CHAPITRE XVI
Du choix des études.
Il me semble qu'il faut premièrement examiner ce que c'est que l'étude , et quel but on doit se proposer en étudiant. Amasser beaucoup de connaissances, même avec un grand travail , et se distinguer du commun en sachant ce que les autres ne savent point , tout cela ne suffit pas
pour dire que Ton étudie : autrement ce serait étudier que de compter toutes les lettres d'un livre, ou toutes les feuilles d'un arbre; puisque ce serait une occupation fort . pénible qui se terminerait à une connaissance fort singulière. Mais pourquoi cette application serait-elle ridicule, sinon parcequ'elle ne serait ni utile ni agréable? Il faut donc que ce que l'on doit nommer étude ait pour but au moins le plaisir de la connaissance. Encore le plaisir ne suffit pas pour justifier les études qui nuisent à de meilleures études, ou à d'autres occupations plus utiles. On aurait pitié d'un malade qui ne chercherait qu'à s'habiller proprement et manger tout ce qui flatterait son goût, au lieu de s'appliquer sérieusement à se guérir. On se moquerait d'un jeune artisan qui , pendant son apprentissage , s'amuserait à dessiner ou à jouer des instruments, au lieu d'apprendre son métier. Il aurait beau dire qu'il y prend plaisir, et que la peinture et la musique sont des arts plus nobles que la menuiserie ou la serrurerie. Laissez tout cela, lui dirait-on, aux musiciens et aux peintres; le temps que vous donneriez à leur métier vous empêcherait d'apprendre le vôtre. Tout ce que l'on peut vous permettre, c'est de vous y divertir les jours de fêtes , au lieu de faire la débauche avec vos camarades. On pourrait en dire de même à la plupart des jeunes gens. Votre éducation doit être l'apprentissage de votre vie : vous devez y apprendre à devenir honnête homme , et habile homme selon la pro- 'fession que vous embrasserez : appliquez- vous uniquement à ce qui peut vous rendre tel, et consolez-vous de l'ignorance de tout ce que l'on peut se passer de connaître, et ne pas laisser que d'être heureux. Mais la grammaire , la poétique, la logique, me divertissent : je trouve un grand plaisir à savx)ir plusieurs langues, à tirer des étymologies, et faire différentes réflexions sur le langage des hommes : j'aime à juger des styles, et à examiner les règles de la
poésie : j'aime ces doctos spéculations sur la nature du raisonnement , et ces é/iumérations exactes de tous ceux qui peuvent former dne conclusion. Vous avez raison : toutes ces connaissances sont agréables ; elles sont même fort honnêtes, et peuvent vous servir jusques à un certain point. Mais prenez garde que le plaisir ne vous emporte, et que vous n'y donniez trop de temps. La physique a encore de grands charmes. Si vous vous abandonnez aux mathématiques, vous en avez pour votre vie. 11 y a des gens qui la trouvent trop courte pour l'étude de l'histoire ; et il y en a qui la passent à de pures curiosités de voyages, à acquérir de Tinlelligence dans les beaux-arts, comme la peintiire et la musique, ou à rechercher des choses rares. Cependant quand apprendrez- vous à vivre, et quand vous instruirez-vous des choses particulières à votre profession? Il faut retrancher ces plaisirs , si vous ne savez pas les modérer ; et si vous pouvez y garder une mesure raison^ nable, à la bonne heure : donnez-y le temps que les autres donnent à la bonne chère, au jeu, et à des visites inutiles. Mais ayez soin toutefois de garder du temps pour exercer votre corps, et pour relâcher entièrement votre esprit; car la santé et la liberté d'e?prit est préférable à toute la curiosité. Outre le plaisir, il y a encore une grande tentation à éviter; c'est celle de la vanité. Combien y a-t-il d'études que l'on ne fait que pour paraître, pour se distinguer, pour étonner les ignorants? Le moyen de les reconnaître est de penser à ce que l'on étudierait, si Ton devait vivre en solitude, et ne parler jamais à personne. On ne doit donc nommer étude que l'application aux connaissances qui sont utiles dans la vie. Il y en a de deux sortes : les unes sont utiles peur agir et pour s'acquitter dignement des devoirs communs à tous les hommes, ou de ceux qui sont propres à chaque profession; les autres sont utiles pour s'occuper honnêtement dans le repos et profiter
