‹ Œuvres de l'abbé Fleury (volume 2)Chapitre 33 sur 131 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Renouvellement des humanités.

Telles étaient à peu près les études en France et dans l'Europe, quand on recommença de s'appliquer aux humanités, je veux dire principalement à la grammaire et à l'histoire. On peut compter ce renouvellement depuis l'an i 450, et la prise de Gonstantinople, qui fit que tant de savants grecs se retirèrent en Italie avec leurs livres. Car bien que Pétrarque et Boccace eussent relevé ces sortes d'études dès le siècle précédent, ils n'avaient encore guère avancé. Mais en Grèce, les études s'étaient assez bien conservées. Le.seul commentaire d'Euslathe sur Homère montre que, jusques aux derniers siècles, il y était resté une infinité de livres, et des hommes d'une grande érudition. Ainsi, depuis le milieu du quinzième siècle, on vit tout d'un coup paraître une foule de savants, premièrement en Italie, puis en France , et dans le reste de TEurope à proportion , qui s'appliquèrent avec une ardeur incroyable à lire tous leslivres des^ anciens qu'ils purent trouver, à écrire en latin le plus purement qu'il était possible, et à traduire les auteurs grecs. L'art de l'imprimerie, qui fut trouvé en même temps, leur fut d'un très grand secours pour avoir aisément des livres, et les avoir corrects. Aussi plusieurs s'appliquèrent ensuite à faire d'excellentes éditions de tous les bons auteurs sur les meilleurs manuscrits, recherchant

les plus anciens, et en comparant plusieurs ensemble. D*autres ont fait des dictionnaires et des gcammaires trè»exactes; d'autres, des commentaires sur les auteurs diffi* dles; d'autres, des traités de tout ce qui peut servir à les entendre : comme leurs fables, leur religion, leur gouvernement, leur milice, etjusquesaux moindres particularités de leurs mœurs, leurs habits, leurs repas, leurs divertissements. En sorte qu'ils ont fait tous les travaux néces^ saires pour nous faire entendre , autant qu'il est possible, après un si long intervalle, tout ce qui reste de livres antiques grecs ou latins.

Mais quelques uns se sont trop arrêtés à ces études , qui ne sont que des instrumenls pour d'autre» études plus sérieuses. Car il y a eu des curieux qui ont passé leur vie à étudier le latin et le grec,* et à lire tous les auteurs seulement pour la langue, ou même à entendre les auteurs et en expliquer les passages difficiles, sans aller plus loin ni en faire aucun usage. 11 y en a qui se sont arrêtés à la mythologie et aux autres antiquités curieuses que j'ai marquées ; qui ont recherché des inscriptions, des médailles, et tout ce qui pouvait éclaircir les auteurs, se bornant au plaisir que donnent ce^ curiosités. Quelques uns^ passant plus avani, ont étudié sur les anciens les règles des beauxarts, comme l'éloquence et la poésie, sans toutefois les pratiquer : d'où vient que nous avons tant de traités modernes de poétique et de rhétorique, quoiqu'il y ait eU si peu de véritables poètes et de véritables orateurs; et tant de trailéi de politique faits par des particuliers qui n'ont jamais eu de part aux affaires. Enfin, l'application à lire les livres des anciens a produit en plusieurs un respect si aveugle, qu'ils ont suivi leurs erreurs plutôt que de se donner la liberté d'en juger. Ainsi l'on a cru que la nature était telle que Pline l'a décrite, et qu'elle ne pouvait agir que suivant les principes d'Arislole. Le pis est que plu-

«eurs ont trop admiré leur morale, et n'onl pas va com«- ^ftiea elle est au-dessous de la religion qu'ils avaient ap« fHÎse dès le berceau. D'autres, quoiqu'en petit nombi^, «nt donné dans l'eiccès opposé, et ont affecté de contredire les anciens et de s'éloigner de leurs principes. Mais entre ceux qui les ont admirés, le défaut le plus ordinaire a été 4a mauvaise imitation. On a cru que pour écrire comme «ux ii fallait écrire en leur langue, sans considérer que les Bomains écrivaient en latin et non pas en grec ; et que les Carnées écrivaient en grec et non pas en égyptien ou en syriaque. On s'est piqué de faire de bons vers en latin , et même on eh a fait en grec, au hasard de n'être entendu «ée personne : et ceux qui , comme Ronsard et ses sectateirs, ont commencé à en faire de français, après la lecture des anciens , les ont remplis de leurs mots, de leurs phrases poétiques, de leurs fables, de leur religion, sans se îmeittre en peine si de telles poésies pourraient plaire à ceux •qui n'auraient point étudié : il suffisait qu'elles fissent adimrer la profonde érudition des auteurs. On a imité de même les orateurs : on a harangué en latin, et on a farci des discours français de passages latins. En un mot, on a em que se servir des anciens, c'était les savoir par cœur, parier des choses dont ils ont parlé, et redire leurs propres paroles : au lieu que pour les bien imiter, soit dans ïeurs poésies, soit dans leurs discours, soit dans leurs histeires, soit enfin dans leurs différents traités des sciences , él fetlait choisir les sujets qui nous conviennent, comme ils se sont appliqués à ceux qui leur convenaient, les traiter comme eux d'une manière solide et agréable , et les expliquer aussi bien en notre langue qu'ils les expliquaient en la leur.

