‹ Œuvres de l'abbé Fleury (volume 2)Chapitre 38 sur 131 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Beligion et morale.

Entre les inslructioiis nécessaires à tout le monde , le soin de Tame est le plus pressant; et il importe plus de bien conduire la volonté, que d^étoodre les connaissances. La première étude doit donc être celle de la vertu. Tous ks hommes ne sont pas obligés d'avoir de l'esprit , d'être savants ou habiles dans les afiSiires, de réussir dans quelque profession ; mais il n'y a personne , de quelque sexe et de quelque condition que ce soit , qui ne soit obligé à bien vivre. Tous les autres biens sout inutiles sans celuici, puisqu'il en montre Tusagis : on n'en a jamais assez; et la plupart des gens en ont si peu, qœ Ton voit bien la difiBculté de Tacquérir. On ne peut donc y travailler de trop bonne heure , et il ne faut pas nous laissa tromper par la coutume des écoles, ni croire qu'il faille différer la morale jusques à la fin des études, et ne lui donner qu'un peu de temps, pour passer ensuite à une autre étude. Il faut la commencer dès le berceau, du moins dès que l'on vous met un enfant entre les mains, et la continuer tant qu*il est sous votre conduite. Encore n'avez-voua rien fait» s'il ne sort d'avec vous résolu de s'y appliquer toute sa vie. Je sais bien que c'est à l'église que les fidèles doivent apprendre la morale et la religion, et que les véritables professeurs de cette science sont les évêques et les prêtres. Mais on ne voit que trop combien le fruit des instructions publiques est petit, à moins qu'elles ne soient préparées et soutenues par les instructions domestiques.

Il feu t y observer diverses méthodes, suivant les divers états du disciple; lui en parler beaucoup moins dans

\e commencement que quand la raison commence à se développer, et augmenter toujours à mesure qu'elle se fortifie. D'abord il ne faut que poser des maximes sans en rendre raison , le temps viendra de le faire : et comme je suppose une morale chrétienne dont les préceptes sont fondés sur les dogmes de la foi , je voudrais commencer par ces dogmes toute Tinstruction d'un enfant. J*en ai déjà touché un mot quand j'ai dit qu'il faut commencer par leur apprendre des faits, et marqué les premiers faits qui devraient avoir place dans leur mémoire : car on doit leur donner les premières instructions de religion dès le temps où j'ai dit qu'il ne faudrait point encore leur faire de leçon réglée, ayant soin de leur dire à toutes occasions beaucoup de faits et beaucoup de maximes, afin qu'ils eussent des principes pour raisonner, quand la force de s'appliquer et l'habitude de penser de suite leur serait venue. Ces discours seraient comme les semences que l'on jette au hasard, et qui germent et produisent plus ou moins, selon que la terre est fertile et que le ciel est favorable. -

Je ne m'étendrai point ici sur la méthode particulière d'enseigner la religion. On peut voir ce que j'en ai dit dans la préface du Catéchisme historique. Quand les enfants auront appris ce catéchisme ou quelque autre meilleur, et qu'ils seront capables de lire l'Écriture sainte, il faut prendre soin de leur en faire connaître les beautés extérieures, je veux dire l'excellence des différents styles. -Qu'ils voient dans les histoires combien les faits sont choisis et arrangés , combien la narration est courte, vive et claire tout ensemble. Qu'ils remarquent dans les poésies la noblesse de l'élocution , la variété des figures , la hauteur des pensées; dans les livres de morale l'élégance et la brièveté des sentences; dans les prophètes la véhémence des reproches et des menaces, et la richesse des expressions. Qu'on leur fasse connaître tout cela par la

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■comparaison dès auteurs profanes , que les savants estiment tant ; et qu'on ne manque pas de les avertir que les traductions ne peuvent atteindre à la beauté de la langue originale. Les mêmes auteurs profanes serviront encore à leur apprendre les mœurs de cette première antiquité, et à faire qu'ils ne s'étonnent point de quantité de manières d'agir et de parler qui scandalisent les ignorants quand ils lisent l'Écriture; qui est ce que j'ai essayé de faire 4ans les Mœurs des Israélites.