dii loisir, évitant l'oisiveté et la débauche. Le premier but doit être l'action de l'homme comme homme, dont la perfeclion est la vertu morale ; ensuite on le regarde comme membre de la société civile. 11 est encore très important de bien employer les intervalles de l'action. Toutes les actions des hommes ne tendent qu'au repos et au loisir, et cet état est le plus dangereux pour ceux qui ne savent en bien user; mais ceux qui en profitent acquièrent les connaissances qui peuvent servir à conduire et leurs actions et celles des autres, et goûtent, en les acquérant, les plaisirs les plus purs de cette vie : ainsi , comme par le travail du corps on se procure la nourriture que le corps reçoit avec plaisir, et qui lui redonne des forces pour travailler de nouveau, de même, par les affaires et par les actions de la vie, on se procure le repos, où l'on apprend à se conduire dans les actions suivantes , et on l'apprend avec plaisir, La Providence a tellement disposé le corps des enfants^ que lorsqu'ils ne sont point encore capables de travail , ils demandent une grande quantité de nourriture qui les fait croître et les fortifie. 11 en est de même de l'ame : il n'y a point d'âge où l'on apprenne si facilement, et où l'on desire tant d'apprendre, que la première jeupesse encore incapable d'agir ; au lieu que la vieillesse, qui n'en est plus capable, est très capable d'instruire , et y a grande inclination : en sorte qu'il n'y a aucun état de la vie qui ne soit fort utile, si Ton sait répondre aux intentions du Créateur. La jeunesse est donc un temps fort précieux : jamais la curiosité ni la docilité ne sont si grandes ; les enfants veulent tout savoir, tous les objets leur sont nouveaux, et ils les regardent avec attention et admiration; ils font sans cesse des questions, ils veulent essayer de tout, et imiter tout ce qu'ils voient faire : d'ailleurs ils sont crédules et simples; ils prennent les paroles pour ce qu'elles signifient, jusqu'à ce qu'ils aient appris à se défier, en éprouvant que
Ton ment et que Ton trompe : ils prennent telle impression que l'on veut , n'ayant encore ni expérience ni raisonnement qui y résiste : jamais la mémoire n'est plus facile ni plus sûre; et selon qu'en cet âge on s'accoulume à penser à certaines choses plutôt qu'à d'autres, on s'y applique dans tout le reste de sa vie avec plus de facilité et de plaisir. Il est évident que Dieu a donné toutes ces qualités aux enfants, afin qu'ils pussent apprendre ce qui doit leur servir dans le reste de la vie ; et il est de la même Providence de ne leur avoir pas donné ces qualités en vain, mais de leur avoir donné en même temps la capacité de retenir tout ce qui leur est nécessaire, et les moyens extérieurs de l'apprendre : c'est la faute de ceux qui nous ont instruits, et la nôtre ensuite, s'il nous manque quelqu'une de ces connaissances nécessaires : de là vient que l'ignorance de nos devoirs nous rend coupables. Or là capacité que nous avons de connaître et de retenir n'est pas petite ; et il n'y a point d'homme si peu instruit et d'un esprit si grossier, pourvu qu'il ne soit pas tout à fait stupide , qui n'ait une quantité prodigieuse de connaissances. Prenez un paysan qui ne sait point lire et qui n'a point appris de métier, il sait comment se font les choses les plus nécessaires pour la vie, quel en est le prix, quels sont les moyens de les avoir : il connaît les arbres et les plantes de son terroir, la qualité des terres, les différentes façons qu'elles demandent; et les saisons du travail, la chasse ou la pêche selon le pays, et une infinité de choses semblables , utiles et solides , ignorées pour l'ordinaire de ceux que l'on appelle savants. • On peut dire que la cause naturelle de celte grande capacité de l'esprit humain et nos pensées en celte vie ont toutes quelque mouvement du cerveau qui leur répond ; il est même assez probable que la mémoire, tant qu'elle appartient au corps , ne consiste que dans ce trésor d'impressions différentes qui restent dans le cerveau après les
diverses agitations qui ont accompagné chaque pensée. Or la grande quantité de cerveau, la délicatesse de sa substance, la multitude des retours et des involutions qui sV voient , font penser assez raisonnablement qu'il est composé d'une multitude incroyable de fibres très déliées et d'une très grande longueur de même nature, ou plutôt les mêmes qui composent lés nerfs dans tout le reste du corps: et si cela est, il n'est pas difficile de concevoir qu'il s'y puisse conserver un nombre merveilleux (Je différentes impressions, vu que dans le fond de notre œil, qui est si petit , se peignent tout à la fois le ciel et la terre, et tout •ce que nous voyons d'un seul regard; encore faut-il que toutes ces images passent par le trou de la prunelle sons se confondre. Les ignorants ne sont donc pas des gens qui ne pensent à rien, et qui n aient rien dans la mémoire; ils y ont moins de choses, et pensent souvent aux mêmes, sans ordre et sans suite ; ou bien ils pensent à quantité de choses, mais petites, basses, vulgaires et inutiles. Les premiers sont plus grossiers, ceux-ci plus légers. Les savants au contraire, et les habiles gens, ne sont pas toujours des gens qui aient le cerveau mieux disposé que les autres ; ils l'exercent plus, ils pensent à plus d'objets, plus grands, plus nobles, plus utiles.
