louis ; ces illustres personnages étudiaient comme tes clercs, et môme avec eux. Le roi Robert -avait étudié à
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récole de Reims sous le moine Gerbert, qui Ait depuis pape, connu sous le nom du pape Sylvestre II. Louis-]e-<}ros fut instruit dans Tabbaye de Saint-Denis. Il y avait toujours des nobles qui étudiaient dans lestiniversités, et ils prenaient des degrés, comme on le voit par les privilèges que leur accorde la pragmatique ; mais le nombre en était petit en comparaison des roturiers. Cette séparation des gens de lettres d*avec les nobles , et ce mépris qu'eurent les nobles pour les éludes, est la principale cause de leur décadence ; car les moeurs dès princes et de la noblesse prennent toujours le dessus.
Ce qui poussa si loin chez les Grecs les lettres et les beaux>arts, fut Tapplication des personnes les plus puissantes et les plus considérables. On nomma libéraux , les arts que Ton estimait dignes des honnêtes gens , pour les distinguer des métiers bas et serviles : les peintres , les architectes, les musiciens et les poëtes arrivaient aux grandes charges de leur république aussitôt ou plus tôt que les iiulres citoyens : les orateurs les plus éloquents étaient ceux qui devenaient les plus puissants.
Quoique les Romains méprisassent ces titres de savants, ils estimaient fort les sciences ; elles furent aussi chez eux le partage des gens de qualité ; et depuis qu'ils les eurent goûtées, les premiers d'entre eux furent les plus savants, comme Scipion , Lélius , Cicéron , César, Maro-Aurèle , et tant d'autres, moins illustres à la vérité, mais recommandables par leur savoir.
La tristesse de nos études servit encore sans doute à en détdumer les nobles, car les grands seigneurs et tous ceux qui sont è leur aise se mènent fort par le plaisir ; et l'on avait banni de nos écoles la politesse du langage, la poésie et toutes les humanités. L'étude était devenue un travail pénible, qui ne pouvait être rendu supportable que par une grande vertu, par Tâmbition ou l'intérêt ; car la vertu
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est toujours bien rare. Il n'y avait guère de gentilhomme qui fût sensiblement touché de l'honneur d*étre maître es- .. arts ou licencié en droit : cependant conune les cours ne* pouvaient être sans quelque politesse et quelque exercice d^esprit , on les réduisit à la conversation des dames et à des chansons amoureuses , et de cette espèce d'étude est venu depuis ce que Ton appelle galanterie, bel esprit et air du monde , si éloigné du style et de la manière des écoles ; d'ailleurs cette même tristesse des écoles y apporta la corruption des mœurs, malgré tiHites les précautions de ceux qui les avaient établies.
Il y a toujours eu plus de jeunes gens que d'autres dans les universités, et la jeunesse ne peut vivre sans plaisirs ; ear on avait beau les nommer clercs , ils n'avaient pas tous vocation pour l'Élise, et on ne le demandait pas : il était donc impossible de les retenir sous uue discipline si sévère ; et n'ayant rien d'agréable dans les études mêmes, ils cherchaient à se divertir d'ailleurs.
On voit encore des railleries de leurs festins et de leurs débauches. On lit dans les histoires plusieurs séditions causées par les insultes que les écoliers faisaient aux bourgeois, courant la nuit et portant des armes. Le plus grand ma! fut que dans la suite les maîtres eux-mêmes s'en mêlèrent par politique, et que, pour soutenir la domination du recteur, toutes les insolences des écoliers étaient autorisées ; souvent même de grands crimes demeuraient impunis, sous prétexte de maintenir leurs privilèges. Ce fut principalement depuis la Gd du quatorzième siècle jusqu'au milieu du quinzième que les universités eurent le plus de crédit : nos rois ne faisaient rien d'important sans consulter celle de Paris; et quand Charles-le-Sage donna la charge de connétable à Bertrand du Guesclin , le recteur de l'Universi^ était au conseil.
On sait combien la faveur des imiversilés était recher-
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cfaée par les princes durant les guerres civiles d'Orléans et de Bourgogne ; combien les papes mêmes les ménageaient pendant le grand schisme d'Avignon; on sait l'autorité qu'elles eurent au concile de Constance et nu concile de Baie. Il semblait que les grandes affaires dont ces docteurs se mêlaient dussent les rendre éloquents, par la nécessité de parler en public et de soutenir leurs opinions; car c'est ce qui avait produit l'éloquence en Grèce : cependant nous voyons tout le contraire ; ils ne se tiraient point de leur méthode scolastique; leurs discours étaient pleins de divisions et de subdivisions, d'autorités souvent mal appliquées, de preuves tirées de loin et de mauvais raisonnements : qu'on voie le discours que fit M. Jean Bertrand, évèqued'Autun, contre M. Pierre de Cunières, devant le roi Philippe de Valois, pour la défense de la juridiction ecclésiastique, ou l'apologie du duc Jean de Bourgogne, qui fut prononcée devant le roi Charles VI, par M. Jean Petit , docteur de Sorbonne ; car il est à croire que, pour des actions de cette hnportance, on avait choisi les plus habiles gens du temps. Les sermons de Michel Menot et d'Olivier Maillard, qui furent des prédicateurs célèbres sur la fin du quinzième siècle, ne sont pas de meilleur goût, et n'ont pour ornement que des proverbes vulgaires et des jeux d'esprit puérils, propres à faire rire la populace; les gens sans lettres écrivaient et parlaient beaucoup mieux que les docteurs.