Je crois qu'il serait bon de leur donner aussi quelque légère connaissance des Pères, et des autres auteurs ecclésiastiques. Car il me semble fâcheux que la plupart des chrétiens qui ont étudié connaissent mieux Virgile et Cicéron que saint Augustin ou saint Chrysostome. Vous diriez qu'il n'y ait eu de l'esprit et de la science que chez les païens, et que les auteurs chrétiens ne soient bons que pour les prêtres ou pour les dévots. Leur titre de saint leur nuit , et fait croire sans doute à la plupart des gens que leurs ouvrages ne sont pleins que d'exhortations ou de méditations ennuyeuses. On va chercher la philosophie dans Aristote, et on lui donne la torture pour l'ajuster au christianisme, malgré qu'il en ait; et on a dans saint Augustin une philosophie toute chrétienne, du moins la morale, la métaphysique, et le plus solide de la logique : car pour la physique, il né s'y est pas appliqué. Pourquoi ne chèrche-t-on pas de l'éloquence dans saint Chrysostome, dans saint Grégoire de Nazianze et dans saint Cyprien , aussi bien que dans Démosthène et dans Cicéron? et pour-* quoi n'y cherche-t-on pas la morale plutôt que dans Plutarque ou dans Sénèque? Prudence est véritablement un poëte moindre qu'Horace; mais il n'est pas à mépriser, puisqu'il a écrit avec beaucoup d'esprit et d'élégance, sans emprunter les ornements des anciens , qui ne convenaient pas à son sujet. En un mot, je voudrais qu'un jeune homme

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fût averti de bonne heure que plusieurs saints, même de» plus zélés pour la religion et des plus sévères dans leur» ■KBors, comme saint Basile , saint Grégoire de Nazianze,. saint Athanase, ont été de 1res beaux esprits et des honw mes très polis; et que s'il» ont méprisé les lettres et lefr science» humaines^ c'a été avec nse entière coonaia* sance«

De plus, pour faire le contre-poids des vertos humaine» que Ton voit dans les grands hommes de Taotiquité grecque ou romaine^ je ferais observer à mon disciple des vertus du même genre encore plus grandes ^ et d'autres eotièremeat inconnues aux païens, ou dans TÉcriture sainte^ ou dans les histoires ecclésiastiques les plus approuvées. Je leur ferais voir la sagesse et la fermeté des martyrs, par les actes les plus authentiques qui noi» restent, comme ceux de saint Pionius, prêtre de Smyrne ; de saint Eu pliusy. diacre de Catane en Sicile ; du pape saintÉiienne, et de tant d'autres dont là lecture est délicieuse. Je leur ferais admirer la patience et la pureté angélique des solitaires, par les relations de saint Athanase , de saint Jérôn|ie, de Pallade, de Cassien, et de tant d'autres graves auteurs. Enfi» je leur ferais connaître ceux qui ont vécu chrétiennement dans les afiEaires du monde et dans les plus grands emplois , comme Tempereur Théodose, sainte Pulchérie, CharlemagnCy saint Louis. Quoiqu'il soit nécessaire de connaître qu'il n'y a point de siècle où l'Église n'ait eu de grands saints, et de remarquer leurs différents caractères, il im-* porte toutefois, pour prendre une idée grande et sainte du christianisme, de s'arrêter principalement aux premiers siècles, où les vertus étaient plus fréquentes et la discipline plus en vigueur. Il faut donc bien représenter les moeurs des chrétiens, soit du temps des persécutions, soit du com^ mencement de la liberté de FÉglise ; leur manière de vivre dans leur domestique,, la forme de leurs assemblées, les-

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prières, les jeûnes, l'administration des sacremeiito^ particulièrement de la pénitence. Tout cela peut être fort agréablement raconté. Un jeune homme qui aurait ces idées de la religion aurait de grands principes de morale, ou plutôt il la saurait d^. Car je voudrais pendant ce même temps lai en apprendre les règles par la lecture de TÉcrilnre sainte , particulièrement des Ëpîtres et des Évangiles des •dimanches, des principales fêtes et du carême, et de quelques petits ouvrages des Pères, comme des Confessions de «aint Augustin, des Offices de saint Ambroise, de la Considération de saint Bernard. Et eomme cette étude se ferait petit à petit avec les autres études d'humanités et de philosophie, j'aurais soin, em lui faisant Ijre les auteurs profanes, de Tavertir de toutes les erreurs qui s'y rencontrent, •et de l'imperfection de leur morale la j^lus pure, en comparaison de la morale chrétienne , afin qu'il n'estimât ces auteurs que ce qu'ils valent.

