CHAPITRE XXI
Logique et Métaphysique.
Puisque la morale doit régner pendant toute Tédueation, il faut travailler en même temps aux autres études; mais comme toutes nos connaissances dépendent du raisonnement ou de l'expérience, et que l'expérience profite peu si elle n'est éclairée par la droite raison, il faut commencer par former l'esprit avant de venir au détail des faits et des choses positives. Cette application à cultiver la raison est dans l'ordre naturel la première de toutes les études, puisque c'est l'instrument de toutes; car ce n'est en effet autre chose que la logique, et les premiei:s ohjets où l'on doit rappliquer sont les grands principes de la lumière naturelle, qui sont les fondements de tous les
raisonnements, et par conséquent de toute l'étude. Or cette étude des premiers principes est la vraie métaphysique : ainsi la logique et la métaphysique seront les premières études; et elles sont tellement les premières, que la morale même, en tant qu'elle dépend de la raison et non de la foi surnaturelle, ne peut avoir d'autre fondement solide. Mais j'ai parlé do la morale auparavant, parcequ'il est plus nécessaire d'être homme de bien que d'être homme de raisonnement. Outre que je ne puis dire en même temps ce que je ferais en même temps si j'instruisais un jeune homme, c'est pourquoi je réserve à la fin de toutes les études des jeunes gens, de marquer à quel âge je voudrais les placer chacune en particulier.
J'entends ici cette logique solide et effective, que Socrate faisait profession d'enseigner quand il disait qu'il était accoucheur d esprits; qu'il leur aidait à produire ce qui était déjà formé en eux; qu'il ne leur apprenait rien, mais qu'il les faisait ressouvenir de ce qu'ils savaient. En effet, comme j'ai déjà remarqué, nous ne saurions donner aux enfants les notions les plus simples, qui sont les fondements ou les instruments de toutes les autres. J'appelle fondements des connaissances les idées simples, comme l'idée de l'être, de la substance, de la pensée, de la volonté, do l'étendue, du nombre, du mouvement, de la durée ; et les sentiments, comme l'idée de blancheur, do chaleur, de douleur, de crainte, de colère, de faim, de soif. Les jugements, qui font les premiers principes, sont • aussi de ces fondements, comme le rapport du tout et de sa partie; que rien ne produit rien; qu'il ne faut point multiplier les êtres sans nécessité; que la volonté cherche toujours le bonheur. Nous apportons au monde ces sortes de pensées et de jugements, qui sont les fondements de tous les autres jugements et de tous les ^ai^onnements que nous faisons dans toute la vie ; et c'est la considération
aClentive de ces principes, pour les démêler des auUet notions moins claires et moins certaines, qui n'en sont que les conséquences; c'est celte considération qui est la vraie métaphysique. La logique est la considération d'autres idées et d'autres jugements qui n'ont pas moins de clarté ni* de certitude , et qui ne sont pas moins nés avec nous, ooais qui regardent plutôt nos connaissances que les objets;, c'est pourquoi je les appelle instruments. Telles sont les idées de vrai, de faux, d'affirmation, de négation, d'erreur, de doute, et surtout Tidée de la conséquence, qui fait que nous sentons qu'une telle proposition suit d'une telle autre, qu'un tel raisonnement est concluant, et qu'un tel autre ne l'est pas. On ne peut donner aucune de ces notions à qui ne les a pas, et il n'y a point d'homme qui ne les ait, s'il a l'usage de la raison; car c'esten cela préeiàément qu'elle consiste. La logique et la métaphysique ne sont pas, comme l'on croit d'ordinaire, des études difficiles de choses tibstraites, relevées et éloignées de nous, et de belles spéculations qui ne conviennent qu'à des savants. Elles sont à l'usage de tout le monde, puisqu'elles n'ont pour objet que ce qui se passe en nousnaénaos et ce que nous connaissons le mieux, et n'ont pour but que de nous accoutumer à ne nous tromper jamais, par le soin que nous prendrons de ne nous arrêter qu'à des idées claires, et de ne nous point précipiter en portant des jugements et en tirant des conséquences. Il serait à souhaiter que l'on pût en retrancher tout ce qui ne sert pas effectivement à cette fin, c'est-à-dire presque tout ce que l'on enseigne dans les écoles sous ces grands noms de logique el de métaphysique.