Nous n'avons rien de meilleur de ce siècle que les Mémoires de Philippe de Comines, et nous voyons de la véritable éloquence dans les harangues que Jacques d' Arlevillo ' et Jean Lyon faisaient au peuple de Gand.
Je ne vois point de temps où on ait pins mal étudié, quGL ce temps où les docteurs avaient le plus de crédit : les affaires publiques et particulières où ils étaient appelés leur causaient apparemment de la distraction; il fallait faire . L 9
leur cour aux princes, dresser des remontrances et des mé- BKures |>our la rélôrmation de l'état, exciter ou apaiser ie peuple, et surtout tenir ca haleine les écoliers, pour s'en servir au besoin à quelque exécution vigoureuse. Les études n'étaient donc que le prétexte qui donnait du crédit; car comme les princes et le peuple à qui ils avaient affaire étaient trop ignorants et crédules pour avoir aucune autorité quelconque sur eux , il n'était donc pas nécessaire d'être efTeciivement savant pour en imposer aux grands et au peuple; il suffisîiit seulement d'en avoir le titre: ainsi plusieurs se contentaient de satisfaire aux formalités, et se souciaient peu d'être doctes , pourvu qu*ils ensaeot des attestations de leurs temps d'étude et des lettres de maitre ès-arts ou de docteur. On trouvait assez de moyens tl'éluder les règles qui avaient été sagem^it établies pour distinguer dans le public ceux qui auraient suffisammeat étudié chaque science, ou qui seraient capables de renseigner ; mais on cQnâer\'aii avec soin les cérémoniesdes actes publics, et tout ce qui pouvait frapper les yeux du peupjle, comme les parchemins et les sceaux, les robes et les four** rares; on était curieux de ne pas laisser abolir les droits pécuniaires, les festins et les autres coutumes semblables. La plupart des étudiants et des docteurs étaient pauvres et de basse naissance ; on le voit par le surnom qu'ils Aicaieat de leurs villages, comme Robert de Sorbonne, Pierre d'Ailly, Jean de Gerson : je nomme les plus illustres. Ceux dont la vertu n'était pas assez héroïque pour les mettrenudessus de l'iiitérét, cheixhaient à subsister ou même à * 8*enrichir par les pensions des grands seigneurs, par les oflices de judicature et par les bénéfices; ils ne faisaieBi pas scrupule de les demandei*, ni de poursuivre des diîs penses po«r jouir des fruits ou revenus, sans résider, afia d'accumuler plusieurs bénéfices ; et c*est depuis Félabliftsèment des «niversité» que s'est établie la pratique béiié*
ficiale moderne, si contraire et si éloignée de l'ancienne discipiine de TÉglise. Il fout avouer aussi , à la honte de l'état ecciésiasikiae, que la cbkane des procédures a passé des officialUés aux juridictions séculières , et qu'il en font chercher la source dans Tavarice des clercs, c'est-à-dire des docteurs légistes ei canonistes. Une antre soite de la basse naissance et de la mauvaise éducation des étudiants, c'est qu'ils étaient la plupart grossiers et rustiques, et l'on voit encore combien la politesse a de la peine à s'intro- . duire dans les écoles : or il ne faut pas croire que ces défauts soient de petite conséquence pour les mœurs ; il ne suffit pas de garder les devmrs essentiels de la probité, il faut aussi garder ceux de la société, qui font proprement l'honnête homme ; de plu'^, la rudesse et l'incivilité ne se trouveront point dansnn homme bien vertueux, puisqu'elles viennent ou d'orgueil ou de mépris des autres, ou de paresse à s'instruhre de ce que l'on leur doit et à se tenir proprement , ou de facilité à se mettre en colère ; de sorte qn'il est impossible qu'un homme ne soit honnête et civil, s'il est humble, patient, charitable, modeste et soigneux : mais afin que la vertu toute seule puisse faire ou produire cet eflèt, il faut qu'elle soit arrivée à une haute perfection, comme chez ces anciens moines d'Egypte et d'Orient, qui étaient doux et honnêtes dans les solitudes les plus affreuses. Le commerce du monde est un chemin bien plus court pour donner de la politesse ; et la nécessité d'être continnellement les uns avec les autres oblige à avoir au moins toutes les apparences des vertus, qui rendent la société commode. Il ne faut donc pas s'étonner si nos savants étaient rustiques , puisqu'ils vivaient séparés du monde, et ne cultivaient pas assez les véritables vertus; de là venaient leurs manières contraintes et affectées, et une certaine civilité méthodique qui, ne consistant qu'en des formules de compliments fades et en des cérémonies
incommodes, choque bien plus qu'une rusticité toute natu^ relie. Quand les Italiens ramenèrent l'usage des comédies, ils ne manquèrent pas d'y mettre ces nouveaux personnages que nous ne voyons ni dans Plante ni dans Térence : ils observèrent les défauts des savants de leur temps, et, changeant un peu leurs portraits, ils en firent leurs docteurs, qui veulent toujours parler et toujours instruire.