Il est très utile d'accoutumer les enfants à juger de ce qu'ils lisent, et de leur demander souvent ce qu'il leur semble d'une (elle maxime ou d'une telle action, et ce qa'ils auraient fait en telle occasion. On voit par là leurs sentiments : on les redresse s'^s sont mauvais ; et s'ils sont droits , on les fortifie. Il est bon aussi de les exercer hors <les livres, sur tous les sujets dont ils entendent parler, sur les rencontres ordinaires de la vie, et principalement sur leurs petits différends, s'ils sont plusieurs que l'on élève ensemble : plus la matière les touchera, et mieux ils retieo^ dront les maximes. Car, il ne faut pas s'y tromper, l'étude ne consiste pas seulement à lire des livres ; on n'a pas écrit tout ce qu'il est utile de savoir, et il n'est pas possible de lire tout ce qui est écrK. Nous devons compter pour une grande partie de l'élude la réflexion et la conversation. Il y a quantité de choses qui ne s'apprennent que par Iradir Jtion et de vive voix, et il y en a aussi que chacun apprend

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en observant ce que font les autres, ou en méditant en soimême ; mais c'est principalement la morale qui s'apprend ainsi : chacun forme ses maximes bien moins sur ce qu'il lit que sur ce qu'il entend dire , principalement dans les entretiens familiers, qu'il croit plus sincères que les discours publics, et sur ce qu'il voit faire à ceux qu'il estime les plus raisonnables. De là vieut que Texemple et l'autorité font un si grand effet pour les mœurs; car, comme il y a peu de gens qui aient la force et la patience de raisonner, surtout dans la jeunesse, et que toutefois personne ne veut être trompé, on suit ceux que l'on croit les plus sages; et on s'arrête bien moins à ce qu'ils disent qu'à ce qu'ils font, parceque les actions sont des preuves plus sûres ûe leurs sentiments que les paroles.

Et voilà la plus grande difficulté qui se rencontre dans les instructions de morale ; je veux dire le mauvais exemple et la corruption des mœurs , non-seulement dans le public, mais souvent aussi dans le domestique : car vous avez beau dire à un jeune homme ce que vous savez de meilleur et le convaincre par vives raisons, il a toujours dans le fond de son ame un préjugé violent qui lui rend tous vos raisonnements suspects ; et c'est l'opinion commune. Il lui semble que Iç bon sens veut qu'il la prélifere à la vôtre, et qu'il est plus vraisemblable que c'est vous qui vous trompez que tout le reste des hommes. 0"^ si par malheur le maître laisse voir quelque faiblesse (et qui est l'homme qui n'en montre point?), s'il est fàcheux,^ s'il a des manières désagréables ou singulières; en un mot, s'il vient par sa faute ou autrement à être haï ou méprisé, la présomption devient une conviction, et ses remontrances ne font plus aucun effet , si ce n'est de nuire à la vérité, et de rendre les bonnes maximes odieuses ou ridicules pour tout le reste de la vie. On suit bien plutôt les maximes de ceux que l'on estime et que l'on aime : el

comme Ton agit par imitalion, principalement dans la jeiH nesse, on estime ou l'on aime ceux qui sont agréables oi| qui paraissent heureux; les gens de qualité, les riches, ceux qui ont bonne mine , qui parlent bien , qui sont adroits, qui sont propres. Or, ces qualités éclatantes se rencontrent plus ordinairement dans ceux qui ont le moins de vertu, et plus rarement dans ceux qui enseignent que dans les autres. D'ailleurs, il se trouver quelquefois des gens que la présomption générale fail croire sages et ver* tueux, et qui ne le sont point en effet : des pères, des vieil* iards, des magistrats, et peut-être même des ecclésiastiques et des religieux. En sorte que les jeunes. gens les mieux intentionnés ont bien de la peine à démêler ceux qu'ils doivent suivre. Cependant les passions s'élèvent, so fortifient, et sont d'intelligence avec tant d'ennemis qui attaquent au dehors.

