CHAPITRE XXXIII
Bhétoriqae.
Sur la fin des études, comme depuis l'âge de quatorze ou quinze ans, ou plus tard encore, à proportion de l'esprit et du loisir de l'écolier, on pourrait lui faire connaître les règles les plus solides de la véritable éloquence ; je ne propose pas cette étude comme nécessaire, parceque Ton peut, sans être éloquent, être homme de bien et même être habile jusqu'à un certain point, et que l'éloquence dépend pour le moins autant du naturel que de l'étude. Il faut toutefois avouer qu'elle est d'une grande utilité , et que c'est elle qui fait réussir, pour l'ordinaire, les affaires les plus grandes et les plus difficiles ; car je n'entends pas ici par éloquence ou rhétorique ce que Ton entend d'ordinaire , abusant d'un nom que les pédants et les déciana* ^urs ont décrié; je n'entends pas, dis-je, ce qui fait laire ces harangues de cérémonies, et ces autres discours étu* diés qui chatouillent l'oreille en passant, et ne font le plus souvent qu'ennnuyer : j'entends l'art de persuader effectivement, soit que Ton parle en public ou en particulier;
j'entendâ ce qui fait qu'un avocat gagne plus de causes qu*un autre; qu'un prédicateur, humainement parlant, fait plus de conversions; qu'un magistrat e*t le plus fort dans Tes délibérations de sa compagnie; qu'un négociateur fait un traité avantageux pour son prince ; qu'un ministre domine dans les conseils ; en un mot, ce qui fait qu'un homme se rend maître des esprits par la parole. Je sais bien que souvent ceux qui réussissent dans les plus grandes affaires ont plus de talent naturel el d'expérience que d'étude ; mais je ne doute point qu'elle ne leur fût très utile : ils n*en auraient pas moins ce beau naturel et ce grand usage, et ils auraient de plus quelques règles un peu plus sûres, et les exemples des plus grands hommes de l'antiquité. Un prince ou un ministre d elat qui aurait été assez bien élevé pour se familiariser dès sa jeunesse avec Cicéron, Démosthène et Thucydide, aurait un grand plaisir à les relire en âge mûr, et en tirerait un grand profit; mais ces auteurs demeurent inutiles et méprisés pour l'ordinaire, faute de lecteurs proportionnés : on les foit lire à des enfants qui n'entendraient pas même en français des discours semblables , faute d'expérience des choses de la vie el d'attention aux affaires sérieuses ; ou si des hommes les lisent , ce sont des savants de profes^ sion , des régents , des prêtres , des religieux éloignés du commerce du monde, et remplis d'idées toutes différentes de celles qui occupaient ces auteurs. Cicéron et Démosthène étaient des hommes nourris dans le monde et dans les affaires. Ils s'élevèrent par leur mérite beaucoup audessus de leur naissance, qui lout<ifois était honnête, selon les mœurs de leur nation ; et ils arrivèrent à la plus grande puissance que l'on pût avoir dans leurs républiques. Cicéron fut consul, c'est-à-dire que pendant une année il fut à la tête d'un empire aussi grand que douze royaumes, comme ceux que nous voyons en Europe. Il gouverna une
province, il commanda des troupes ; il était égal en dignité à César et à Pompée ; des rois lui faisaient la cour. Cependant, parcequ'on a lu ces auteurs dans les classes, et souvent avec dégoût, il en reste souvent une idée désagréable : parceque l'on voit qu*ils plaidaient des causes,, on les prend pour des avocats comme les nôtres , et on ne considère pas que César plaidait aussi, et pouvait disputer de réioquence avec Cicéron. Auguste, étant le maître de Rome, plaida aussi quelques causes particulières. D'ailleurs on voit quantité de gens qui les étudient toute leur vie sans en devenir plus propres au monde et aux affaires; et on ne prend pas garde qu'ils n'y cherchent que le langage ou les figures de rhétorique, pour les copier souvent mal à propos, et qu'ils n'y cherchent rien moins que la manière de traiter les grandes affaires.
Plus récoiier saura de choses et aura le raisonnement formé, plus il sera capable de cette étude d'éloquence ^ car elle ne fait que donner la forme au discours; il faut que le bon sens et l'expérience en fournissent la matière. J'attendrais donc qu'un jeune homme eût des pensées et pût dire quelque chose de lui-même, pour lui montrer la manière de le dire ; je ne laisserais pas de jeter de loin les fondements de cet art : premièrement , j'en établirais la morale , et je lui ferais entendre , aussitôt qu'il en serait capable, que Féloquence est une bonne qualité, n'étant que la perfection de la parole ; que comme la parole nous est donnée pour dire la vérité , l'éloquence nous est donnée pour faire valoir la vérité, et l'empêcher d'être étouffée par les mauvais artifices de ceux qui la combattent , ou par la mauvaise disposition de ceux qui Técoutent; que c'est abuser de l'éloquence que de la faire servir à ses intérêts et à ses passions , quoique Cicéron et la plupart des orateurs en aient usé de la sorte ; que son usage légitime est de persuader aux hommes ce qui leur est véritablement
l)OD, et principalement ce qui peut les rendre meilleurs, leur peignant vivement l'horreur du vice et la beauté de 4a vertu, comme ont fait les prophètes et les Pères de !'£glise; voilà ce que j'appelle la morale de téloquence.
