CHAPITRE XV
De l'état présent des études publiques.
Quoi qu'il en soit, depuis le temps du renouvellement des humanités , la théologie scolastique et la philosophie d'Arislote ont beaucoup perdu de leur crédit deçà les monts : aussi les études sont-elles devenues impossibles par la multitude des choses que l'on y a comprises, et que Ton promet d'enseigner presque en même temps; car,
suivant Ténu méra lion que j'ai donnée des choses que Ton y enseigne et le plan des écoles , il est comme impossible qu'un jeune homme puisse apprendre , non pas parfaile^ ment chacune de ces sciences, mais même passablement. Comment veut-on qu'un écolier, qui à seize ou dix-sept ans touche au moment de finir ses études, sache la grainmaire, avec la langue latine , que Ton ne se contente pas qu'il entende, il faut qu'il l'écrive, et qu'il compose noi^ seulement selon les règles et correctement, mais élég9mment? Cependant on ne lui a point appris le français , ob suppose qu'il doit le savoir, et qu'il y appliquera loi-mènae les règles de la grammaire latine pour le parler et l'écrire plus sûrement. On propose à la plupart d'apprendre le grec; quelques uns s'y attachent et continuent de l'ap-^ prendre ; d'autres y renoncent , mais le plus grand nombre est de ceux qui en apprennent assez pour avoir un prétexte de dire, tout le reste de leur vie, que le grec s'oublie facilement. 11 en est à peu près de même des vers latins : on en dispense quelques écoliers, mais on en fait faire bien ou mal à la plupart, et quelques uns y réussissent. Ces derniers apprennent les règles de la quantité et de la construction des vers, et acquièrent l'habitude d'en faire, ce qui n'est pas une petite étude. La gloire de faire des vers latins n'en vaudrait pas la peine, mais l'utilité d'entendre mieux la langue et de composer plus facilement n'est pas méprisable : c'est ce qu'on appelle humanités, pendant lesquelles on veut qu'un jeune homme ait lu les meilleurs poètes latins , et par conséquent qu'il sache la fable et la mythologie , sans quoi il ne peut y rien entendre. On le prépare dès lors à la rhétorique par les chries et les autres exercices d'aphtome, mais toujours en latin, que l'on suppose qu'il sait dès la troisième classe, quoique souvent il ne le sache pas encore au sortir de la rhétorique; mais c'est, un inconvénient presque inévitable dans les
études publiques. Il faut supposer que les écoliers soient capables d'entendre ce que Ton doit leur enseigner chaque année. Ils viennent enfin en rhétorique , et Ton veut qu'en un an ) ou tout au plus en deux , ils apprennent tout l'art, depuis la structure des périodes jusqu'à la composition des discours entiers ; et quoique ce fût déjà trop quand ils n'écriraient qu'en français et n'étudieraient que cela , on Yeut toujours qu'ib composent en latin ; en sorte qu'ils sont partagés par la peine qu'il leur donne, selon qu'ils en savent plus ou moins. On veut qu'ils continuent de faire des vers et de composer en grec , qu'ils apprennent par cœur, qu'ils déclament quelquefois ; enfin, qu'ils étudient rhistoire , la chronologie , la géographie , les antiquités, etc. De semblables études rebutent et dégoûtent les moins propres , et sont cause qu'ils n'apprennent rien, et sortent du collège après avoir perdu huit à neuf années de leur jeunesse, qu'ils auraient employées avec succès à l'étude d'une ou deux de ces sciences. Les autres s'attachent à quelque partie qu'ils trouvent plus à leur goût : ceux qui ont le plus de génie en conçoivent ou une grande vanité ou une curiosité insatiable. Cependant, parmi tant d'études, on ne leur apprend ni à bien écrire en français, ni les règles de notre poésie; et comme il n'est pas vrai"semblable que l'on veuille qu'ils les ignorent, il faut croire que l'on prétend qu'ils apprendront tout cela d'eux-mêmes à leurs heures perdues , quoique , suivant ce plan , ils n'en aient guère à perdre; car encore faut-il à cet âge qu'ils jouent et qu'ils se divertissent. Mais les études ne sont pas encore finies : il reste la philosophie, qui durait autrefois cinq ans , que l'on réduisit ensuite à trois, et enfin à deux : on l'enseigne encore suivant la méthode scolastique. Si d'un côté on commence à la décharger de quelques questions inutiles sur les universels et les catégories , on y ajoute d'ailleurs tous les jours à Toccasion des nouvelle»