Il ne faut pas nous rebuter pour toutes ces dilïicultés. Et quoique nous ne devions rien espérer que par le pouvoir de la grâce divine, il ne faut pas nous contenter d'implorer ce secours par des prières continuelles; il faut encore employer tous les moyens humains. Le succès qui ne dépend point de nous ne nous sera ni compté ni reproché ; et quoi qu'il arrive du disciple , le maître sera puni de sa négligence ou récompensé de son travail. Avertissez donc celui que vous instruisez que, pour bien faire, il faut se tirer de la foule et ne pas suivre le plus grand nombre. Prouvez-lui cela, et par l'autorité de l'Évangile , et par la raison ; puisque , quelque principe de morale que l'on suppose, tout ce que l'on nommera bien se trouvera fort rare dans le monde , en comparaison du mal qui lui est contraire. Il y a peu de riches, une infinité de pauvres; peu de gens dans les plaisirs et dans les honneurs, peu de savants, peu de sages, une infinité do sots et d'ignorants, très peu de vertu, en quelque sens

qu'on la prenne. Faites-leur remarquer qu'il n'y a presquepersonne qui agisâe conséquemment et qui suive un mêmeprincipe, bon ou mauvais. Rendez-leur bien sensible le ridicule de ces contradictions, si ordinaires dans la vie. Ce même père qui prêche à son fils en général la sagesse^ et la vie réglée , tient devant lui des discours licencieux, raconte avec plaisir les folies de sa jeunesse, et l'exhorteà être de belle humeur et galant* avec les dames. Celte mère qui mène sa fille en diverses dévotions, la mèn& aussi au bal et à la comédie ; et tenant d'une main le catéchisme, qu'elle lui fait répéter, de l'autre elle lui met des rubans ou des mouches pour la parer. On ne peut éviter de tomber dans ces absurdités qu'en s'attachant à un seul principe avec une fermeté inébranlable.

En effet, il n'y a point de morale si elle n'est parfaitement une, et bâtie tout entière sur un même plan. Il n» faut donc point parler de morale humaine, de sagesse mondaine, de politique ou de prudence du siècle. Il n'entrera pas seulement dans l'esprit de votre disciple que tout cela doive être balancé tant soit peu avec les maximes de rËvangile, si vous lui faites bien comprendre qu'il faut être chrétien tout à fait, ou ne l'être point ^u tout; qu'il ne sert de rien de l'être à demi, et qu'à moins'd'étre assez abandonnés de Dieu pour renoncer à notre baptême, c'est nous démentir nous-mêmes que de ne pas suivre sans réserve la loi que nous reconnaissons pour divine. Mais i\ ne sera pas inutile , pour affermir un jeune homme dans ■ cette doctrine, de détruire quelques calomnies assez grossières que l'on forme souvent contre la. piété chrétienne. Il y en a qui la connaissent assez peu pour s'imaginer qu'elle autorise ou que du moins elle excuse la sottise et la lâcheté, et que l'habileté et l'élévation de cœur ne sont des vertus que selon le inonde.

Cependant la prudence et la fofCe de courage sont des

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Tertus recommandées dans l'Écriture , aussi bien que la tempérance et la justice ; et les y'vce& qui leur sont contraires ne rendent pas moins coupables devant Dieu que devant les hommes. La différence est que souvent les .hommes ne sont pas assez raisonnables pour excuser les défauts purement involontaires. On accuse encore la dévotion de rendre les gens tristes, et, si Ton osait le dire, malheureux, parcequ'on voit en effet beaucoup de ceux qui passent pour dévots être chagrins, critiques et plaintifs; mais rien n*est plus éloigné de Tesprit du christianisme. C'est nn esprit de douceur, de tranquillité et de joie ; et la mélancolie.est comptée par les plus anciens spirituels entre les sept ou huit sources de tous les péchés , comme la gourmandise et l'impureté.

Outre ces considérations et plusieurs autres semblables, qui serviront à affaiblir les obstacles de la morale ou à les lever tout à fait, suivant le talent du maître et la docilité du disciple, la méthode est de grande consé- -quence; car il n'y a point de partie des études qui demande tant d'art et tant de soin. Si on charge d'abord les enfants de trop de préceptes , on les fatigue et on les rebute; ou s'ils y prennent plaisir, ils s'accoutument à faire les prudes et à moraliser avant le temps. On les admire et on les loue des beaux discours qu'ils répètent, ce qui leur donne beaucoup de vanité. Cependant ils ne laissent pas d'agir en enfants, c'est-à-dire de suivre leur» passions; de sorte qu'ils s'accoutument de si bonne heure à bien dire et à mal faire , qu'ils deviennent plus incordgibles que les autres, parceque les belles maximes qu% savent par cœur, quoiqu'ils ne les pratiquent pas, ne les touchent plus, et qu'ils croient en savoir davantage que ceux qui ventent les redresser. 11 est encore fort dangereux de leur fake fsiire réflexion sur leurs défauts, «ans les faire travailler eérieusement à s'en corriger.