Sans entrer ici dans le détail de cette instruction, puis- ; que ie n'écris pas une logique, je voudrais que l'on accoutumât un enfant de très-bonne heure à ne rien dire qu'il n'entendu, et à n'avoir que des idées les plus claires qu'il
TKAITÉ DES ÉTCDES. ltB3
serait possible. Pour cela, il faudrait en tout ce qu'il apprendrait l'exercer continuellement à diviser et à définir, afin de dislinguer exactement chaque chose des autres, et doener à chacune ce qui lui appartient : non que je vo«k lusse encore lui charger la mémoire de définitions, et des règles de la division et de la définition , mais les lai faire pratiquer sur les sujets qui lui seraient les plus familiers. Qosmd il aurait assez de force pour embrasser plusieurs idées 00 même plusieurs jugements tout à la fois, je lui ferais apercevoir la différence du vrai, du faux, de Tûicefiain, et je le convaincrais qu'il ne faut ni tout affirmer, m <k>uter de tout, mais qu'il est nécessaire de suivre en nos jugements des régies certaines; ensuite j* lui ferais remarquer les vérités qui sont les premières dans Tondre de la connaissance, et de la certitude desqncllos dépend celle de toutes les autres, d'où suivrait la connaissance de Famé et sa distinction d'a%'ec le corps ; la connaissance de Keu et les règles du vrai et du faux , desquelles on tirerait ensuite aisément tout le reste de la logique. Je voudrais qu'elle consistât en fort peu de préceples, autant ni pj«s ni moins qu'il «'en trouverait qui aidassent efltecti^ie^ ment la raison ; car si l'on voyait, après l'avoir bien examiné, que Ton raisonnât aussi sûrement et aussi juâte sans tontes ces observations, je les condamnerais par cela seul qu'elles seraient inutiles, et je les renverrais au nombre des curiosités, quelque vraies et quelque belles qu'elles fussent. Mais on trouvera sans doute quelques, règles de logique, à quelque petit nombre qu'on les réduise, qui seront fort utiles pour aider la raison, et quelques axiomes de métaphysique où I!on obligera de remonter tout homme qui raisonne, et qui par conséquent seront Je fondement de tous ses raisonnements.
Tout le monde voit l'utilité de raisonner juste, je ne dis pas seulement dans les sciences, mais dans les affaires «et
daas toute la conduite de la vie, et de raisonner sur des principes solides; mais peut-être plusieurs ne voient pas la nécessité de remonter jusqu'aux premiers principes, parce qu'en effet il y en a peu qui le fassent. La plupart des hommes ne raisonnent que dans une certaine étendue, depuis une maxime que Tautorité des autres ou leur passion a imprimée dans leur esprit, jusqu aux moyens nécessaires pour acquérir ce qu'ils désirent. Il faut s'enrichir : donc je prendrai un tel emploi, je ferai telle démarche, je souffrirai ceci et cela , et ainsi du reste. Mais que ferai-je de mon bien quand j'en aurai acquis? Mais estait avantageux d'être riche ? C'est ce que l'on ne cherche point. Ceux qui raisonnent ainsi n'ont jamais que des esprits vulgaires, de quelque profession qu'ils soient, fussent-ils lettrés et docteurs, fussent-ils ministres d'état, fussent-ils princes i j'appelle esprit vulgaire cet esprit borné à certaines connaissances, qui ne s'occupe que du détail et ne raisonne que sur l'expérience, et je trouve qu'il est toujours le même, quelque objet qu'il se propose : il ne devient pas plus grand pour s'appliquer aux affaires publiques, et il n'en est pas plus savant pour s'occuper des matières de science ; il ne fera jamais que raisonner probablement sur l'expérience de ce qu'il a lu , et conjecturer un fait d'un autre; mais il n'ira pas jusqu'à juger de ses lectures, et les rapporter à leur usage.