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découvertes de physique, et des opinions de Descartes et des autres qui ont suivi , pour philosopher , des routes extraord inaires. On prétend que , pendant les deux années de philosophie , un jeune homme apprendra la logique et la métaphysique : Ton y joint souvent quelques études de mathématiques, et on veut qu'il continue quelque lecture d'humanités, pour ne les pas oublier.Voilà ce qu'on appelle le cours ordinaire des études que Ton fait faire à tous les écoliers, et qui suffît pour être maître ès-aris. Faisons-y quelques réflexions avant que de passer aux quatre fa-r cultés supérieures. Tous ceux qui ont étudié savent que je n'y ajoute rien , et tous les hommes de bon sens , lettrés ou non , peuvent juger s'il est possible qu'en huit ou dix ans des jeunes gens distraits et enjoués, quelque esprijt et quelque curiosité qu'on leur suppose, puissent apprendre tant de <:hoses différentes ; et quand même ils les auraient apprises , si elles suffiraient pour leur former les mœurs et l'esprit , et pour leur donner les principes qui pendant tout le reste de leur vie les feront honnêtes gens et habiles ^ns. Mais il ne faut point deviner, l'expérience est certaine.
Parlons de bonne foi : que resle-t-il à un jeune homme nouvellement sorti du collège , qui le distingue de ceux qui n'y ont pas été? Il entend médiocrement le latin ; il lui reste quelques principes de grammaire , qui font que , s'il y veut penser, il peut écrire plus correctement qu'une femme. Il a quelque teinture de la fable, des histoires grecques et de l'histoire romaine. Pour la philosophie , il lui en reste aussi quelque idée confuse de matières et de formes, dépassions, d'instinct et d'appétit sensitif. 11 tient pour des axiomes indubitables que la nature abhorre le vide , et que chaque chose tend à son centre. Au reste , il croit n'avoir plus rien à apprendre, puisqu'il a fait ses études. Le temps qu'il y a employé, la peine qu'il prétend
s'y être donnée, et les écrits qaî lui en restent, lui donnent <iroît, ce lui semble, au titre de savant, auquel un honnête homme doit prétendre ; et slt a assez d*esprit pour s^aper- •cevoir qu'en effet il ne sait pas grand'chose , il est à craindre qu'il ne s'en prenne aux études mêmes. Je ne parle que du -commun des écoliers ; car ceux qui se distinguent le plus entre eux , et qui arrivent aux jcouronnes et aux prix , n'y parviennent que par une prodigieuse mémoire qu'ils cultivent avec soin, pour se faire admirer; l'imagination bien plus que le jugement se fait remarquer en eux ; ils vous •débiteront par cœur un grand nombre de vers , que souvent ils n'entendent que faiblement; ils en composent à peu près de même , ainsi que des amplifications en prose; ils ne cherchent que le brillant , les belles pensées, et ce qui peut faire paraître leur bel esprit. Us savent à peu près la mythologie , les généalogies des dieux et des héros , la vie de Miltiade, d'Épaminondas, quelques curiosités des mœurs des anciens Romains. La philosophie leur fournit un grand fonds de raisonnements, bons ou mauvais, sur toutes sortes de sujets; ils sont ardents à la dispute par émulation , et opiniâtres faute de savoir, et par mauvaise honte ou amour-propre. Voilà les mauvais effets de la prodigieuse quantité d'études dont on accable les jeunes gens. Ceux qui ont de l'esprit et de Tapplication sont réduits à s'attacher à quelque partie qui est plus de leur goût en cet âge, où ils n'ont pas encore le jugement mûr. Les autres, dégoûtés et désespérant de pouvoir apprendre tant de choses, s'abandonnent à la paresse et au jeu, qui les attire si puissamment à cet âge; ils s'acquittent seulement de leurs devoirs à Textérieur, pour contenter leurs parents et leurs maîtres.