Cette nouvelle espèce d'étude excita d'abord une manièrede guerre entre les savants. Les humanistes , charmés delà beauté des auteurs antiques, et entêtés de leurs

nouvelles découvertes , méprisaient fort le commim de» docteurs, qui s'expliquaient grossièrement et suivaient la tradition des écoles, négligeant le style pour s'attacher ai» choses, et préférant l'utile à l'agréable. Les docteur» da leur côté , je dis les théologiens et les canonistes , regardaient ces nouveaux savants comme des grammairiens •! des poètes , qui s'amusaient à des jeux d'enfants et a de vaines curiosités , prétendant être seuls en possession dea études sérieuses. Mais les humanistes se faisaient bien plus écouter, parcequ'ils écrivaient poliment, et qu'ils avaient . appris par la lecture des anciens à railler de bonne grâce : c'est ainsi qu'en usait Érasme , principalement dans iea lettres qu'il a écrites sous des noms inventés de divers docteurs, pour les tourner en ridicule. Ils s'en fâchaient et en venaient souvent aux injures, trouvant fort mauvai» qu'on leur manquât de respect, et que des laïques et de» gens profanes se mêlassent d'écrire en latin et de |>arler de science. L'hérésie de Luther , qui s'éleva peu de temp» après, échauffa ces querelles et les rendit plus sérieuses.. Luther voulait réformer les études aussi bien que la religion. Il ne fallait ni philosophie ni sciences profanes. U fallait brûler Platon , Aristote, Cicéron, et tous les li¥res des anciens, pour n'étudier que l'Écriture, et donner tout le reste du temps au travail des mains. C'est ainsi que, poussant tout à l'excès, il rendait odieuses les plus saintes maximes de l'antiquité. La résistance qu'il trouva dans les^ docleurs de théologie, et les censures de la faculté de Paris et des autres universités, le rendirent leur ennemi •irréconciliable. U les traita avec le dernier mépris; et Mélanchthon, son fidèle disciple, employa tout son esprit et toutes ses belles-lettres pour les tourner en ridicule. Mais les prétendus réformateurs ne durèrent pas longtemps dans celle première sévérité contre les études profanes. Ils furent bientôt les plus ardents à étudier les humanités, voyant

que l'éloquence et l'opinion d'une érudition singulière leur attirait grand nombre de sectateurs. Ils regardèrent ces études comme des moyens nécessaires à la réformation de rÉglise, et voulurent faire passer le renouvellement des lettres pour le premier signe que Dieu eût donné de sa volonté sur ce point. Il semblait, à les entendre, que celte connaissance des langues et de l'histoire, qu'ils acquéraient par un travail assidu/ fût une marque assurée d'une mission extraordinaire ; et , se faisant admirer des ignorants , ils leur persuadaient aisément que les docteurs^ catholiques ne savaient non plus la religion que les belleslettres. Mais ils n'eurent pas longtemps ce faible avantage. Les catholiques les combattirent bientôt par leurs propres armes, el se servirent très-utilement contre eux de la connaissance des langues originales et des auteurs anciens, suivant leurs propres éditions. On a donc recommencé à étudier les Pères grecs et latins, trop peu connus dans les siècles précédents; on a étudié l'histoire ecclésiastique, les conciles, les anciens canons; on a remonté jusques à l'origine de la tradition , et on a puisé la doctrine dans les sources. Le sens littéral de l'Écriture a été recherché par le secours des langues et de la critique. Je sais bien que plusieurs , même des catholiques , ont poussé ces recherches à de vaines curiosités, et que plusieurs aussi sont demeurés trop attachés à l'ancien style des écoles : tant il est difficile aux hommes de se tenir dans une juste mé- . diocrité.

Le langage de la philosophie scolastique , qui nous est venue des Arabes, n'est digne par lui-même d'aucun respect particulier. Il en est comme de l'architecture de nos anciennes églises. Cette architecture, que nous nommons gothique , et qui est effectivement arabesque , n'en est ni plus vénérable ni plus sainte, pour avoir été appliquée à des usages saints dans les temps où l'on n*en connaissait

pas de meilteure. Ce serait une délicatesse ridicule de ne vouloir pas entrer dans les églises qui sont bâties de la sorte; mais ce serait un aussi vain scrupule de n^oser en bâtir d'une meilleure architecture : ce serait aussi une témérité insupportable de mépriser saint Thomas à cause de son style, et de ne vouloir pas y étudier la théologie; mais c'est encore pis de croire que la théologie dépend de ce style scolastique , et de n'oser lui donner une meilleure forme sur les modèles anciens. C'est par hasard que ces idées se trouvent jointes en nous à celles de la religion; et il faut savoir distinguer ce qui vient des mœurs et de la fantaisie des hommes, de ce que sont les choses en elles* mêmes.

Si d'un côté le renouvellement des humanités a rendu nos études plus solides et plus agréables qu'auparavant, il les a rendues d'ailleurs plus difficiles ; car on a plutôt augmenté que changé , et l'on a voulu tout conserver. Ainsi s'est formé peu à peu et par une longue tradition ce cours d'études qui est en usage dans les écoles publiques. D'abord la grammaire avec la langue latine , la poétique , c'est-à-dire la structure des vers latins , la rhétorique , et par occasion l'histoire et la géographie , puis la philosophie, et ensuite la théologie , le droit ou la médecine , suivant les différentes professions.

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