CHAPITRE XVII
Méthode pour donner de l'attention.
II ne manque aux enfants que deux choses [)0ur bien raisonner : l'attention et rexpérience. La mobilité de leur cerveau, qui fait qu'ils s'agilent sans cesse et ne peuvent durer en place, fait aussi qu'ils ne peuvent considérer longtemps un même objet, et encore moins remarquer Tordre et la liaison de plusieurs choses. Le peu de connaissance qu'ils ont des choses particulières fait qu'ils manquent des principes de raisonnement qui se tirent des faits, des loi& de la nature, et de l'institution des hommes. Car pour les principes qui sont purement de lumière naturelle, ils les ont dès lors tels qu'ils les auront toute leur vie ; et ils ont aussi l'idée d'une bonne conséquence , qui semble être ce
» Matth., XVIII, 10.
que Ton doit appeler raison. Ils peuvent donc errer quand ils émettent un principe positif, ou quand ils ne font pas assez d'attention aux principes naturels ; mais ils tirent droit leurs conclusions ; et s'ils a'avaient dès lors la notion des grands principes et la notion des bonnes conséquences, ils ne Tauraient jamais. Les hommes ne se donnent point les uns aux autres ces lumières : elles ne viennent que du Créateur, puisqu'elles sont le fond de la raison même.
Le défaut d'expérience est le premier auquel on peut remédier , répondant à toutes leurs questions avec la même simplicité qu'ils les proposent, leur disant la vérité de tout ce qui leur est utile de savoir , et s'expliquant très clairement. On ne se contentera pas de satisfaire leur curiosité sur tous les objets sensibles qui les font parler : on leur contera des histoires utiles, comme celles de la religion et celles de leur pays ; mais on aura soin de leur expliquer tout ce dont ils n'ont point encore d'expérience , a6n qu'ils ne disent rien , s'il est possible , dont ils n*aient une idée nette dans l'esprit. On peut aussi leur apprendre quelques fables, comme celles des faux dieux de l'antiquité et les fables d'Ésope , qui serviront pour la morale. Ces badineries les divertissent et ne leur feront point de mal, quand on ne les leur donnera que pour ce qu*elles sont. Mais il ne faut jamais les tromper. Pour l'attention , il faut la procurer aux enfants doucement et avec beaucoup de patience; elle viendra avec le temps ; et quand ils commenceroot à en être plus capables, on pourra l'exciter d^abord par le plaînr de quelque connaissance qui les attache ; enfiuîté par la crainte , par les menaces et même par les châtiments ; mais il faut en venir à ces derniers moyens le plus tard qu'il est possible.
Quant aux premières instructions, je voudrais qu^on les leur donnât sans qu'ils s'aperçussent que l'on ait dessein 4e les instruire; que l'on profitât des intervalles du jeu;
et quand l'enfant serait las de courir et de s'agiter, qu'on lui contât tantôt l'histoire du paradis. terrestre, tantôt le sacriGce d'Abraham ou les aventures du patriarche Joseph ; une autre fois quelque fable , comme j'ai marqué : sans l'obliger à redire ce qu'il aurait appris , mais le lui laissant redire de lui-même quand il serait en belle humeur. Il y a aussi diverses industries pour exercer la curiosité des enfants en ce premier âge : des peintures et des images que l'on leur présente, afin qu'ils en demandent l'explication ; des entretiens que l'on fait devant eux, comme sans songer à eux , et que l'on continue quand ils s'y appliquent, leur adressant même la parole. Quand on en a plusieurs ensemble , l'émulation peut beaucoup servir : on peut conter à l'un devant l'autre ce que l'on veut que l'autre apprenne ; on peut proposer pour récompense à celui qui sera le plus obéissant dans les autres choses, de lui conter une belle histoire. 11 faut louer souvent devant eux la science et l'étude , sans qu'il paraisse que ce soit pour eux. Enfin il faut étudier le naturel et l'inclination particulière de chaque enfant pour le faire appliquer de lui-même, par le plaisir ou par quelque autre motif qui le louche. C'est pour cela qu'il leur faut tendre des pièges de tous côtés et les tromper autant que l'on peut, et non pas pour les rendre défiants et malicieux, qui est ce que l'on appelle les déniaiser. Surtout il se faut bien garder dans les premières années, où les impressions qu'ils reçoivent sont très fortes, de joindre tellement l'idée des verges à celle d'un livre, qu'ils ne pensent à l'étude qu'avec frayeur. Ils ont peine à en revenir ; et il y en a qui n'en reviennent jamais. Il faut au contraire les entretenir dans la joie, qui est si naturelle à cet âge ; rire et badiner quelquefois avec eux, pourvu que l'autorité n'en souffre pas , et attendre plutôt quelques années de plus à commencer les instructions sérieuses et Tétude réglée.