Il semble qu'il vaudrait mieux promettre moins aux écoliers, et réduire leurs études à ce qu'il leur est absolument nécessaire de savoir, et à ce qu'il est possible de leur bien*
enseigner pendant le temps qu'elle durent. Par exemple ,
à quoi bon faire étudier tant de gens en philosophie? '
Je sais bien que les Pères grecs appellent d'ordinaire la vie chrétienne philosophie , parceque c*est l'étude de la véritable sagesse , et qu'ils voulaient opposer les yrais> philosophes , tels qu'étaient les moines , aux imposteur» dont la philosophie n'était que mensonge et vanité, le sais bien encore qu'ils se servaient fort utilement des écrits de Platon et des autres anciens contre les païens et contre les hérétiques, mais on ne demandait point cette érudition profane à la plupart des prêtres ni des évéques.
En récompense^ on leur demandait beaucoup plus de vertu que l'on n'a fai't depuis le temps où Ton a voulu que les théologiens fussent auparavant philosophes. Du moins si quelque philosophie leur est nécessaire, on devrait leur donner celle des Pères, particulièrement de saint Augustin, qui a si bien expliqué les premiers principes des connais* sances humaines et montré leur usage po4ir la véritable religion, en puriQant la philosophie de Platon, plutôt que de leur donner celle d'Aristote et des autres Grecs païens, ses commentateurs, ou des Arabes mahométans.
Cependant il est vrai que cette philosophie arabesque est devenue un instrument nécessaire pour notre théologie ^ parcequ'elle en a pris le langage, ce qui produit un cercle ridicule ; car ce langage étranger à la théologie n'y a été autrefois introduit que par les philosophes , et aujourd'hui il ae faut pas être philosophe pour entendre ce langage. J'avoue, dira quelqu'un , que notre philosophie n'est pas si solide que celle des anciens; aussi n y donnonsnous pas tant de temps. Nous passons ensuite à d^aulres études : et qu'importe de quel nom on appelle cetle étude^ par où l'on commence à exercer l'esprit des jeunes gens? U importe fort pour deux raisons : la première , que ce grand nom trompe les écoliers, et leur fait croire qu'ils
acquerront en deux ans toute la sdenoe des choses divines ethnmaines; car, quoique l*on n*ait pas gardé Tancienne phik)60()hie, on en a gardé la déBnition , qui est fort aisée à dire et à retenir par cœur. Puisqu'ils voient que sous cette, promesse si magnifique on ne leur enseigne que des spéculations abstraites , qui ne leur donnent aucun plaisir, et dont ils ne voient, aucune utilité dans la vie, ils se dégoûtent des sciences : les plus modestes croient n'avoir pas assez d'esprit, puisqu'ils ne comprennent rien de solide à ce que le maître et les écoliers semblent entendre. Les plus hardis s'en prennent aux sciences, et croient qu'il n'y en a point, ou qu'elles ne mènent à rien. Les plus grossiers , au contraire , en tirent une sotte vanité ; et après avoir fait leurs cours de philosophie , s'ils ont étudié leurs cahiers , et surfont s'ils ont soutenu des thèses , ils se croient à peu près égaux aux disciples de Platon et d'Aristote , et aux autres à qni ils voient dans ieai livres qne l'on donne le nom de phiioaophei.
