CHAPITRE XXX
Histoire.
La seconde de ces éludes utiles est l'histoire ; mais comme il est difficile qu'un seul homme lise tout ce que nous en avons de tous les temps et de tous les pays, et qu'il n'e;^t pas à propos que beaucoup de gens s'occupent entièrement à cette lecture, il faut du choix et de l'ordre autant ou plus qu'en aucune autre étude. Celui qui se contente,
comme Ton fait souvent , de lire au hasard le premier livre d'histoire qui lui tombe entre les mains, se met en datiger de charger sa mémoire de beaucoup de fables, ou de ne rien retenir, faute d'entendre ce qu'il lit. On doit donc donner aux jeunes gens des principes pour discerner les histoires qui leur seront utiles , et pour les lire utilement. Mais , pour bien faire , il faut avoir posé les fondements de cette étude dès l'enfance; car, quoique la nouveauté soit un grand charme dans l'histoire, rien n'est plus incommode que d'y trouver tout nouveau et n'y rien voir de notre connaissance : pas un lieu , pas un homme. L^histoire de la Chine est pleine de grands événements et d'exemples de vertus rares: cependant, parceque nous n'avons jamais ouï parler d*Hiao , ni de Chim-tan-you , et que la géographie même la plus récente de ce grand pays ne nous est pas familière , cetle histoire nous est d'abord très désagréable. La mémoire travaille continuellement ; quand nous trouvons un nom propre, nous ne savons si nous l'avons déjà vu ou non : on se souvient de l'avoir vu , mais on a oublié qui il est; on prend un royaume pour un homme, un homme pour une femme; on ne voit point l'intérêt que l'on avait d'aimer ou de. haïr l'autre. Enfin l'esprit est tiré tout à l<i fois par tant de nouveautés différentes , qu'il est dans une peine continuelle. Au contraire , quand un homme qui a quelque étude lit Hérodote ou Tite-Live , il se reconnaît . partout; les plus grands objets lui sont tous familiers. Toute sa vie il a ouï parler de Cyrus et de Crésus, de Rome et de Carthage. Mais il voit un grand détail qu'il ne savait point; et c'est cette nouveauté qui lui donne du plaisir, parcequ'il sait où rapporter tout ce qu'il apprend , et qu'il ne travaille point pour entendre ou pour retenir les principales choses. La peine est bien plus grande pour ceux qui n'ont point de lettres ; aussi se plaignent-ils la plupart de leur mémoire : ils devraient plutôt se plaindre de leur L 15
mauvaise éducation , qui fait que Thisloire grecque ou la roiqaine leur est presque aussi inconnue que celle des Chinois ou des nnusulmans.à ceux qui ont fait les études ordinaires. Encore y a-t^il une différence bien grande. Il y a peu de gens parmi nous qui n'aient ouï parler d'Alexandre, de César, de Charlemagne ; mais qui connaît Al mamon ou Gengis-Kan, si ce n'est quelque peu de curieux?
On ne peut donc commencer trop lot à donner aux enfants les principes de Thistoire. En même temps qu'on leur contera les faits qui servent de fondement aux instructions de la religion, il faut leur conter aussi ceux que l'on trouvera dans F histoire, les plus grands, les plus éclatants, les plus agréables et les plus faciles à retenir. Il faut choisir entre les autres ceux qui peuvent frapper l'imagination. La louve de Romulus, la mort de Lucrèce , la prise •de Rome par les Gaulois, le triomphe de Pompée ou celui de Paul Emile, la mort de César ; et si l'on peut leur faire voir des médailles , des statues ou des estampes , les images en seront bien plus vives, et s'imprimeront bien plus avant dans la mémoire. C'est sans doute le plus grand usage de la peinture et de la sculpture; et c'était un grand avantage aux anciens Grecs de pouvoir apprendre leur histoire, même sans savoir lire, en se promenant dans leurs villes; car, de quelque côté qu'ils se tournassent, ils trouvaient ou des bas-reliefs ou des peintures excellentes, dans les temples et les galeries publiques , qui représentaient des batailles et d'autres événements fameux ; ou des statues d'hommes illustres , dont les visages étaient ressemblants, et dont l'habit et la posture marquaient le sujet qui les avait fait ériger. Dans la campagne même on voyait des trophées, des tombeaux, des pyramides, qui étaient autant de monuments historiques.