Mais quelque grande que soit , même dans les naturels les plus heureux, cette capacité d'apprendre et de retenir, il est clair qu'elle est bornée, puisqu'elle dépend, du moins en partie, du corps et de la disposition du cerveau, et que l'ame même est une créature dont la vertu est finie : d'ailleurs la vie est courte, la plus grande partie s'emploie aux besoins du corps, et le reste nous est plus donné pour agir que pour apprendre; enfin, sans parler de ce qui est audessus de notre portée, il ne faut pas croire qu'aucun homme en particulier puisse savoir tout ce qui est de la portée de l'esprit humain. Quiconque aura la vanité d'y
prétendre laissera quantité de connaissances utiles, pour se charger de quantité de superflues, et dans celles-là même il trouvera toujours des pays qui lui seront inconnus : il faut donc ménager le temps, et choisir avec un grand soin ce que nous devons apprendre, d*autant plus que Ton n'oublie pas comme Ton veut, et que les connaissances ne sont pas chez nous comme des tableaux ou des médailles que Ton met dans un cabinet pour ne les regarder que quand on veut, et s'en défaire quand on n'en veut plus. Nous n'avons point d'autre lieu où mettre nos connaissances que notre mémoire et notre ame même, elles y demeurent malgré nous, souvent toute notre vie; et celles dont nous voudrions le plus nous délivrer sont celles qui se présentent le plus à nous : de plus, ce sont nos pensées bonnes ou mauvaises qui forment nos mœurs ; de sorte qu'une erreur que nous avons embrassée est comme un poison que nous aurions avalé, et dont il ne serait plus en notre pouvoir d'empêcher l'effet. Que si nous sommes obligés à bien choisir ce que nous étudions nous-mêmes, nous devons y regarder de bien plus près pour instruire les autres, principalement les enfants : il y a plus d'injustice à prodiguer le bien d'autrui que le nôtre; et c'est une espèce de cruauté de faire égarer ceux que l'on nous donne à conduire. Qn ne croit pas d'ordinaire que ce choix soit d'aucune importance pour les petits enfants. Lorsque les premières pointes de lumière commencent à paraître en eux, on leur laisse prendre quantité de mauvaises impressions qu'il faut détruire dans la suite ; au lieu de les aider, on fortifie leurs défauts : ils sont crédules, on leur conte Peau-d'Ane, et cent autres fables impertinentes qui occupent leur mémoire dans sa première fraîcheur : ils sont timides, on leur parle de loups- garous et de bêtes cornues ; on les en menace à tous moments : on flatte toutes leurs petites passions, la gourmandise, la colère, la vanité; et
quand on les a fait tomber dans les pièges, quand ils disent une sottise, tirant droit une conséquence d'un principe impertinent qu'on leur a donné, on s'éclate de rire, on triomphe de les avoir trompés, on les baise et on les caresse comme s'ils avaient bien rencontré. Il semble que les pauvres enfants ne soient faits que pour divertir les grandes personnes , comme de petits chiens ou de petits singes : cependant ce sont des créatures raisonnables que rÉvangile * nous défend de mépriser, par cette haute considération qu'ils ont des anges bienheureux pour les garder. Combien les hommes, et surtout les parents, sont-ils donc obligés d'en prendre soin pour cultiver leur esprit et former leurs mœurs! Mais quoi! dira-t-on , faut-il élever les enfants tristement, ne leur parlant que de choses sérieuses et relevées? Point du tout : il faut seulement se donner la peine de s'accommoder à leur portée, pour les aider doucement.