CHAPITRE XXII
Qu'il faut avoir soin du corps.
Jusques ici je n'ai parlé que des études qui servent à perfectionner Tame, en formant l'esprit et les mœurs. Il faut dire aussi quelque chose de celles qui pourraient servir au corps, puisque après notre ame il n'y a rien qui nous doive être si précieux que cette autre partie de nousmêmes , et que Tunion étroite de l'une et de l'autre fait que lame n'est point en état de bien agir, si le corps n'est bien disposé. Je sais que cetle sorte d'étude n'est point en usage parmi nous. On connaît assez les biens du corps, la santé, la force, l'adresse, la beauté ; mais on croit qu'il faut que la nature nous les donne. L'art de les ac-quérir est tellement oublié, que s*il n'était certain que les anciens l'avaient trouvé, et l'avaient poussé à une grande perfection, peut-être ne croirait-on pas qu'il fût possible. C'est cet art que les Grecs nommaient gymnastique, qui consistait principalement dans l'exercice du corps ; c'est pourquoi il est hors de mon sujet : car je n'ai pas entrepris tout ce qui regarde l'éducation de la jeunesse, mais seulement les études. Je laisserai donc ce traité des exercices à quelqu'un qui en sera mieux instruit que moi, et je me contenterai de parler des connaissances qui servent à en-
tretenir la santé. Je ne leur donne pas le nom de médecine, parceque nous l'appliquons à un art long et difficile, qm occupe des hommes toute leur vie, et qui a pour objet de guérir les maladies plutôt que de les prévenir : an lieu que ce que j'entends ici par cette étude nécessaire à tout le monde sont seulement certains préceptes simples et faciles pour entretenir et augmenter la santé.
Je voudrais donc que dès la première enfance on inspirât la sobriété autant que cet âge en est capable; non pas en faisant jeûner les enfants, il n'en est pas encore temps, mais en ne les laissant pas manger autant qu'ils veulent, ni tout ce qu'ils veulent; ne leur offrant point ce qui les peut tenter, ne leur donnant jamais ni peines ni récompenses qui dépendent du manger. Il faut encore mépriser en leur présence les gourmands et les friands, soit dans les railleries, soit dans les discours sérieux ; marquer les maladies et les autres maux qui viennent des excès de bouche; louer la sobriété, et montrer les biens qu'elle produit; faire tous ces discours, autant que Ton pourra, sans qu'il semble que Ton les veuille instruire, et sans leur adresser la parole, afin qu'ils s'en défient moins; mais surtout ne démentir jamais ces discours, ni par aucun discours contraire, ni par aucune action ; en un mot, les soutenir de l'exemple. On Toit par les mœurs des nations entières combien l'opinion, la coutume et les impressions de l'enfance sont puissantes en cette matière. L*ivrognêrie^ si fréquente dans les pays dti Nord, est un monstre en Espagne; tes Indiens passent leur vie ar^çc du riz, des légumes et deB fraits, sans manger ni chair ni pmsson ; et quelques uns sont tellement exercés au jeâne, qu'ils le poussent jusqaes à quinze et vingt jours sans prendre aucune nourriture. Peut-être croira-t-on que je devrais plntdt mettre ceci dans les instructions de morale; mais je ne voulais pas entrer dans un si grand détail des vertus, et
t;raité des études. 191
celle-Qi est un moyen particulier pour la santé. Or ces ÎBStructions, qui servent à plusieurs fins, sont sans doute les plus excellentes et les plus approchantes de la loi de Dieu. * ^
Pour se bien porter, il sert encore d'être propre et net, de respirer un air pur , boire de bonnes eaux , se nourrir de viandes simples ; et quoique la nature enseigne assez tout cela , il est bon d'en avertir les enfants et leur y faire souvent faire réflexion , car la coutume prend aisément le dessus. Tout ce qui donne de la force sert aussi beaucoup à la santé, que la force suppose nécessairement. Or ce qui fortifie n'est pas, comme croit le vulgaire, manger beaucoup et boire beaucoup de vin, mais travailler et s'exercer ea se nourrissant et se reposant à proportion. Les exercices les plus à l'usage de tout le monde sont de marcher longtemps, se tenir longtemps debout, porter des fardeaux, tirer à des poulies, courir, sauler, nager, monter à cheval , faire des armes , jouer à la paume , et ainsi du reste, selon les âges , les conditions et les professions auxquelles on se destine. J'en laisse le détail à ceux qui voudront bien peut-être, un jour, donner quelque traité des exercices; je me contente d'observer qu'il est Irès-important d'en donner aux enfants de bonne heure une grande estime , avec un grand mépris d&la vie molle et efféminée.