Le véritable savant et le véritable philosophe va plus loin et commence de plus haut : il ne s'arrête ni à Taulorité des autres, ni a ses préjugés; il remonte toujours, jusqu'à ce qu'il ait trouvé un principe de lumière naturelle, et une vérité si claire qu'il ne la puisse révoquer en doute; mais aussi, quand il la une fois trouvée, il en tire hardiment toutes les conséquences, et ne s'en écarte jamais : de là vient qu'il est ferme dans sa doctrine et dans sa conduite; qu'il est inflexible dans ses résolutions, patient dans
l'exécution, égal en son humeur et constant dans la vertu. Or, ce savant et ce sage se peut trouver en loutes conditions. On a dans les patriarches des exemples de sages pâ« très et laboureurs; dans les anciens moines, de Scngcs arti* sans; et de quelque profession que soit un homme, il ne sera jamais heureux, autant que Ton peut lètrc en cette vie, s'il n'agit ainsi sur des principes certains, ou si une foi très-ferme ne supplée au défaut du raisonnement : mais pour parler suivant nos mœurs, et par rapport à ceux qui ont accoutumé d'étudier parmi nous, ces raisonnements solides et ces principes certains sont principalement nécessaires à ceux qui doivent conduire les autres, comme les ecclésiastiques , les magistrats, et ceux qui gouvernent ou qui entrent en part des affaires publiques. Pour mieux dire, il ne faut point compter qu'il y ait de véritables étu> des sans ce fondement; car, pour connaître des choses de fait et acquérir de Texpérience, l'usage de la vie suffit : ou si l'on y ajoute quelque lecture, on n a pas besoin pour cela d'une grande instruction : mais se former l'esprit, voir clair à ce que l'on fait, se conduire par des lumières assurées et non par des opinions incertaines, c'est ce qui mérite d'être recherché, et c'est cette recherche qui mérite le nom d'étude.
La plupart des hommes sont plus capables que l'on ne croit de cette philosophie : elle ne demande aucun talent extraordinaire de mémoire ou d'imagination et de brillant d'esprit, mais seulement un bon sens commun, de l'attention et de la patience : ainsi il n'y a que les esprits fort légers qui ne puissent y arriver. Pour les esprits pesants, s'ils ne sont tout à fait stupidps, on pourra souvent les métier plus loin que ceux qui brillent plus qu'eux. Enfin il faut conduire chacun selon son génie, et ne pas s'attacher si fort à ceux dont l'instruction donne du plaisir, parce qu'ils ont l'esprit plus ouvert, que l'on néglige les autres.
parcequ'ils font plus de peine : au contraire, ce sont ces derniers qui demandent le plus de soin, le plus d'affection et le plus d'habileté dans celui qui les instruit ; et c'est un noalheur déplorable , mais sans remède , que les gens l«s plus ignorants et les plus grossiers ont d'ordinaire les plus méchants maîtres.
Puisque je suis entré en matière, j'achèverai de m'expliquer touchant la philosophie. Je crois que Ton doit essayer d'y conduire tous ceux que l'on instruit, principalement si l'on y voit un beau naturel ; mais il ne faut pas s'attendre qu'il y en ait grand nombre qui réussissent: c'est une grande entreprise que de former un véritable philosophe, c'est-à-dire un homme qui raisonne droit, qui soit toujours en garde contre toutes les causes de l'erreur, qui ne suive dans la conduite de sa vie que la raison et la vertu, et qui cherche à connaître en chaque chose la vérité, et à remonter jusqu'aux premières causes. l\ est vrai que la plupart des hommes en seraient capables s'iîs usaient bien de leur raison, et s'ils ne précipitaient point leurs jugements; mais il est bien rare d'en trouver qui aient une volonté assez droite et une assez grande force pour résister à leurs passions : aussi faut-il demeurer d'accord que Ton peut exercer passablement bien la plupart des professions de la vie, sans arriver à cette perfection. On peut être bon médecin pourvu que l'on sache l'histoire naturelle, et les expériences des remèdes les plus assurés ; car quand on saurait tout ce qui a été découvert de physique jusqu'à présent, on ne connaîtrait guère mieux les premières causes des maladies. La jurisprudence n'oblige point à remonter plus haut, ni à chercher d'autres principes de raisonnement que les lois établies entre les hommes : le reste appartient au législateur. Les jurisconsultes romains, dont nous admirons avec raison les décisions, n'étaient point des philosophes ; et cette science était for-
mée à Rome avant que Toq y connût la philosophie ni la grammaire. Pour ki guerre, il est évident, par l'exemple des Romains mêmes et de la plupart des nations, qu'il n'est nullement nécessaire de philosophie pour la bien faire. Jamais les Romains n'ont été plus grands hommes de guerre que lorsqu'ils étaient encore ignorants. Mummius et Marius n'y étaient pas moins habiles que Pompée et César; et ces derniers, quoiqu'ils fussent plus savants, n'étaient pas plus philosophes. Quant aux autres professions moins considérables, comme la marchandise, l'agri* culture et les métiers, on ne demande point de philosophie à ceux qui s'y appliquent, quoique les arts les plus utiles n'aient point été inventés sans philosophie. Je sais que Ton croit qu'elle sert à la théologie, et assurément il serait à souhaiter que tous les ecclésiastiques fussent de vrais philosophes; mais j'ai fait voir que dans les premiers siècles de l'Église les chrétiens faisaient peu de cas de la philosophie humaine, et toutefois on ne peut douter que les évéques et les prêtres de ce temps-là ne remplissent parfaitement tous leurs devoirs. Je laisse à ceux qui travaillent utilement dans l'Ëglise, à juger si ce qu'ils ont appris de philosophie leur est de grand usage pour la conduite des âmes.
