‹ Œuvres de l'abbé Fleury (volume 2)Chapitre 53 sur 131 · CHAPITRE XXXÏV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXÏV

Poétique.

Que si votre disciple a un génie extraordinaire , vous pouvez le pousser jusques à la poésie , qui n'est en effet qu'une éloquence pius sublime. Je ne crois pas que Ion en doive enseigner l'art à beaucoup de gens , puisqu'il est bien plus important qu'il n'y ait point de méchants poêles, qu'il n'est nécessaire qu'il y ait des poètes; et il est inutile de Fenseignerà des enfants, puisque, pour y réussir, toute Ja force de l'esprit est nécessaire. Car il ne faut pas pren-

dre la versification pour la poésie , ni croire que la poésie ne soit qu'un jeu , nous réglant sur les exemples modernes. Pour en voir le véritable caractère , il faut remonter jusques à Sophocle et à Homère. On verra une poésie très sérieuse et très agréable tout ensemble , propre à former le jugement pour la conduite de la vie , et pleine des instructions les plus nécessaires à ceux pour qui elle était faite; c'est-à-dire de leur religion et de l'histoire de leur pays. On verra la même chose dans Pindare et dans tous les autres jKjëtes grecs. Les Latins n'ont fait que les imiter. Il est vrai qu'Homère et Pindare , qui ont si bien entendu cet art , l'ont employé à fomenter l'idolâtrie , et à se faire passer, par une imposture criminelle , pour des hommes inspirés et des prophètes , sans parler de l'imperfection de leur morale : de sorte que pour trouver une poésie pure, établie sur un fondement solide, où l'on puisse goûter en sûreté le plaisir que peut donner le langage des hommes, il faut remonter jusques aux cantiques de Moïse, de David, et des autres vrais prophètes. C'est là qu'il faut prendre la véritable idée de la poésie. Elle consiste , ce me semble , à rendre agréables et touchantes les vérités les plus nécessaires pour former la conduite des hommes et les rendre heureux, et à employer pour une fin si noble tout ce que l'esprit humain a de plus fort, de plus sublime , de plus brillant, tout ce que la parole a de plus expressif et de plus propre , tout ce que le son de la voix a de plus harmonieux et de plus passionné. Ce n'est donc pas un jeu d'enfants, et c'est abuser misérablement de ces beaux talents, quand Dieu nous les donne , que de ne les employer qu'à dés sujets mauvais ou inutiles. On devrait plutôt travailler à réconcilier le bel esprit avec le bon sens et avec la vertu.

11 ne faudrait pas beaucoup de préceptes de poétique ù un homme qui saurait ceux de l'éloquence : il n'y aurait

TRAITÉ DJES ÉTUDES. iki

guère que des exceptions à donner, en marquant jusques où la poésie s'élève , et ce qu'elle retranche des discours ordinaires. Le plus nécessaire serait de montrer les différents caractères de ces ouvrages, ce que c'est qu\ine ode, qu'un hymne j une élégie, une égîogue, et ainsi des autres, les réglant sur les modèles des anciens, principalement des Grecs, et faisant voir comment nous les pouvons imiter. Pour les règles de la versification, c'est une affaire de peu de leçons ; et l'exercice seul en donne la facilité. Je ne parle point ici des vers latins : si Ton en fait , ce sera comme un exercice de grammaire , pour apprendre la quantité, et pour avoir plus de mots à choisir en composant ; et je ne sais si ce profit vaut la peine que donnent les vers latins. Mais ceux qui veulent prétendre à la poésie doivent s'y exercer en leur langue , et écrire pour leur nation. Au reste, je ne voudrais pas dire que la poétique fût une connaissance inutile à tous ceux qui ne sont pas nés poètes , ou qui ne veulent pas exercer ce talent. 11 est bon que la plupart des honnêtes gens sachent juger de la poésie par les véritables principes, et pour cela qu'ils connaissent les caractères deè ouvrages et les exemples des anciens. Mais je ne puis me résoudre à mettre cettç étude entre les études les plus utiles dont j'ai parlé jusqu'ici. Je la mets seulement au rang des curiosités louables, dont je vais faire le dénombrement.

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