Il faut leur faire comprendre qu'un homme est capable de peu de chose , s'il ne peut, sans altérer sa santé, faire des excès notables de travail, rompant au besoin toutes les règles du sommeil et des repas ; enfin , qu'il y a plusieurs vertus qui ue se peuvent pratiquer qu'avec un bon corps. Saint Paul (4. Tim, iv, S) dit bien que les exercices du corps sont utiles à peu de chose; m«s il le dit en les com« parant aux exercices de piété, et dans un temps où l'émulation des athlètes grecs les avait poussés à une sobriété
excessive. Car plusieurs passaient leur vie dans un régime très- sévère et dans de fort grands travaux, sans autre but que de se faire admirer dans les spectacles. Saint Paul lui-même ( I . Cor. ix, 45) se sert ailleurs de cet exemple pour montrer aux chrétiens avec quelle ardeur ils doivent combattre pour la couronne incorruptible. Les chrétiens , à la vérité, ne s'engageaient pas à ces exercices des gymnases, qui leur auraient trop fait perdre de temps, et encore moins aux combats des jeux publics, fondés sur l'idolàlrie ; mais ils ne laissaient pas de s'exercer le corps par des travaux utiles et pénibles. Saint Clément Alexandrin le conseille expressément dans son Pédagogue (liv. 3, cap. 40), et la plupart des anciens moines Tont pratiqué. Aussi saint Paul ne dit pas que les exercices du corps n'aient aucune utilité ; et quoiqu'il la juge petite en comparaison des vertus chrétiennes, il l'aurait sans doute jugée grande en comparaison de ce que nous lui préférons communément. Car ce qui fait tant mépriser aujourd'hui les exercices, est qu'ils ne servent ni à acquérir de l'honneur, ni à gagner de l'argent , et qu'ils ne s'accordent pas avec la bonne chère, le sommeil et la paresse , en quoi la plupart des gens font consister leur bonheur.
En effet, il n'y a parmi nous que ceux que l'on destine à la guerre à qui l'on apprenne quelques exercices par méthode : encore y a-t-il , ce me semble , deux défauts considérables. L'un , que l'on ne prend aucun soin de former les soldats qui composent tout le corps des troupes : on attend qu'ils soient enrôlés pour leur apprendre à manier leurs armes et à faire l'exercice ; l'autre défaut est que, dans les académies où on exerce les gentilshommes , on ne compte pour rien ce qui est le plus essentiel pour donner de la santé et rendre les corps robustes. Car on n'accoutume point les jeunes gens à vivre de viandes simples et
grossières, à sbuffrir quelquefois la faim, le chaud, le froid et les injures de l'air , à passer les nuits sans dormir, à coucher ordinairement sur la dure, à être à cheval des journées entières ; en un mot, à s*endurcir à toutes sortes de fatigues. Cependant ces fotigues sont d'un usage bien plus ordinaire à la guerre que la danse et les dernières finesses de Tescrime et du manège. Ce soin que l'on prend de former le corps des gentilshommes ne laisse pas, tout médiocre qu'il est, d'être une preuve bien sensible de l'utilité des exercices. De là vient sans doute que les gens de qualité et les officiers d'armée ont d'ordinaire le corps mieux fait , ont plus de grâce à marcher et à faire toutes sortes de mouvements , non-seulement que les artisans et les bourgeois, mais que les gens de robe, qui n'ont point passé par ces exercices. La seule différence des travaux fait encore un très-grand effe(, sans aucun soin de l'éducation. Les jardiniers et les laboureurs ont des corps tout autrement formés et proportionnés que les cordonniers , les tailleurs et les autres artisans sédentaires. Mais pour ne parler que de ceux que Ton élève avec plus de soin , sans les destiner à la guerre, pourquoi ne leur exerce-t-on point le corps, tandis que l'on en fait étudier un si grand nombre? Est-ce qu'ils n'ont que de l'esprit et point de corps? est-ce que le latin ou la philosophie du collège leur sont plus nécessaires que la sanlé? Avouons la vérité, c'est que Ton n'y fait point de réflexion : on croit que la santé vient toute seule, que l'on en aura toujours assez , et que l'important est de gagner beaucoup d'argent et de parvenir à de belles charges , comme si l'on pouvait jouir de ces biens et de ces honneurs sans vivre et se bien porter.