TAAITÉ D£S ÉTUDES. 161
Gomme le cerveau des enfants est fort tendre, et que tout leur est nouveau, ils sont vivement frappes des objets sensibles qui les environnent, et y sont continuellement attentifs. De là vient qu'ils joignent facilement ce qui les frappe en même temps : un certain son avec une certaine figure et une certaine odeur, qui n'ont aucune liaison naturelle. C'est par là qu'ils apprennent si facilement à parler , et c'est par là que les châtiments font leur effet. Mais c'est aussi ce qui cause leurs erreurs ; car ils prennent pour bon tout ce qui est agréable aux sens, ou qui est joint à quelque objet agréable ; et pour mauvais tout ce qui est contraire. Ces premières impressions sont si fortes , qu'elles forment souvent les mœurs pour tout le reste de la vie ; et c'est apparemment une des causes des coutumes différentes des nations entières. De sorte que qui serait assez heureux pour joindre des sensations agréables aux premières instructions que l'on donne des choses utiles pour les mœurs ou pour la conduite de la vie , en un mot , de joindre le bien véritable avec le plaisir, aurait trouvé le secret de la meilleure éducation. Je sais bien que par ce principe on donne aux enfants des friandises , des images, de l'argent ou de beaux habits, pour les récompenser el les exciter à bien faire; mais on leur nuit souvent par là plus qu'on ne leur sert. On fomente en eux des semences de gourmandise , d'avarice et de vanité. Il faudrait les toucher par des plaisirs plus innocents que ceux de manger, de posséder quelque chose et de se faire regarder ; et je n'en vois point qui y conviennent mieux que ceux de la vue : les beautés naturelles, les ouvrages de la peinture et do rarchitecture, la symétrie, les figures et les couleurs. Comme la vue nous fait rapporter au dehors toutes ses impressions , ses plaisirs ne nous portent qu'à admirer et aimer les objets , et non pas à nous estimer nous-mêmes, Les sons agréables et les bonnes odeurs font le même effet J. 11
à proportion , et c'est peut-être la raison pourqnd dans Toffice solennd de l'Église on a jugé à propos d'accorder quelque chose à ces trois sens. Je voudrais donc que ta première église où Ton porte un enfant fût (a plus belle , la plus claire , la plus magniâque ; qu'on Tinstruisît plus volontiers dans un beau jardin ou à la vue d'une belle campagne , par un beau temps , et quand il serait lui-même dans la plus belle humeur. Je voudrais que les premiers livres dont il se servirait fussent bien imprimés et bien reliés; que le maître lui-même, s'il était possible , fût bien fait de sa personne , propre , parlant bien , d'un beau son de voix, d'un visage ouvert, agréable en toutes ses manières : et comme il est difficile de rencontrer ces qualités jointes aux autres plus essentielles , je voudrais du moins qu'il n'eût rien de choquant ni de dégoûtant. Le peu de soin qu^on a de s'accommoder en tout ceci à la faiblesse des enfants fait qu'il reste à la plupart de l'aversion et dn mépris pour toute leur vie de ce qu'ils ont appris de gens trop vieux , chagrins ou maussades ; et<[ue le dégoût des écoles publiques, quand ce sont de vieux bâtiments qui manquent de lumière et de bon air, passe jusques au latin et aux études. Mais , quoi que l'on fasse pour engager les enfants à s'appliquer, il ne faut pas espérer qu'ils le fassent longtemps, ni qne Ton puisse toujours les conduire par le plaisir. On aura souvent besoin de crainte ; la joie -dissipe; et, se joignant à leur légèreté naturelle, elle les fait en un moment passer d'un objet à l'autre. Il est même ^ craindre qu'ils ne se femlliarisent trop avec le maître s'il <!8t toujours en belle humeur , et qu'en cherchant à les réjouir, il ne se rende trop phiisant et ne leur découvre quelque faiblesse. Il faut donc qu'il reprenne souvent le caractère qui lut convient le plus , qui est le sérieux , et qu'il montre quelquefois de la colère , et par ses regards et par le ton de sa voix, pour arrêter l'épanchement de
