CHAPITRE XXXVI
Étades inutiles.
Je fais grande différence entre ces curiosités louables et bonnes d'elles-mêmes , et les études mauvaises ou tout à fait inutiles. J'aime mieux que l'on se repose , que de chercher la pierre philosophale ; j'aime mieux que Ton ne
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sache rien , que de savoir le grand ou le petit art de Raimond Lulle, qui ne fait rien savoir en effet, et fait que Ton croit tout savoir parceque Ton fait des alphabets et deè tables où Ton arrange, sous certains mots et sous certaine» figures, des notions si générales que personne ne les. ignore, même sans étude, mais aussi qui ne conduisent à rien. Je mets à peu près en ce rang tout ce qui trompe sous le nom de philosophie; la physique qui ne fait point connaître la nature, comme celle des commentateurs d'Aristote , grecs et arabes , et la métaphysique qui ne sert point à éclairer Tesprit et à fonder les grands principes des sciences : aussi ces sortes de livres sont si secs et si ennuyeux , qu'il n'y a que la mode qui puisse les faire valoir : on ne lit plus guère Âlbert-le Grand, ni Scot, ni cette foule d'anciens scolastiques ; ou si on en lit quelque chose, c'est pour la théologie ; car pour la philosophie on ne s'avise plus de l'y chercher.
L'astrologie judiciaire est encore plus méprisable que la mauvaise philosophie, puisqu'elle a moins d'apparence de raison ; et elle est bien plus dangereuse, puisqu'elle a pour but de connaître l'avenir, et qu'elle porte ceux qui y croient à régler leur conduite sur ses lumières trompeuses : malgré les défenses expresses de la loi de Dieu, qui condamne en général toute sorte de divination , et en particulier la crainte des signes du ciel *. Cependant il n'y a que trop de gens qui s'en laissent enchanter ; et peut-être la défense y conlribue-t-elle, car ce ne sont pas les esprits les mieux faits, ni les plus gens de bien, qui s'y amusent. Il est vrai qu'elle n'est pas criminelle quand on la réduit à prédire les changements des saisons et tout ce qui dépend du mouvement de la matière ; mais en cela même elle est fausse et impertinente , puisqu'elle raisonne sur des principes établis à fantaisie , et qui n'ont aucun fon-
' Dcut., xviir, 11; Jer., x» 2.
dément sur la raison ou sur l'expérience, ni aucune liaison avec les conséquences que I*on en tire. Telle est encore la chiromancie, qui s'arrête aux lignes du dedans des mains ; et je ne sais pourquoi on n'a pas aussi raisonné sur celle des pieds, si ce n'est parcequ'il n'est pas si commode d'y regarder.
Ce sont des restes des anciennes superstitions: car toute la divination des païens était de cette nature. Ils observaient les divers mouvements de la flamme allumée . sur un autel, ce qu'ils nommaient pyromancie; ils regardaient la conformation et l'arrangement des entrailles de leurs victimes , et c'était l'art des aruspices : les augures observaient le vol des oiseaux , leur chant , leur manière de manger : d'autres devins observaient les prodiges, soit que la nature en produisît effectivement, soit qu'ils fissent valoir ce qui n'était pas fort extraordinaire , car la superstition faisait prendre garde à tout : si Ton avait rencontré un chien noir, si on avait trouvé un serpent, si l'on s'était chaussé de travers, et mille autres accidents semblables à quoi nous aurions peine à croire que l'on se fût arrêté, si les livres des anciens n en faisaient foi, et si nous n'eu voyions encore des restes parmi nous. Il y en avait qui expliquaient les songes ; d'autres qurdistinguaient les jours heureux et malheureux. Une infinité de gens vivaient de ce métier de deviner ; il y en avait une infinité de livres. C'était une élude très longue et très difficile ; car comme elle n'était fondée que sur l'opinion des hommes et sur de prétendues expériences, elle ne pouvait avoir rien de certain. Cet art de divination se soutenait, comme le reste de l'idolâtrie , par le respect de l'antiquité , car il était très ancien dans le monde. Les Bomains et les Grecs l'avaient appris des Égyptiens, des Chaldéens et des autres Orientaux , et la reli^^ion l'autorisait. Le christianisme l'avait entièrement décrié ; mais les mahométans et les juifs ont
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recueilli s^ec grand soin ce qui en restait et dans les livres , et dans la mémoire des hommes '. ils y sont fort adonnés encore aujourd'hui, et les Indiens idolâtres encore plus. Entre les nations chrétiennes , celles qui ont le plus de croyance à ces impostures sont celles qui cultivent le moins les bonnes lettres ; car rien n'est plus propre à eu désabuser que l'étude de la physique et de la vraie astronomie. .
Il faut encore compter entre les études pernicieuses tout ce qui s'appelle magie, même naturelle, et que l'on fait consister dans des sympathies et des rapports entre certains nombres, certsunes figures et certains corps naturels ; entre les astres et les métaux ou les plantes , ou les parties du corps humain ; en un mot , toutes les rêveries de la cabate. Je tiens aussi qu'il est indigne d'un honnête homme d'apprendre à jouer des gobelets, ou à faire de ces tours d'adresse qui font admirer les charlatans. Pour les bien faire, il faut y être fort exercé; et le plaisir que l'on en tire ne peut jamais valoir le temps que Ton y met. J'en dirais volontiers autant de tous les jeux sédentaires qui demandent une telle application, qu'après y avoir joué quelque tem|)s , la tête en est fatiguée ; car ce sont d'étranges divertissements que ceux après lesquels on a besoin de se divertir. La gloire de bien jouer aux échecs ne vaut pas, ce me semble, c^lte application, qui, étant bleu employée , pourrait nous acquérir des connaissances solides ; et si ceux qui ont de l'esprit et du loisir donnaient, à quelque espèce d'étude selon leur goût, une partie- de ce grand temps qu'il faut donner aux jeux pour les savoir en perfection, il leur en resterait plus d'utilité, et peut-être ne laisseraient-ils pas d'avoir du plaisir. Les anciens Grecs et les anciens Romains ne laissaient pas de vivre agréablement , jouant beaucoup moins et donnant beaucoup plus à la conversation et à la lecture. Mais la cou-
tume l'emporte, et l'on joue plus' par intérêt que par plaisir.