CHAPITRE XXXVII
Ordre des études selon les ftges.
Après avoir parcouru toutes les études où l'on peut s'appliquer pendant la jeunesse avant d'èlre déterminé à une profession, je crois nécessaire de marquer à quel âge je voudrais les placer, et comment on pourrait ménager tout le temps depuis la plus tendre enfance, jusquesau temps d'entrer dans le monde et dans les affaires. Premièrement, il doit y avoir toujours plusieurs études qui régnent en même temps. Je^l'ai marqué en divers endroits de ce discours , comme quand j'ai dit que la morale , la logique , l'histoire, l'économique, devaient commencer sitbt qu'un enfant est capable d'entendre ce qu'on lui dit : quoiqu'il faille, selon les âges , y garder des méthodes bien différentes. J'ai parlé de même, à proportion, de la grammaire, de l'arithmétique, de la jurisprudence et de la rhétorique, et il faut l'entendre des autres éludes et des exercices du corps qui doivent se faire aussi en même temps. Que si quelqu'un s'en étonne , je le prie de considérer que les enfants agissent en même temps par Tame et par le corps, et par les diverses facultés de l'ame que l'on cultive par •ces différentes études. Ils exercent tout ensemble la volonté, la raison, la mémoire, l'imagination. Si on sépare les études , il est à craindre que les mœurs ne se corrompent, tandis que l'on ne cultivera que sa mémoire; et que pendant que l'on s'occupe au langage, le raisonnement ne rs'égare. Il sera trop tard d'y revenir quand les mauvaises tiabitudes seront formées. D'ailleurs, la variété plaît, surtout en cet âge : les enfants étudient plus volontiers, deux heures durant, quatre matières différentes, qu'une seule l>endant une heure ; une étude sert de divertissement à
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Taulre ; et plus elles sont diverses, moins il est à craindre qu'elles se confondent.
Pour venir à la distinction des âges et marquer plus nettement ce que j'ai voulu dire jusqu'ici, je voudrais que l'on commençât à prendre soin d'un enfant dès qu'il commence à entendre et à parler, ce que je fixe à trois ans. Jusquesà six je le laisserais se divertir et s'amuser librement, lui présentant, autant qu'il serait possible, des objets utiles pour son instruction, lui contant des histoires, répondant à ses questions, et parlant devant lui, comme sans dessein , de ce qui peut lui être utile , de sorte qu'il pût l'entendre. Je ne voudrais, jusques à cet âge, l'obliger à rien dire ni lui rien faire apprendre par cœur, sinon le Credo, le Pater, et quelques autres prières. Un père et une mère soigneux de leur devoir, aidés par des domestiques sages et affectionnés, peuvent donner ces premières instructions. Â six ans on pourrait leur donner un maître, et commencer à exiger doucement quelque chose de plus réglé ; redire chaque jour quelque histoire, particulièrement celles qui regardent la religion ; apprendre le catéchisme, pour Hxer la doctrine dont on les entretiendrait plus au long ; lire, écrire. Cependant il faudrait continuer avec plus de £oin ce que l'on aurait commencé ; leur raconter grand nombre de faits, leur nommer beaucoup de personnes illustres, leur faire voir des portraits et des cartes géographiques ; leur expliquer, aux occasions , ce qui regarde le ménage , l'agriculture et les arts. Ost pendant ces premières années qu'il faut particulièrement s'appliquer à mener les enfants par le plaisir. Depuis neuf ou dix ans on peut les assujettir davantage et user de plus de sévérité, ^11 est besoin. C'est aussi le temps de faire des études plus pénibles, comme la grammaire et les compositions en fran- <;ais, les langues, selon la profession où l'on peut prévoir que l'enfant s'adonnera ; le latin, le grec, l'allemand. Il est
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bon de les commencer dans cet âge , depuis huit ou neuf ans jusqu*à douze. C'est aussi le temps d'apprendre les pratiques d'arithmétique et de géométrie les plus simples^ d'arranger l'histoire par la chronologie et par la géographie.
Il serait temps à douze ans de travailler à former le jugement et à conduire la raison par la logique, accoutumant à bien diviser et à bien définir, et à faire des réflexions sur ses pensées. C'est aussi le temps d'apprendre les démonstrations de la géométrie, et des autres parties de mathématiques que l'écolier doit savoir. D'ailleurs, il faut le faire beiTucoup lire, et l'exercer à juger des auteurs; et il faut commencer alors, ou plus tôt s'il se peut, à expliquer les termes et les principales maximes de la jurisprudence. Â quinze ans, si vous n'êtes pressé, il sera assez tôt d'enseigner la rhétorique, quoique vous puissiez dès auparavant éprouver le génie de votre disciple par diverses petites compositions , en l'exerçant à la grammaire et lui faisant rédiger les histoires qu'il doit le mieux savoir; elles lui formeront toujours le style. C'est aussi dans ces dernières années des études qu'il doit apprendre plus exac> tement ce qu'il n'aura fait encore qu'ébaucher, comme la jurisprudence et la politique , s'il est de condition à s'en servir ; et la morale, qu'il lui faut faire approfondir, s'il est possible, jusques aux premiers principes. On peut encore* réserrer à cette fin des études celles qui tiennent plus de la curiosité, comme la poésie, la physique, l'astronomie, afin d'y donner plus ou moins selon le loisir et l'inclination. Voilà l'ordre de m'énager les études selon les âges, qui me semble le plus commode : je sais bien qu'il est impossible d'en prescrire un qui convienne à tous les enfants, et qu'il peut y avoir de très grandes différences par la diversité des esprits qui s'avancent plus ou moins ; des conditions qui donnent plus ou moins de loisir, et demandent plus ou
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moins d'études ; enfin, de la santé et des rencontres de la vie : mais j'ai cru qu'il ne serait pas inutile d'en tracer grossièrement un plan sur lequel on pût prendre ses me-^-' sures à peu près.