Quand je parle d'avoir soin de la santé, je ne parle pas
de ces précautions de femmes et d'hommes sédentaires et
trop aisés, qui se tâtent le pouls à tous moments, et qui ,
à force de craindre les maladies , sont presque toujours
19i TRAITÉ DES ÉTUDES.
malades, ou du moins s'imaginent Têtre; qui prennent des bouillons tous les malins; qui ne peuvent ni jeûner ni faire maigre , ni manger plus tard qu'une certaine heure ; qui ne peuvent dormir s'ils ne sont couchés fort mollement et fort loin du bruit; qui n'ont jamais assez de châssis, de paravents et de contre-portes; en un mot, qui ont une horreur extrême des moindres incommodités. Ces gens abusent des soulagements qui ont été inventés pour les vrai:$ malades, et pour ceux dont la santé est ruinée par de longs travaux ou par une extrême vieillesse ; et ce qui marque leur mollesse, c'est qu'ils n'usent jamais des moyens que j'ai marqués, du travail et de l'abstinence; ils aiment mieux prendre une médecine que de se priver d'un repas. 11 est donc très- important de faire comprendre de bonne heure aux jeunes gens l'erreur de ces prétendus infirmes ; car ce sont ceux qui élèvent plus mal leurs enfants. Ils les embéguinent et les couvrent jusques au bout des doigts ; ils ne leur laissent point faire d'exercice, de peur qu'ils ne se blessent ou qu'ils ne s'échauffent; ils les purgent règlement à certaines saisons, et leur persuadent si bien qu'ils sont d'une complexion faible et délicate , que les pauvres enfants le croient toute leur vie, et prétendent se distinguer par là du commun, comme par leur bien et leur condition. Car comme il n'y a que des riches et des gens de grand loisir qui puissent faire toutes ces façons , ils se persuadent qu'il n'appartient qu'aux paysans et aux iTOcheteurs d'avoir de bons corps , et se font honneur de leur faiblesse comme d'une marque d'esprit : de là vient qu'il n'y a point de précieuse qui n'ait des vapeurs et qui ne garde souvent la chambre. Cependant, à le bien prendre, on devrait avoir beaucoup plus de honte d'être faible et malsain que d'être pauvre , puisqu'il y a plus de moyens innocents d'acquérir la santé que les richesses, et que ces moyens sont plus en notre pouvoir.
Il faut encore guérir les jeunes gens de quanlilé de superstitions que rignorance des siècles passés a introduites dans la médecine , touchant la qualité de plusieurs viandes que Ton estime froides ou chaudes, sans raison et contre Texpérience ; touchant plusieurs effets que Ton attribue sans fondement à la lune et aux autres astres. On peut mettre en ce rang une grande partie des préceptes de l'école de Salerne. Au con^aire , je voudrais que Ton eùH soin de leur apprendre ce qu*H y a de plus constamment établi entre les plus habiles médecins pour le régime ordinaire : les moyens de conserver la santé , les remèdes des maladies les plus fréquentes , et surtout ce qui regarde les blessures ; car il est plus difficile de tes éviter que tes grandes maladies, et plus important de s'y pouvoir aider soi-même. Pour tout cela il serait bon de savoir passablement Tanatomie , joint les autres grands usages que Ton en peut faire en morale pourconnaftre les passions, pour admirer la sagesse de Dieu et sentir combien nous dépendons de sa puis^nce. Il serait bon de savoir aussi la qualité des nourritures les plus ordinaires, des plantes les plus communes , des remèdes les plus faciles à trouver ; tout cela suivant les expérienoes les plus assurées. On en pourrait étudier plus ou moins selon la capacité du maître, et le loisir et Tindinaiion du disciple. Il ne serait pas inutile de faire observer les efifets de certaines maladies les plus affreuses, pour imprimer aux jeunes gens une grande horreur de l'intempérance et de ia débaudie ; et d'un autre côté les faire quelquefois entrer dans uue'cuisine et dans un office, et voir todt au long avec combien d'artifice , de peine , de temps et 4e dépense se préparent ces ragoûts ^ ces confitures , qui ne sont que romement des repas.