L'autre iaconvénient de nommer philosophie ce langage desscolasliques, est que l'on rend ce grand nom méprisable aux gens qui nont point de lettres; aux femmes et aux hommes do monde, qui jugent de tous les philosophes aiH eieos et modernes par ceux à ^i on en donne le nom dans nos éoolM, et les méprisent tous également. De là vie^ que Platon , le plus excellent de tous les auteurs profanes , el l'un des pins agréables , est peu lu , même des savants , et n'est point encore traduit en notre langue; de là vient qne ceux qui liseai les traductions de Xénophoa , d^pie* tète et des autres , s'éteaneot que des philosophes raisonnent de ai bon sens.
C'est le inème abus qoi a décrié le nom de rhétorique et de poésie, et de la plupart des beaux-arte, et qui en donne les fausses idées , qui font que nous les pratiquons si mal; car il est natarel de croire qu'une cbose est effee»»
lier, sans lui expliquer les autres, qu'il ne lira peut-être jamais.
Je vois bien d'où est venu cet usage : un docteur a passé sa vie dans Tétude de la théologie scolastique, et en a tellement Tesprit rempli , qu'il compte peu les autres sciences, et même les autres études qui regardent la religion. Dans la théologie où il s'est borné, il fait peu de cas des premières notions et des connaissances triviales; il n*estime que ce qui lui parait rare et curieux, c'est-à-dire les dernières subtilités et les nouvelles découvertes ; car, humainement parlant, chaque savant cherche à faire valoir ce qui le distingue des autres. Mais c'est justement ce qui est le moins utile à 1 écolier, et dont il est le moins capable : car, supposez, comme c'est le plus ordinaire, un homme d'un esprit médiocre, qui n'a pas beaucoup de mémoire ni de curiosité, qui ne peut donner à la théologie que deux ou trois ans, pour prendre ensuite une cure à la campagne, ou travailler dans une paroisse de Paris, il est évident que ces longues études ne lui conviennent pas : on lui ferait bien plus de plaisir de ménager ce temps pour lui donner les principes de toute la théologie spéculative et morale ; lui en ouvrir le chemin pour lire utilement tout le reste de sa vie l'Écriture sainte , les canons et les Pères, autant qu'il en aura la commodité ; enfin, le mettre en état de bien faire un catéchisme et un prône , et de bien administrer les sacrements. Qu'il y ait cependant quelques docteurs qui passent leur vie à étudier profondément la théologie, pour réfuter les hérétiques et donner de salutaires conseils sur les questions de morale et de discipline; mats un petit noml»« sufSt, et ce ne doit pas être le but du commun des étudiants.
le laisse aux jurisconsultes et aux médecins à examiner leurs études publiques. Je sais bien que ce qui a fort décrié depuis un siècle les écoles de droit est que les années
entières se passaient à expliquer un tilre ou deux du Digeste; en sorte qu'il eût fallu un siècle pour expliquer tous les titres des cinquante livres, et d'autres siècles pour le Code et pour les Novelles. Tout cela n'était encore que le droit romain , où il faut ajouter la connaissance de nos coutumes, de nos ordonnances et de notre procédure.
Je sais que les médecins donnent bien du temps à l'étude du grec et du latin, et je ne vois pas à quoi sert la connaissance si parfaite de ces langues pour guérir des maladies. Je sais que l'on traite fort au long dans leurs écoles de la nature des quatre éléments, et du corps mixte qui en résulte, et des causes générales des maladies; et j'ai toujours ouï dire qu'au sortir de ces écoles un jeune docteur se trouve bien empêché quand on l'appelle pour traiter un malade. Tous ces inconvénients ont, ce me semble , la même cause d'avoir demandé tant de choses aux étudiants, qu'on les a réduits à l'impossibilité et à la nécessité de s'attacher à quelque partie qui ne s'est pas toujours rencontrée la plus utile.