Au reste, comme il ne faut ni se tromper ni tromper les autres, je ne voudrais donner le nom de philosophie qu'à ce qui le mérite effectivemeni. Je ne voudrais point donner à mon disciple la vanité de se croire philosophe, parcQ qu'il saurait par cœur quelques distinctions et quelques divisions, quoiqu'il n'en fût ni plus sage ni meilleur : et je ne voudrais point contribuer à rendre ce grand nom méprisable aux gens qui n'ont point de lettres, car les femmes et les hommes du monde jugent des philosophes anciens par les modernes, et les méprisent tous également.
Quoiqu'il fût à souhaiter que tous les hommes devinssent véritablement philosophes, il est si peu raisonnable de l'espérer, qu'il semble que la plupart ne doivent pas y prétendre : du moins il faudrait réduire la philosophie à une bonne logique ; et comme celte logique ne consistera pas en certains mots et certaines règles dont on se charge la mémoire pour en pouvoir parler ou entendre ceux qui en parlent, mais dans un exercice réel de bien raisonner, il ne faut pas croire que l'on l'appreiine une fois comme une histoire, pour n'y plus revenir ensuite. U faut la pratiquer continuellement pendant tout le cours des études ; et je n'en parle en ce lieu que pour marquer son rang, et montrer qu'elle est plus digne et plus nécessaire que toutes les études dont je vais parler; au moins celles qui ne consistent qu'en connaissances de faits ou de choses positives, et en conjectures.
Mais quoique le raisonnement soit nécessaire, Texpérience et la connaissance des choses particulières l'est encore plus. On ne peut être véritablement savant ni souverainement habile sans celte profondeur de raisonnement que j'ai marquée; maison peut être assez habile pour satisfaire aux devoirs communs de la vie sans ce raisonnement, pourvu .que l'on connaisse le détail des choses d'usage : au lieu que sans ce détail les meilleurs raisonnements généraux, tant qu'ils demeurent généraux, ne mèneront jamais à rien. Ce sont ces raisonnements généraux qui ont de tout temps décrié les philosophes et les savants, quand ils ont négligé d'y joindre la connaissance des choses particulières, et principalement des institutions des hommes; et c'est le défaut essentiel de la méthode de Raimond Lulle, qui n'occupe ses disciples que de notions si générales qu'elles ne sont d'aucun usage, et ne les rend pas même plus savants dans la spéculation, puisqu'il n'ajoute à ce que tous les hommes connaissent naturelle-
ment, que des noms et des distinctions arbitraires. J'aime mieux un paysan qui sait de quel blé se fait le meilleur pain, et comment on fait venir ce blé, qu'un philosophe qui ne raisonne que sur le bon , le parfait et rinfmi , sans jamais descendre plus bas. Que votre disciple ait donc l'esprit droit et net, qu'il raisonne sur de grands principes, et qu'il arrange bien ses connaissances. Mais qu'il se coniente de peu de principes, et qu'il ait de quoi arranger, je veux dire des connaissances distinctes et singulières.