‹ Œuvres de l'abbé Fleury (volume 2)Chapitre 48 sur 131 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Langues, latiD, etc.

Outre les études nécessaires, il y en a de fort utiles à tous ceux qui tout d'une condition honnête , mais dont on peut se passer absolument. Premièrement le latin ; car je n'ai point supposé que les études dont j*ai parlé en dépendissent; et ce que j'ai dit du secours que Ton tire des auteurs anciens pour l'économique et la jurisprudence se doit entendre pour ceux qui apprendront d'ailleurs le latin ou même le grec, ou qui liront les traductions. Or, quoique le latin ne soit pas nécessaire, il est très utile pour la religion , pour les affaires et pour les études. Puisque l'Église romaine n'a pas jugé à propos de changer la langue de ses prières et de ses offices , non plus que l'Église grecque et les autres orientales, il serait à souhaiter que tous les chrétiens pussent entendre cette langue ; et tous ceux qui ont la commodité de l'apprendre ne la doivent pas négliger, joint la satisfaction qu*il y a de pouvoir lire les écrits de tant de Pères latins, etd'enteudre cette version de l'Écriture dont l'Église a autorisé l'usage. Pour les affaires , la plupart des termes que l'on emploie pour en parler sont latins et empruntés du droit romain , dont il est impossible de bien parler en une autre langue , comme on voit par les livres de droit des Grecs modeiiies. Enfin , pour toutes les étude3

#n est tellement accoutumé à se servir de cette langue ^ (fu'dle est devenue la langue commune des gens de lettres par toute FEurope , que la plupaH des auteurs moderacs Toot employée , et qu'elle sert à entendre tous les anciens.

J'ai déjà parlé de la manière de l'apprendre , et j'ai conseillé de compter bien plus sur l'usage que sur les préceptes. J'ajouterai qu'il faut être fort soigneux de faire observer au disciple le génie de chaque langue, et l'accoutumer à ne rendre jamais le latin que par de bon français, ni le français que par de bon latin. Il faut lui montrer que l'on ne peut pas toujours rendre un mot par un mot de méo^ie espèce , verbe pour verbe , nom pour nom, ni même toujours un mot par un mot , parceque aouvent un mot d'une langue exprime une phrase entière de l'autre. Les hommes ont bien plus de pensées qu'ils n'ont inventé de sons différents pour les exprimer : ainsi il n'y a point de langue où on ne demeure court en quelque endroit. Ce n'est donc pas traduire parfaitement que de tourner seulement les mots, s'ils ont une construction barbare dans fa langue où 00 les rend. Il est vrai que cette manière de traduire est la plus sûre pour la fidélité, et qu*elle donne au lecteoi^ le plaisir de voir dans la traduction le génie de la langue originale. Telle est la fameuse version des Septante. Elle représente l'original mot pour mot , et rend toujours les mômes motâ hébreux par les mêmes mots grecs : on ne peui traduire avec plus d'exactitude et de religion. Le rèspea du texte sacré faisait craindre d'en altérer le sens ]^r le moindre changeqoenti mais ordinairement, pour bien traduire, il faut rendre la même pensée, et auta&t qu'il se peut la même figure et la même force d'expr^sion, selon le naturel d'une autre langue ; et quand l'écolier s'en écarte, il faut lui faire sentir le défaut de «a traductioii. Dfcneï-vous, par exemple, en vou3 plaignaat d'un ingrat:

TRAITÉ DES ÉTUDESb ' .2^3

J'ai remporté peu de grâces de mon bienfait envers \u\T Vous diriez plutôt : Il a mal reconnu Tobligation qu'il m'avait. Le latin a cela de particulier pour nous , que comme notre langue en vient , nous croyons que les mots signifient ceux dont ils viennent, quoique souvent il ne soit pas ainsi. Table vient de tabula ^ qui signifie planche; chambre vient de caméra , qui signifie une voûte ; forlis i^ignifie vaillant , et valens signifie fort.

Il faut encore se guérir de Terreur que Ton puisse apprendre parfaitement le la lin , ni aucune autre langue morte : nous ne pouvons savoir que ce qui est écrit, et nous ne pouvons pas même entendre tout ce qui est écrit. Combien y a-t-il de mots dans Caton, et dans les autres auteurs des choses rustiques, que personne n'entend plus? et combien y a-t'îl (Je ces sortes de choses vulgaires et triviales , qui n'ont jamais été écrites en latin? Dans les discours même que nous croyons entendre le mieux , il y a des finesses que nous ne pouvons reconnaître , comme celles que remarque Aulu-Gelle* , en certains endroits de Cicéron et de Virgile. Que s'il est presque impossible d'apprendre dans la dernière perfection même les langues vivantes qui ne nous sont pas naturelles , que peut-on espérer de celles qui ne subsistent plus que dans les livres ? Mais ce qui nous doit consoler, c'est qu'il serait inutile de les savoir mieux. Nous n'avons besoin du latin que pour entendre les livres, ou pour nous faire entendre aux étrangers. A l'égard des livres , nous ne pouvons entendre que ce qui est écrit; et pour nous faire entendre aux étrangers , il faut parler le latin à peu près comme eux. Je ne voudrais pas toutefois imiter les Allemands et les Polonais , qui emploient sans scrupule le latin le plus grossier , pourvu qu'ils le parlent facilement. Mais j'éviterais encore avec plus de soin Taffectation de plusieurs savants qui, à force de parier latin

» GTclî., Kb. I, c. 7, 13, c. 19.

trop finement , sont difficiles à entendre : j'aimerais mieux perler plus mal et être entendu. Je voudrais donc proportionner mon style à la portée du commun des gens de lettres, sans le négliger en sorte qu'il fût barbare, ni le travailler tellement qu'il fût obscur. Je voudrais surtout observer le caractère des ouvrages, et ne pas mêler dans un écrit de théologie ou de quelque autre matière sérieuse des quolibets ou des proverbes que Plante fait dire à ses esclaves , ni dans une lettre familière des phrases poétiques ou de grandes figures tirées des Philippiques de Cicéron. Ces avis sont nécessaires, puisque la vanité des savants modernes les a fait donner dans tous ces inconvénients. Souvent aussi il leur arrive de mêler des mots grecs dans leur latin : en quoi il me semble qu'ils ne se font guère .d'honneur, puisque c'est avouer tacitement qu'ils ne savent pas exprimer en latin ce qu'ils disent en grec; car ce n'est pas bien savoir une langue que de ne savoir pas dire tout ce que l'on veut , du moins en prenant un peu de détour ; et c'est insulter à ceux qui ne savent pas le grec, que de couper ainsi le discours par des mots qui leur en font perdre la suite : que si j'étais forcé de mêler#à un discours latin ou français quelque mot grec ou hébreu ou d'une autre langue, je l'écrirais toujours en lettres latines, pour n'embarrasser personne.

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