En effet, peut-on croire qu'il n'y ait rien de plus utile aux jeunes gens que de savoir la langue latine et la grammaire latine ? de haranguer en latin et faire des vers en cette langue ? de connaître l'histoire romaine, les mœurs des Romains, leurs manières de faire la guerre et de rendre la justice? cependant c'est à quoi l'on réduit ordinairement les humanités. Je ne dis pas que ces connaissances ne soient utiles, mais assurément il y en a qui le sont plus : nous sommes plus pressés d'apprendre à bien parler et à bien écrire en notre langue et à vivre selon nos mœurs. Nous sommes également plus pressés à nous met* tre en état de raisonner juste sur les matières ordinaires de la vie, que de disputer sur les degrés métaphysiques, sur l'acte et sur la puissance ou sur la nature de l'inGni : il semble donc que nous devons accommoder nos études à
rétat présent de nos mœurs, et étudier les choses qui sont d'usage dans le monde, puisqu'on ne peut pas changer cet usage, pour l'accommoder à l'ordre de nos études.
Mais, dira-l-on, ces études sont bonnes, au moins pour l'école : comme si l'école était un état désirable par luimême, et non pas un n^oyen et un chemin pour arriver aux connaissances nécessaires à la vie. Dans un voyage, tout l'équipage qui ne sert pas à faire marcher plus commodément ou plus vite, est un embarras inutile, parcequ'on ne marche pas pour marcher : or, on ne doit pas non plus étudier pour étudier. Au reste, c'est une grande erreur de croire qu'il faille amuser les jeunes gens de choses inutiles, lorsqu'ils ne sont pas encore capables d'idées sérieuses; ils donnent assez d'eux-mêmes dans la bagatelle, et on ne peut travailler trop tôt à les en tirer, pourvu qu'on le fasse avec discrétion. Que si l'on veut donner quelque chose à l'âge, qu'on les laisse jouer et se divertir, et' qu'on leur donne des amusements réjouissants, mais qu'on ne les fatigue pas d'études inutiles et désagréables tout ensemble, qui n'ont rien de commun avec les amusements de la jeunesse que l'inutilité, et qui ne ressemblent aux occupations sérieuses que par la peine qu'elles donnent. Il faut les occuper à quelque chose, et à quelque chose de difiBcile, pour les accoutumer à l'application, je le veux : mais n'y a-t-il rien de plus propre à cela que la question de l'universel, a parte rei, ou de l'univocation de l'être ? La géométrie fera le même effet , la jurisprudence le fera d'une autre manière, et il en restera de grandes utilités. Les gens d'esprit voient bien sans doute tout cela : mais quoi ! l'un veut que son fils soit officier de robe, l'autre désire qu'il ait un bénéfice; il faut des degrés, et pour y arriver il faut des attestations comme Ton a étudié dans les formes : l'autre regarde l'opinion du monde, et ne veut pas qu'on lui reproche
traitj!; des études. uo
d'avoir manqué à Féducation de son fiis par une conduite singulière. Ainsi plusieurs regardent les études non pas tant comme un moyen de faire qu'un enfant devienne honnête homme et habile homme, que comme une formalité nécessaire pour faire arriver à diverses professions, ou comme une marque d'homme de condition honnête : on les met presque au rang de certains embarras de cérémonies et d'ornements que la mode rend nécessaires : plusieurs aussi les embrassent comme un moyen de vivre, et ces derniers ont raison de n'étudier que ce qui est en usage dans les écoles, quelque inutile qu'il soit dans le fond, puisqu'ils veulent se borner aux écoles mêmes : car les questions de philosophie les plus creuses sont fort solides pour les professeurs, à qui elles attirent beaucoup d'écoliers. II faut encore avouer qu'il y a un grand nombre de pères ignorants qui, sans savoir ce qu'on devrait étudier ni ce qu'on étudie en effet dans les écoles, y envoient leurs enfants sur la foi publique, ne doutant point qu'ils ne deviennent savants en suivant le chemin de ceux qui passent pour Véire : ces bonnes gens sont les plus excusables de tous ; car, en gros, leur intention est très bonne. Ils veulent sérieusement le bien de leurs enfants; ils sentent par leur expérience les maux de l'ignorance et de la mauvaise éducation, et croient que le remède se trouve infailliblement dans les études ordinaires; que s'il leur paraît que ce que leurs enfants apprennent est inutile, ils croient que c'est leur faute, et que les gens de lettres en voient bien l'usage. Maintenant je crois qu'il est facile de résoudre la question que j'ai proposée.