ces jeunes esprits et les faire rentrer en eux-mêmes. Que si des menaces il faut passer jusques aux châtimeuts, on peut y ménager plusieurs degrés avant que d en venir aux punitions corporelles; et on doit leur faire sentir que l'on ne les punit que pour le manque d'application ou pour quelque autre faute qui appartient aux mœurs, et non pas précisément pour leur ignorance ou leur peu d'esprit, afin qu'ils ne regardent pas la punition comme un malheur , mais comme une justice. Surtout il faut faire son possible pour n'avoir jamais contre eux de véritable colère , quelque mine que l'on en fasse. Je sais bien que cela n'est pas aisé ; la fonction d'enseigner n'est pas agréable : si le disciple s'ennuie , quoiqu'il voie souvent quelque chose de nouveau, le maître doit s'ennuyer encore plus. En cet état, le chagrin prend aisément , et il est à tous moments excité par h badinerie continuelle des enfants , si opposée à l'humeur d'un vieillard ou d'un homme mûr. D'ailleurs, les menaces et les châtiments sont un chemin bien plus court pour donner de l'attention, que cette insinuation et ces artifices si doux dont j'ai parlé. Il est même très difficile de les employer quand on instruit en public; de là viennent ces criailleries des petites écoles, et ces férules dont les classes retentissent. Mais quand on enseigne en particulier, il ne faut pas regarder ce qui est plus commode au maître , et il est toujours plus utile au disciple d'être conduit par la douceur et par la raison. Au moins faut-il éviter avec grand soin de maltraiter les enfants injustement, ne fût-ce que d'une parole ou d'un regard. Quelque juste que soit la réprimande, elle est toujours dure, surtout en un âge où les passions sont si fortes et la raison si faible. C'est une espèce de blessure qui attire toute l'attention de l'ame, et l'occupe de la douleur qu'elle ressent ou de l'injustice qu'elle s'imagine recevoir. De sorte que si l'injustice est effective ; si l'enfant s'aperçoit , ou par ce qui précède ou
par ce qui cuit, ou par le jugement des autres, ou par celui de son maître même, lorsqu'il lui arrive de se démentir tant soit peu ; s'il s'aperçoit , dis-je , que son maître soit passionné , ou qu'il ne soit pas exactement raisonnable, il ne manquera point de le haïr ou de le mépriser ; et dès lors ce maître ne pourra plus lui être utile. Il ne faut pas s'imaginer que les enfants soient aisés à tromper là-dessus : ils sentent bien s'ils ont tort ou raison, et ils ont le discernement très fin pour connaître les passions au visage et à tout l'extérieur, quoiqu'ils ne sachent pas encore l'exprimer, et qu'ils ne fassent pas même réflexion qu'ils le remarquent. Ils ont cela de bon, que leurs chagrins et leurs colères ne durent pas longtemps , et qu'ils reviennent bientôt à la joie, qui leur est plus naturelle. Gardons-nous bien de nous y opposer, de les attrister en faisant durer trop longtemps la crainte, ou les décourager tout à fait en la poussant à l'excès. Il vaut mieux qu'ils soient un peu trop gais, que d'être abattus et tristes contre leur naturel. Au contraire , il ne faut les affliger quelques moments que pour profiter de l'état plus tranquille où ils se trouveront ensuite; car il ne faut pas espérer que les réprimandes ou les instructions fassent grand effet, tant que la crainte ou la douleur les possède. Ils ne voient rien alors que le mal dont on les menace ou qu'on leur fait sentir; et si la punition est violente, les sanglots les étouffent, et ils sont hors d'eux-mêmes. Mais sitôt que la tempête est passée , et qu'ils sont revenus à un sérieux raisonnable, ils s'appliquent tout de nouveau, et c'est alors qu'il fait bon leur donner des instructions, et qu'ils sont en état de les entendre : non qu'il faille exiger toujours d'eux assez de raison pour se condamner eux-mêmes ; mais dans le temps qu'ils disent leurs méchantes excuses, ils ne laissent pas de voir qu'ils ont tort , et souvent ils se corrigent ensuite. Quoique je me sois engagé à parler de
cette méthode de donner de l'attention , à l'occasion des premières instructions que' Ton donne aux enfants , il est aisé de voir qu'elle s'étend à tout le reste des études à proportion. Dans les commencements il faut les engager autant qu'il est possible par le plaisir , et ensuite les retenir par la crainte : à mesure que la raison se fortifiera y on aura moins besoin de ces artifices.