Il faut encore avoir grand soin de dire aux enfants quantité de noms propres d'hommes et de lieux , afin qu'ils leur
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soient familiers de bonne heure et qu'ils excitent leur * curiosité. Je voudrais surtout leur nommer ceux qui font plus grande ligure dans Thistoire du monde : Sésortris, Ninus, Nabuchodonosor , Cyrus, Hercule, Achille, Homère, Lycurgue, et les Romains à proportion; mais j|e voudrais y joindre les noms de l'histoire moderne , dout toutefois on parle beaucoup moins aux enfants ; GuiUaumele-Conquérant , Godefroi de Bouillon, Sanche-le- Grand, roi de Navarre, et tous les autres qui ont été les plusillustres depuis six cents ans. Je ne voudrais pas même omettre les Orientaux , et je voudrais qu'un enfant eût ouï parler des califes de Bagdad et du Caire, de la plus grande puissance des Turcs Seijouquides et de celle des Mogols : leurs noms ne lui paraîtraient point si barbares dans la suite , s'il y était accoutumé de bonne heure. On se servirait des cartes de géographie pour les noms des lieux qu'il faudrait aussi leur apprendre , selon tous les temps £t toutes les langues, autant que Ton pourrait. Je ne voudrais dans le commencement de ces instructions m'atlachcr â aucun ordre de dates ni de chronologie , mais suivre l'occasion de la curiosité des enfants pour leur dire tous ûbb noms et tous ces faits.
La matière de l'histoire étant ainsi préparée, je commencerais à Tarranger lorsque mon disciple aurait dix ou douze ans. Je lui ferais observer les époques dont on s'est servi pour compter les temps : les olympiades et la fondation de Rome, Alexandre, l'incarnalion , i'hégire des mahométans ; mais je ne voudrais point l'embarrasser d'une chronologie exacte, ni l'obliger à retenir des dates toutes simples, qui demandent un grand effort de mémoire. Je me garderais donc bien de lui parler de la période Julienne , et je ne me servirais pas même des années de la création du monde. Il est très difificile, pour ne pas dire impossible, de les fixer; et elles ne sont pas de grand usage , puisque,
jusques au temps de Rome et des olympiades (car c'est à peu près le même ) , il n'y a guère que Thisloire sainte . Je me contenterais qu'il en sût bien la suite , selon les époques ordinaires, du déluge, d'Abraham, de Moïse, (Je Salomon , sans se trop mettre en peine de la somme totale des années, qui ne se peut tirer sans de grandes difficultés. Je lui ferais rapporter à ces personnes et à ces événements, qui nous sont plus connus, le peu d'histoire profane qu'il y a dans ces temps- là : Danaiis et Cécrops à Moïse , Cadmus à Josué, Homère au prophète Élie; laissant le soin de supputer les années du n)onde à ceux qui ont le loisir et la curiosité d'étudier plus à fond la chronologie.
De plus, je lui répéterais souvent certaines observations générales qui rendent l'étude de l'histoire plus courte, plus facile et plus utile. Vous devez savoir , lui dirais-je , que nous n'avons pas des histoires de tous les temps, non plus que de tous les pays. Il y a toujours eu une infinité de nations ignorantes; et de celles qui ont écrit, il y en a peu dont nous connaissions les livres. Toutes les histoires des anciens Orientaux , des Égyptiens , des Syriens, des Chaldéens et des Perses, toutes ont péri; et la plus ancienne qui nous reste , hors- celle du peuple de Dieu , est l'Histoire d'Hérodote , qui n'a écrit qu'environ deux mille ans après le déluge, et douze cents ans après Moïse. Nous n'avons, jusques au temps de Jésus-Christ, que les livres des Grecs et des Romains , qui ne contiennent guère d'histoires certaines et dignes de foi plus anciennes que la fondation de Rome. Après Jésus-Christ , pendant près de cinq cents ans, vous n'avez qu'une seule histoire à suivre, qui est la romaine; mais depuis la ruine de l'empire d'Occident, TEspagne, la France, l'Italie et l'Angleterre font chacune leur histoire particulière ; à quoi il faut ajouter celles d'Allemagne, de Hongrie, de Pologne, de Suède et de Danemark, à mesure qu'elles commencent.
On peut néanmoins rapporter toutes ces histoires à celle de France , parceque l'empire de Charieroagne embrassait la plupart de ces pays ; et dans les autres il était tellement respecté, que les peuples tenaient à honneur d'imiter les mœurs de ses sujets : d'où vient que les Levantins comprennent , sous le nom de France , toutes les nations que j'ai marquées.