D'abord , si les études sont aujourd'hui plus estimées que méprisées , et s'il arrive quelquefois qu'elles soient peu estimées et qu'elles attirent peu de considération à ceux qui s'y appliquent, il s'en faut prendre au peu de choix et au défaut de la méthode. Que si cette méthode,
qui nous paraît défectueuse, se trouve en quelque façon autorisée par l'usage public des écoles, il ne faut s'en prendre qu'au temps, qui ruine insensiblement les plus belles institutions : c'est ce que j'ai fait voir en particulier dans l'histoire que j'ai réduite.
Jusqu'ici j'ai montré quelles étaient les études chez les Grecs, comme elles passèrent aux Romains, comme elles changèrent par l'établissement du christianisme et par la ruine de l'empire ; que les clercs et les moines en conservèrent quelques restes pendant les plus grands désordres, et qu'elles se relevèrent en même temps que l'autorité royale. Ce fut alors que l'on abandonna les langues et les belleslettres, que l'on emprunta la philosophie des Arabes; et ce fut alors que se forma la théologie scolastique, la jurisprudence fondée sur le décret de Gratien , et le droit de Justinien; la médecine fondée sur les livres et les raisonnements généraux. On rassembla toutes les études dans les universités, sous le nom de sciences les plus utiles à la vie : on enseigna beaucoup de questions inutiles ; on régla toute la discipline des universités comme pour des clercs; on ne songea point à l'instruction de la noblesse , ni de tout le reste des laïques; il n'y eut aucun établissement public pour leur éducation ; les gens de lettres devinrent comme une nation particulière, et assez différente des autres hommes.
Ils négligèrent les mœurs, et plusieurs n'étudièrent que par intérêt; en sorte que les études dégénérèrent en formalités. Ensuite les humanités se renouvelèrent; on étudiait le grec, le latin, l'histoire, tous les auteurs antiques; on cultivait les langues vulgaires. Ces études, suspectes pendant quelque temps , furent admises enfin dans les écoles publiques , hors l'étude des langues vulgaires , et de tout ce qui ne se trouve point dans les livres des anciens.
On a vu principalement par cette histoire que ce cours
réglé d'éludés que nous suivons aujourd'hui n'a })as été formé tout d'un coup av«c dessein et sûr des principes certains, ou de raisonnement ou d'expérience ^ mais qu'il est venu insensiblement par une ancienne tradition qui , s'est fort altérée par la suite des siècles , comme il arrive dans toutes les choses de la vie où Ton n'agit que par exemple ou par coutume. Ainsi, quoique j'aie un grand respect pour Tautorité de nos ancêtres , et encore plus pour celle des puissances ecclésiastiques et temporelles qui ont confirmé de temps en temps l'ordre des études publiques, je crois qu'il est permis de metlre à part l'autorité de la coutume pour raisonner librement sur la matière des études, comme les philosophes les plus soumis aux lois de leur pays ne laissent pas de raisonner sur les lois et sur la politique. Je parlerai des études en général , quoique mon principal dessein soit de me réduire à celles qui sont le plus à l'usage des jeunes gens que l'on instruit en particulier. Je ne prétends point donner des mémoires pour la réformation des études publiques. Je ne les ai pas assez examinées, et les régler serait l'ouvrage d'un législateur. Je laisse à ceux qui y ont passé à juger si dans les écoles on n'enseigne rien que d'utile, et si on y enseigne tout ce qui est nécessaire. Je me renferme seulement dans ce qui est de ma connaissance i)articulière , et je proposerai simplement mes réflexions et mes expériences.