‹ Œuvres de l'abbé Fleury (volume 2)Chapitre 39 sur 131 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Civilité. Politesse.

La civilité fait partie de la morale ; il ne suffît pas de garder les devoirs essentiels de la probité, qui font Thomme de bien; il faut aussi garder ceux de la société, qui font rhonnête homme. La rudesse et l'incivilité ne se trouveronl point dans un homme bien vertueux, parcequ'elles vienoent ou d'orgueil, ou de mépris des autres, ou de paresse à s'instruire de. ce qu*on leur doit et à se tenir pro* promeut, ou de facilité à se mettre en colère. De sorte qu'il est impossible qii'un homme ne soit honnête et civil, s'il est humble, patient, charitable, modeste et soigneux. Mais afin que la vertu toute pure puisse faire cet effet, il faut qu'elle soit arrivée à une haute perfection, comme chei ces anciens moines d'Egypte et d'Orient, qui étaient doux et honnêtes dans les solitudes les plus affreuses. Lo commeicedu monde est un chemin bien plus court pour donner de la politesse; et la nécessité d'être continuellement les uns avec les autres oblige à avoir au moins toutes les apparences des vertus, qui rendent la société commode. On se contente pour l'ordinaire de ces appa- , rences, et on fait consister la civilité en une habitude do cacher ses passions et de déguiser ses sentiments, pour témoigner aux autres le respect ou l'amitié que le plus

souvent <»i B'a pas. De sorte que la civilité ouït à TassM*tiel ée la vertu , au lieu qu'elle ne devrait en être qa'wie suite, et comme celle fleur de beauté que la santé produit naturellement. Cependant ces compliments flatteurs eC ces grimaces de civilité sont les premières instmctioiis qot Ton donne aux enfants, et celles dont on tes fatigiM èe plus. 11 semble que ce soit toute l'éducation. Ces expre»sions de soumission , d'estime , d'aflection , seraient sans doute excellentes si elles étaient vraies, puisque nous serions tous parfaitement humbles et charitables. Mats puisqu'il n'est pas ainsi, il vaudrait mieux dire plus vrai, ou plutôt dire moins et faire plus. Il y a bien de la différence entre témoigner du nnéprig et marquer de l'estime ou du respect sans nécessité ; et ce qui fait voir le ridicule de nos compliments sont les rencontres sérieuses d'affaires, où l'on change entièrement de langage, et où l'on dispute le moindre petit intérêt à ceux à qui un moment aupara-^ vant il semblait que Ton allait tout donner. Les enfants qui n'ont pas encore assez de jugement pour distinguer les sujets et les occasions diflérentes s'accoutument, par ces premières instructions, à mentir et à dissimuler en toutes rencontres.

An reste, on fait en cette matière une infinité de mensonges inutiles. La civilité consiste plus à nous abstenir de ce qui peut incommoder les autres, -â être doux, m<Kdesles et patients, qu'à parler beaucoup et se donner beaucoup de mouvement. Un petit mot obligeant bien placé fait plus d'eflet que tous ces grands Gomplimnite dont les gens de province nous accablent : ceax qui honorent ou caressent également tout le monde n'obligent personne, et n'ont plus de quoi marquer leur véritaUe amitié. Mais la pire de toutes les espèces de civilité est otlla q«i donne des manières contraintes et affectées. Cetlie dviKlé méthodique, qui ne consiste qu'en des -formules de am-

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pUments fades et en des cérémonies incommodes , et qui ehoqiie bien plus qu'une rusticité toute naturelle; cette affectation de tout faire par règle et par méthode, est un des principaux caractères de la pédanterie; c'est pourquoi les gens de lettrés doivent surtout Téviter. IMais comme leur condition les éloigne pour la plupart de ce commerce du grand monde, qui demande une extrême politesse, je crois que leur civilité consiste principalement à savoir se taire sans affecter le silence ; à ne parler de ce qu'ils savent qu'autant que la charité le demande pour rinstruction et la satisfaction du prochain; et du reste agir et parler simplement comme les autres hommes. Et parceque les défauts sont plus sensibles dans les portraits chargés que dans le naturel, il ne sera pas inutile de considérer le caractère que les Italiens ont donné à leur docteur de comédie, qui veut toujours parler et toujours instruire, et se met à tous moments en cx)lère contre ceux qui osent lui contredire.

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