Voilà toute la suite de l'histoire qui nous est la plus connue, si ce n'est que Ton y veuille ajouter Fhistoire byzantine, que nous avons depuis deux siècles. Pour celle des musulmans, qui comprend tout ce qui s*est passé depuis mille ans dans l'Egypte, la Syrie, la Perse, l'Afrique, et tous les autres pays où la religion de Mahomet s'est étendue, nous l'avons ignorée jusques à présent. Ce n'est pas , comme l'on croit communément , que les mahométans n'aient point écrit, ou que leurs livres soient perdus; il y en a de leur histoire seule de quoi faire une bibliothèque entière ; mais ils ne sont ni imprimés ni traduits, hors deux ou trois qui courent entre les mains des curieux. Nous savons encore que les Chinois ont une très longue suite d'histoire, dont on nous a donné un échantillon en latin depuis environ trente ans. Nous savons que les Indiens ont des traditions très anciennes écrites en une langue particulière. On sait quelque chose du Mexique et des incas, mais qui ne remonte pas loin ; et on a depuis deux cents ans une infinité de relations de divers voyages. C'est tout ce que je connais d'histoires. On voit combien c'est peu en comparaison de toute l'étendue de la terre et de toute la suite des siècles; mais il y en a encore trop pour un seul homme, et c'est particulièrement en cette étude qu'il faut choisir et se borner.
Premièrement, il faut savoir à quoi s'en tenir dans les commencements de chaque» histoire, pour ne pas donner dans la fable en voulant remonter trop haut. La règle la
plus sûre est de tenir pour suspect tout ce qiii précède le temps où chaque nation a reçu Tusage des lettres» De plus, il faut observer soigneusement la qualité et le temps des historiens. On peut dire en général qu'il n'y a d'histoires dignes de foi que celles des contemporains, ou de ceux qui ont écrit sur des contemporains, dont les livres peuvent être venus jusques à eux par une tradition suivie. Mais quand ii y a de l'interruption dans une histoire et de grands vides obscurs, tout ce qui les précède doit être suspect. Je me contenterais de cet ordre et de ces règles généfties pour l'histoire universelle, et je renfermerais mon disciple, pour savoir quelque détail , dans l'histoire particulière de son pays. Encore cette étude doit-elle être fort diversement étendue ou resserrée selon la qualité des personnes. Un homme de condition médiocre a besoin de fort |teu d'histoire : celui qui peut avoir quelque part aux affaires publiques en doit savoir beaucoup plus, et un çrlnce n'en peut trop savoir. L'histoire de son pays lui fait voir ses affaires, et comme les litres de sa maison ; et celle des pays étrangers les plus proches lui apprend les affaires de ses voisins, qui sont toujours mêlées avec les siennes. Toutefois, comme il a beaucoup d*autres choses à savoir, et que la capacité de Vesprit humain est bornée, il faut qu'il étudie principalement l'histoire de son pays et de sa maison, et qu'il sache .plus en détail ce qui est le plus proche de son temps. Je voudrais à proportion que chaque seigneur sût bien l'histoire de sa famille, et que chaque particulier sût mieux celle de sa province et de sa ville que du reste. Le livre de la Genèse est un parfait modèle du choix que chacun doit faire dans l'étude de l'histoire. Moïse y a renfermé tous les faits qu'il était utile aux Israélites de savoir, s'étendant principalement sur les plus importants : cqmme la création, le péché du premier homme, le déluge, et l'histoire des
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{patriarches, à qui Dieu avilit faii des promesses qtrii allait exécuter. Il ne laisse pas d'y marquer Torigine de toulcs les nations, et de s'étendre plus ou moins sur leur histoire, selon qu'elles avaient plus ou moins de rapport au peuple pour qui il écrivait. Que si Ton veut un abrégé qui ne serve qu'à rafraîchir la mémoire, on en a Fexemplt» dans le premier chapitre des Paralipomènes, où les seuls noms mis de suite rappellent toute l'histoire de la Genèse. Il est toutefois à souhaiter, quoiqu'il ne soit pas nécessaire , que tous ceux qui en ont le loisir lisent les principaux historiens grecs et romains. Il y a à proBter et pour la morale et pour l'éloquence; car en y apportant le correctif que j'ai marqué, les exemples des plus grandes actions et de la bonne conduite des anciens peuvent être fort utiles; et la manière d'écrire des historiens peut nous servir beaucoup et pour la méthode et pour le style , si nous savons les imiter. Ainsi il vaudra bien autant s'exercer à la langue latine en lisant des historiens que d'autres auteurs, puisqu'on ne la peut apprendre sans lire beaucoup.