CHAPITRE XXXVIII
Etudes des femmet.
Il est encore nécessaire de m'expliquer sur les études des filles, dont j'ai touché quelque chose en divers endroits. (je sera sans doute un grand paradoxe , qu'elles doivent apprendre autre chose que leur catéchisme, la couture et divers petits ouvrages ; chanter, danser, et s'habiller à la mode , faire bien la révérence et parler civilement ; car voilà en quoi l'on fait consister, pour l'ordinaire, toute leur ôducation. Il est vrai qu'elles n'ont pas besoin de la plupart des connaissances que l'on comprend aujourd'hui sous le nom d'études: ni le latin, ni le grec, ni la rhétorique, ou la philosophie des collèges, ne sont point à leur usage ; ot si quelques-unes , plus curieuses que les autres , ont voulu les apprendre , la plupart n'en ont tiré que de la vanité, qui les a rendues odieuses aux autres femmes et méprisables aux hommes. De là cependant on a conclu , •comme d'une expérience assurée, que les femmes n'étaient jwint capables d'études ; comme si leurs âmes étaient d'une nutre espèce que celles des hommes, comme si elles n'avaient pas, aussi bien que nous, une raison à conduire, une volonté à régler, des passions à combattre, une santé ^ conserver, des biens à gouverner, ou Vil leur était plus facile qu'à nous, de satisfaire à tous ces devoirs sans rien apprendre. Il est vrai que les femmes ont pour l'ordinaire moins d'application, moins de patience, pour raisonner de suite, moins de courage et de fermeté que les hommes, et <|ue la constitution de leur corps y fait quelque chose ,
quoique sans doute la mauvaise éducation y fasse plus ; mais en récompense, elles ont plus do vivacité d'esprit et de pénétration, plus de douceur et de modestie ; et si elles ne sont pas destinées à de si grands emplois que les hommes, elles ont d'ailleurs beaucoup plus de loisir, qui dégénère en une grande corruption de mœurs, s'il n'est assaisonné de quelque étude. Au reste , nous avons une raison particulière en France de souhaiter que les femmes soient éclairées et raisonnables, c'est le crédit et la considération qu'elles ont dans le monde. Ce qui fait que plusieurs hommes des plus polis raisonnent peu et parlent avec peu de suite, qu'ils tournent les études en raillerie et font profession d'ignorance, c'est qu'ils se sont formés dans la conversation des femmes et en conservent Tesprit : au contraire , chez les anciens , où Ton honorait les lettres et le raisonnement, les femmes étaient plus savantes, et toutefois moins considérées.
Pour voir les études qui peuvent être à l'usage des femmes, je crois que le plus sur est de parcourir toutes celles que j'ai expliquées. Premièrement, elles ne doivent ni ignorer la religion, ni y être trop savantes : comme elles sont pour l'ordinaire portées à la dévotion, si elles ne sont bien instruites, elles deviennent aisément superstitieuses. Il est donc très important qu'elles connaissent de bonne heure la religion aussi solide, aussi grande, aussi sérieuse qu'elle l'est; mais si elles sont savantes, il esta craindre qu'elles ne veuillent dogmatiser, et qu'elles ne donnent dans les nouvelles opinions, s'il s'en trouve de leur temps. Il faut donc se contenter de leur apprendre les dogme> communs, sans entrer dans la théologie, et travailler surtout à la morale, leur inspirant les vertus qui leur conviennent le plus, comme la douceur et la modestie, la soumission, l'amour de la retraite, l'humiliié, et cellesdont leur tempérament les éloigne le plus, comme la force,
Ja fermeté, la patience. Pour l'esprit, il faut les exercer de bonne heure à penser de suite, et à raisonner solidement sur les sujets ordinaires qui peuvent être à leur usage ; leur apprenant le plus essentiel de la logique, sans les charger de grands mots qui puissent donner matière à la vanité. Pour le corps , il n'y a guère d'exercices qui leljr conviennent, que de marcher; mais tous les préceptes de santé que j'ai marqués leur conviennent, et ce sont elles qui en ont le plus de besoin, puisqu'elles sont les plus sujettes à se flatter en cette matière, et à se faire honneur de leurs maladies et de leurs faiblesses. La santé et la vigueur des femmes est importante à tout le monde, puisqu'elles sont les mères des garçons aussi bien que des filles. Il est bon aussi qu'elles sachent les remèdes les plus faciles des maux ordinaires; car elles sont fort propres à les préparer dans les maisons, et à prendre soin des malades. La grammaire ne consistera pour elles qu'à lire et écrire, et composer correctement en français une lettre, un mémoire, ou quelque autre pièce à leur usage. L'arithmétique pratique leur suiBt, mais elle ne leur est pas moins nécessaire qu'aux hommes; et elles ont encore plus besoin de l'économique, puisqu'elles sont destinées à s'y appliquer davantage, au moins à entrer plus dans le détail. Aussi a-t-on assez de soin de les instruire du ménage ; mais il serait à souhaiter qu'il y entrât un peu plus de raison et de réflexion , pour remédier à deux maux très communs, la petitesse d'esprit et l'avarice dans les femmes ménagères, et d'un autre côté la fainéantise et le dédain dans celles qui prétendent au bel esprit. Il servirait beaucoup de leur faire comprendre de bonne heure que la plus digne occupation d'une femme est le soin de tout le dedans d'une maison, pourvu qu'elle ne fasse pas trop de cas de ce qui ne va qu'à l'intérêt, et qu'elle sache mettre chaque chose eiî son rang.
Quoique les affaires du dehors regardent principalement lesbooimes, il est impossible que les femmes n'y aient souvent part, et quelquefois elles s*en trouvent entièrement chargées, comme quand elles sont veuves. Il est donc encore nécessaire de leur apprendre la jurisprudence, telle que je l'ai marquée pour tout le monde, c'est-à-dire qu'elles entendent les termes communs des affaires, et qu'elles sachent les grandes maximes ; en un mot, qu'elles soient capables de prendre conseil : et cette instruction est d'autant plus nécessaire en France que le^ femmes ne sont point en tutelle, et peuvent avoir de grands biens dont elles soient les maîtresses absolues. Elles se peuvent passer de tout le reste des études, du latin et des autres langues, de l'histoire, des mathématiques, de la poésie, et de toutes les autres curiosités. Elles ne sont point destinées aux emplois qui rendent ces études nécessaires ou utiles, et plusieurs en tireraient de la vanité; il vaudrait mieux toutefois qu'elles y employassent les heures de leur loisir, qu'à lire des romans, à médire, jouer, ou parler de leurs jupes et de leurs rubans.