‹ Œuvres de l'abbé Fleury (volume 2)Chapitre 47 sur 131 · CHAPITRE XXVIIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIIl

Politique.

Ceux qui par leur naissance sont destinés à de grands emplois, ont besoin de quelques instructions plus étendues que les simples particuliers. Leur jurisprudence doit embrasser le droit public, leur morale doit s'étendre jusques à la politique : car pour les gens du commun , ces études ne peuvent être mises qu'au rang des curiosités. Il est difficile d'empêcher les hommes de discourir ; mais il est difficile aussi que des princes ou des ministres d'état s'empêchent de rire, quand ils voient des bourgeois ou des artisans disputer sur les intérêts des potentats, et leur prescrire des règles pour leur conduite. A l'égard des enfants dont on peut raisonnablement prévoir qu'ils arrivefont un jour à de grandes places , il est important de leur donner de bonne heure des maximes droites, de peur <|u'ils n'^en prennent de fausses, ou qu'ils n'agissent au hasard. Je voudrais donc leur faire connaître premièrement f'état du gouvernement présent de leur pays, les différentes partiesdontce corps est composé^ les noms et les fonctions des officiers qui les gouvernent, la manière de rendre la justice,, d'administrer les finances, d'exercer la police, et ainsi dit

TRAITÉ DES ÉTUDES. Il»

reste; la forme des conseils pour les affaires publiques* ie voudrais que chacun commençât par Tétat de son pays, comme le plus nécessaire et le plus facile à connaître; ensuite qu'il s'étendit aux pays étrangers les plus proches , et avec lesquels il a le plus de relation. En lui montrant comment les choses sont en effet , je lui montrerais corn* ment elles devraient être, non pas encore, suivant les opinions des philosophes et le pur raisonnement, mais suivant les lois de Tétat même et ses anciens usages. Voilà ce que j'appelle droit publie. Les règles suivant lesquelles chaque état est gouverné, les droits du souverain et des officiers dont il se sert , les droits des états et des souverains à regard les uns des autres ; cette étude est plus de positive que de raisonnement, et elle enferme beaucoup d'histoires qui peuvent la rendre agréable.

La politique consiste plus en raisonnement, et doit remonter plus haut dans la recherche des principes. Elle ne regarde pas seulement comment la France ou rAUemagne doivent être gouvernées, suivant la forme particulière de leur état et les lois qui s'y trouvent établies; elle considère en général ce que c'est que la société civile , quelle forme d'état est la meilleure , quelles sont les meilleures lois et les meilleurs moyens de maintenir le repos et l'u-* nion entre les hommes. Ces considérations générales sont fort utiles pour donner à l'esprit de l'élévation et de l'étendue, pourvu que l'on en fasse l'application sur les exemples particuliers , et que l'on ne se contente pas •des exemples anciens d'Athènes ou de Lacédémone, mais que l'on en prenne de modernes qui nous touchent et nous instruisent mieux. L'avis qui me parait le plus important ■en cette matière est de faire connaître de bonne heure à un jeune prince, ou à quelque enfant que ce soit, la différence de la vraie et de la fausse politique. Qu'il ait horreur de celle qui n'a pour but que de rendre puissant le

prince OU le 'corps qui gouverne, aux dépens de tout le reste du peuple; qui met toute la vertu, du souverain à maintenir et à augmenter sa puissance , laissant aux particuliers la justice, la fidélité et Thumanilé ; qu'il ne fasse pas grand cas des arliTices par lesquels on affaiblit ses voisins, en leur suscitant des ennemis, ou en excitant chez eux de la division , ni de l'adresse à tromper ses propres sujets, en leur faisant croire l'état plus puissant qu'il n'est. Pour éviter tous ces inconvénients , il faut laisser la plupart des politiques modernes , et surtout Machiavel et l'Anglais Hobbes. Revenons à Platon et à Âristote , dont la politique est fondée sur des principes solides de morale et de vertu. Elle a pour but, non pas d'élever un certain homme ou un certain genre de personnes audessus dds autres, mais de faire vivre les hommes en société le plus heureusement qu'il est possible; de procurer à tous les particuliers la sûreté , la possession paisible de leurs biens, la santé du corps, la liberté d'esprit, la droiture du cœur, la justice. Pour donner de si grands biens à toute une société, ces philosophes ont cru qu'il était juste que quelques-uns eussent la peine de veiller continuellement sur elle , de pourvoir à tous ses besoins , de la défendre des attaques du dehors , de maintenir la tranquillité au dedans. Voilà, si je ne me trompe, le& principes de la véritable politique. Mais pour la voir dan& sa pureté, il faut remonter plus haut que Platon et Aristote; il faut l'apprendre de Moïse, de David, de Salomon, des prophètes et des apôtres, ou plutôt de Dieu même, dont ils n'ont été que les interprètes. Ils nous diront que tous les hommes sont frères ; que les premiers états n'ont été que de grandes familles; que chacun doit aimer la terre où Dieu l'a fait naître , et la société où il Ta mis ; qu'il est j.uste qu'un particulier donne sa vie pour le salut public ; que c'est Dieu qui a établi des hommes pour gou-

verner les autres ; que la personne du prince est sacrée ; <]u'il est établi pour défendre le peuple et lui rendre la justice ; quil ne peut s'acquitter de son devoir, si Dieu ne lui donne la sagesse; et une infinité d'autres maximes semblables, dont on pourrait composer un corps entier de politique tiré de TÉcriture sainte. Je n'en ai peut-être que trop dit sur une matière dont peu de disciples ont besoin, et que peu de maîtres sont capables d'enseigner.

Page 1