L'art consiste à savoir bien parler et bien écrire en toutes les rencontres de la vie, non-seulement dans les actions publiques , comme ces harangues qui ne se font <iue pour satisfaire à certaines formalités, mais dans les délibérations, dans les affaires ordinaires, dans les simples conversations : savoir faire une relation , écrire une lettre ; tout cela est matière d'éloquence à proportion du sujet. Pour en montrer le secret , je voudrais principalement employer les exemples et l'exercice. Les exemples se prendraient dans Cicéron , ou même dans Démosthène , selon les langues que le disciple saurait. S'il ne savait point de latin , on pourrait se servir des traductions de Cicéron, ou de quelque bon livre moderne, comme les lettres du cardinal d'Ossat, qui sont pleines d'éloquence solide , par où l'on réussit dans les affaires. Ces exemples serviraient à donner aux préceptes du corps et de l'agrément. Car des préceptes tout seuls, donnés en général, seront toujours secs et stériles ; et, comme dit saint Augustin ', un beau naturel acquerra plutôt l'éloquence en lisant ou en écoutant des discours éloquents, qu*en étu» diant des préceptes de l'éloquence. On pourra profiter de toutes sortes de lectures , on trouvera partout des exemples de ce qu'il faut suivre ou de ce qu'il faut éviter ; et cet exercice servira encore pour former le jugement du' disciple : car il faut l'accoutumer à juger de ce qu'il lit , et à rendre raison pourquoi il le trouve bon ou mauvais. Ces raisons sont tout l'art de la rhétorique; il n'a été formé que sur les exemples , en observant ce qui persuadait et ce qui nuisait à la persuasion , et s'en faisant des
> Doct. christ., c. 2.
règles , afin de ne le pas faire seulement par hasard ou par habitude. Non-seulement la lecture , mais les conver* sations et les discours les plus communs de la vie sont de bonnes leçons d'éloquence. Ces exemples vivants et familiers serviront plus à la rendre solide et effective , que les Hvres et tout ce qui sent l'école. Il est donc important d'apprendre à un jeune homme à en proûter, et de lui faire étudier sur le naturel tout l'art du discours. Faiteslui remarquer les adresses que les gens les plus grossiers emploient pour faire valoir leurs intérêts; avec quelle force les passions font parler, et quelle variété de figures elles fournissent; enfin, coaiment la voix, le geste, tout lextérieur est proportionné au mouvement de celui qui parle. Ces exemples sont plus forts dans les personnes exercées aux affaires que dans les autres; à la ville, qu'à la campagne; à la cour, qu'à la ville; et les figures sont plus vives dans les femmes que dans les hommes.
L'autre moyen pour apprendre cet art , qui est l'exercice, doit consister non-seulement à écrire , mais à parler. Je voudrais que c«t exercice se fît toujours en français, quelque bien que l'écolier sût le latin. C'est assez qu'il soit occupé à bien parler, sans l'appliquer encore à une langue qui ne lui est pas na tu telle. Il est à craindre qu'il ne force ses pensées, faute de les savoir exprimer assez juste, ou pour ne pas perdre quelque belle période de Cicéron : s'il traite un sujet antique, il transcrira peutêtre , sans les entendre , des phrases des auteurs qu'il aura lus ; et si le sujet est moderne , il sera embarrassé d'en parler en latin : car étant acioutumé à ne parler qu'à des^ Grecs ou à des Romains , il sera tout déconcerté quand il faudra parler à des hommes portant des chapeaux et des perruques, et traiter des intérêts de la France et de l'Allemagne , où il n'y a ni tribune aux harangues, ni comices, ni consuls. Qu'il écrive donc en sa langue , premièrement
des narrations, des lettres, et d'autres pièces faciles. Qu'il fasse ensuite quelque éloge d'un grand homme, quelque lieu commun de morale , mais solide , sans galimatias, ni pensées fausses; qu'il exprime sérieusement ses véritables sentintents. Enfin , quand il sera plus avancé, qu'il écrive des discours entiers , comme des délibérations sur les histoires qu'il aura lues et sur les sujets qu'il saura le mieux, afin qu'il tire autant qu'il pourra toutes ses preuves des circonstances de l'affaire, évitant les discours vagues et généraux. Ces compositions écrites accoutument les jeunes gens à s'appliquer, à fixer leurs pensées, à choisir les meilleures et les arranger; à faire des périodes, et y observer le tour et la mesure qui contente l'oreille; en un mot, à parler exactement. L'exercice de parler les accoutumera à parler aisément de suite, sans chercher, sans hésiter, ni se reprendre; à être hardis et attentifs. Or, par cet exercice de parler, je n'entends pas tant ce que Ton appelle déclamation, qui n'est d'usage tout au plus que pour ceux qui doivent un jour parler en public , que des discours familiers, suivis et soutenus, comme sont ceux des gens qui parlent bien d'affaires, ou qui content bien une histoire en conversa tion. Voilà ce que j'appelle rhétorique.