CHAPITRE XXXV
Etudes curieuses.
.Je compterai donc pour la première de ces curiosités la poétique eh théorie , et la lecture des poètes anciens. Ce n'est pas que quand on les entend bien il n'y ait à profiter, partfculièrement des Grecs ; mais, pour les lire avec plaisir, il faut savoir si bien leur langue, leur my- I. 16 "
thologie et leurg moeurs , que Tutiltté ou le plaisir qui en revient ne me semble pas digne de ce travail , vu le grand nombre de connaissances qui nous sont plus nécessaires. A la poétique je joins la musique ; je ne dis pas seulement l'exercice de chanter et les régies pour conduire la voix, mais Tart et les principes de ces règles. J'y joins aussi la peinture , le dessin , et tous les arts qui en dépendent. Je compte encore pour études curieuses toutes les mathématiques qui vont au delà des éléments d'arithmétique et de géométrie. J'y comprends la perspective et l'optique , l'astronomie et la théorie des planètes , la chronologie exacte, la recherche des antiquités, comme des médailles et des inscriptions, la lecture des voyages, l'étude des langues ; car, hors le latin , le reste se peut mettre au rang des curiosités.
Ce n est pas que le grec ne soit fort utile à tous ceux qui veulent bien savoir les humanités , et principalement aux ecclésiastiques. L'italien et l'espagnol ont tant de rapport au français , que pour peu que nous ayons de génie pour les langues , nous ne devons pas les négliger. Pour les autres langues étrangères , comme l'anglais et l'allemand , il n'y a que l'utilité particulière qui puisse en compenser la difficulté. Mais la curiosité la plus dangereuse en ce genre est celle des langues orientales. Elle flatte la vanité par la singularité et le prodige; outre qu'elle marque une profonde érudition , parceque l'on n'apprend d'ordinaire ces langues qu'après celles qui sont plus communes. Mais, après tout, l'utilité n'en est pas assez grande pour le temps et la peine qu'il en coûte. Comme les peuples entiers profitent du courage et de la curiosité de quelque peu de voyageurs qui ont découvert les pays les plus éloignés, et du travail des marchands qui y trafiquent tous les jours; ainsi il suffit qu'il y ait un petit nombre de curieux qui, par leurs traductions et leurs
extraits , nous fassent connaître les livres des Arabes, des Persans et des autres Orienlaux. La curiosité va plus loin que l'étendue de la mémoire, ou même de la vie; et entre les curieux mêmes il est à souhaiter que chacun se borne à une langue pour la bien savoir, ou tout au plus à deux ou trois qui aient grande liaison ensemble, plutôt que d'en connaître un grand nombre imparfaitement.
J'excepte la langue hébraïque, pour le respect de l'Écriture sainte, qu'il est difficile de bien entendre sans en avoir quelque teinture; et j'estime utile à rÉgli:-e qu'il y ait toujours plusieurs ecclésiastiques qui la sachent, quand ce ne serait que pour imposer silence aux hérétiques^qui veulent s'en prévaloir; et pour travailler à la conversion des juifs, dans les pays où il y en a. Mais, hors la nécessité de cette controverse, je ne voudrais pas m'amuser à lire beaucoup de rabbins : il y a plus à perdre qu'à gagner à cette élude. Ne nous laissons pas tromper par la vanité de savoir ce que tous les autres ignorent : voyons à quoi il sert etfectivement. S'il y avait quelque chose d'utile dans les rabbins, ce serait les faits et la tradition des anciennes coutumes de leur nation; mais ils sont la plupart si modernes, qu'il est bien difficile de croire qu'ils aient conservé ces traditions. Il n'y en a guère de plus anciens que de cinq cents ans; ainsi quand il n'y aurait que mille ans que le Talmud serait écrit, il y a toujours plus de cinq cents ans oui il faut que ces traditions se soient conservées sans écrire : ce qui n'est guère vraisemblable. Le temps et le style de leurs livres semble montrer qu'ils n'ont écrit que par émulation des mahométans. Cependant , si quelque particulier avait assez d'inclinalion à cette sorte d'étude pour s'y donner tout entier, je voudrais qu'il s'attachât au Talmud, où Ton trouvera sans doute leurs traditions les plus anciennes et les plus utiles pour connaître les mœurs des Juifs , principalement
depuis le retour de la captivité, jusques à l'entière dispersion sous .les Romains. Mais ce travail est trop pénible et trop ingrat pour y exciter beaucoup de gens.
Une autre étude curieuse , qui peut avoir de grandes utilités, est la théorie des arts et des manufactures différentes. Je mets en ce même rang la connaissance des plantes, non-seulement de celles qui «ont d'usage, mais de tout ce qui en a été dit, et ainsi des animaux et de toute l'histoire naturelle à proportion ; les expériences de chimie ou des autres arts , qui ont fait découvrir de nouveaux secrets ; les diflFérents systèmes que les philosophes ont inventés pour expliquer les effets de la nature ; c'està-dire , en un mot , toute l'étendue de la physique. J'appelle tout cela curiosité : il vaut mieux s'y occuper que de demeurer oisif, ou s'abandonner au jeu ou à quelque chose de pis ; mais il faut bien se garder de se livrer tellement aux curiosités, que l'on quitte les devoirs essentiels de la vie, que l'on néglige les affaires et les études plus utiles , quoique moins agréables, et que Ton se prive de l'exercice du corps qui entretient la santé , ou du divertissement nécessaire pour relâcher l'esprit, et le mettre en état de s'appliquer aux choses utiles. C'est cette passion de curiosité qui nuit le plus aux gens de lettres, quoique d'ailleurs elle serve souvent pour mener bien loin certaines connaissances; mais il suffit pour cela de quelques particuliers qui s'y laissent emporter.