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Autrement ces réflexions se termineront à ces vains discours des précieuses, qui rompent la tète à tout le monde de leurs défauts comme de leurs indispositions, par vanité toute pure, pour se faire admirer, et se distinguer de tout le genre humain par leur délicatesse et la bizarrerie de leurs sentiments. J'ai, disent-elles, une peur effroyable du tonnerre ; j'ai une aversion inconcevable des sottes gens ; je ne puis avoir de patience avec mes valets ; je m'emporte à tous moments. Et cenl autres sottises pareilles, dont elles se plaignent comme de leurs migraines et de leurs vapeurs. Rien n'est plus pernicieux à un enfant que de l'accoutumer à ce langage. Le plus sûr est de^le faire agir autant qu'il dépend de vous, et lui rendre sensible tout ce que vous lui dites par ses propres expériences. Tel homme a beaucoup ouï parler de morale, et en a beaucoup parlé lui-même, qui ne s'est pas encore avisé que ce qu'on appelle passions sont ces émotions qu'il sent si vivement dans son cœur et dans ses entrailles, quand il craint, quand ildesire, quand il est en colère. 11 s'est accoutumé d'en parler comme du ciel , des astres , et de tout ce qui est hors de nous. Il faut donc montrer aux jeunes gens, au doigt et à l'œil pour ainsi dire, ce que c'est que chaque vertu , chaque vice , chaque passion , et en ceux qui les environnent, et principalement en euxmêmes. Mais il faut surtout, comme j'ai dit, leur faire pratiquer ce qu'ils savent : en quoi l'on a besoin d'une grande patience et d'une grande discrétion. Ils sont faibles et légers; à tous moments ils tombent et retombent dans les mêmes fautes. Ils oublient aisément toute leur morale, à la présence d'un nouvel objet de plaisir; quand même ils s'en souviennent, ils n'ont pas la force de résister. Vouloir qu'ils acquièrent en peu de jours celte fermeté, c'est vouloir qu'une jeune plaate ait du jour au lendemain un tronc solide et de profondes racines. Il faut

espérer beaucoup du temps, et ne se pas«nnuyer de labourer souvent et d'arroser tous les jours.

Celle légèreté des enfants est véritablement difficile à supporter; mais ne la haïssons-nous point plutôt parcequ'elle nous incommode que parcequ'elle leur nuit? Rentrons en nous-mêmes : sommes-nous à proporlion beaucoup plus raisonnables à Tâge parfait où nous sommes? N'avons-nous pas aussi bien qu'eux nos passions? ne sommes-nous pas atlachés à notre plaisir? et si ce qui nous divertit nous paraît plus solide, peut-être parait-il encore plus ridicule à des hommes plus sages que nous. Faisons la comparaison juste : remeltons-nous à Tàge de notre disciple^ et repassons de bonne foi quelles étaient alors nos pensées : nous trouverons que tous les enfants sont à peu près semblables. Je ne dis pas pour cela que nous devions négliger dans les autres les défauts que nous avons, ni qu'ils doivent en prendre avantage s'ils viennent à les reconnaître; mais je dis que cette considération nous doit rendre fort doux et fort patents, de peur qu'en pressant trop un jeune homme de monter tout d'une haleine à la plus haute vertu par des chemins trop difficiles, nous ne le précipitions dans le désespoir. Il faut donc ménager extrêmement les instructions de morale, et les proportionner à l'ouverture d'esprit du disciple, et encore plus à la force de son ame. Il faut être toujours attentif pour épier les occasions de les faire utilement, sans s'arrêter à l'ordre que Ton s'est proposé dans les études. Souvent à Toccasion d'une faute que votre disciple aura faite, ou d'une réflexion qui viendra de lui-même, ou que vous lui ferez faire en lisant une histoire ou un livre •d'humanilés, vous trouverez lieu de l'instruire de quelque maxime importante, ou de le tirer de quelque erreur. Ne perdez pas ces conjonctures si précieuses; quittez tout pour la morale , les occasions de lui enseigner l'histoire ou les I. 12

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humanités reviendront assez ; mais il ne reviendra peut* être pas dans une disposition si favorable : et ce que Vcm dit ainsi comme hors-d 'œuvre et comme sans dessein proûtc beaucoup plus pour Tordinaire que ce que Ton dit dons une leçon en forme, où l'écolier est sur ses gardes, parcequ'il voit que vous voulez parler de morale. 11 ne faut point craindre les digressions qui vont à quelque chose de plus utile que le sujet que Ton s'était proposé.

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